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Cérémonies funèbres des Badagas

Cérémonies funèbres des Badagas (INDES ANGLAISES) PAR M. BOYET Supérieur du Sanatorium des Missions Étrangères à Wellington.
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    Cérémonies funèbres des Badagas

    (INDES ANGLAISES)

    PAR M. BOYET

    Supérieur du Sanatorium des Missions Étrangères à Wellington.

    Les Badagas forment une tribu nombreuse sur les montagnes des Nilgiri. Leurs villages, disséminés à travers les vallées, ou sir le penchant des collines, semblent assez régulièrement construits, les maisons sont disposées en lignes et bâties sur le même plan. Les huttes disparaissent de jour en jour pour faire place à des demeures plus spacieuses et plus saines. Les étables sont en dehors, mais tout près du village ; cette disposition permet aux Badagas d'éviter l'encombrement des rues, et d'y entretenir la propreté. C'est habituellement devant les maisons que les femmes nettoient et font sécher le grain qui doit servir de nourriture à la famille.
    Placé parmi ces montagnards, en rapport constant avec eux, j'ai surtout été frappé de leurs cérémonies funèbres. J'ai cherché à connaître toutes les pratiques observées par eux à la mort de l'un des leurs ; les détails qui m'ont été communiqués me paraissent de nature à intéresser les lecteurs des Annales des Missions Etrangères, qui sont aussi les bienfaiteurs des missionnaires. Les nombreux instantanés1 qui accompagne ce récit en confirmeront les divers points, tout en les rendant plus saisissants et plus intelligibles.

    1. Très nombreux, en effet, très intéressants, très instructifs, mais, hélas ! La reproduction en est trop chère pour notre petite bourse.

    JANVIER FÉVRIER. N° 37

    ***

    Dès qu'un membre de la tribu des Badagas est reconnu en danger de mort, parents et amis s'empressent de le visiter ; après eux arrivent sans retard les habitants du village et aussi les habitants des villages voisins. Tous se font un devoir d'aller contempler une dernière fois le visage du malade, et d'offrir leurs condoléances à la famille affligée. Viennent encore tous ceux qui prévoient ne pas pouvoir assister aux funérailles prochaines, et si leur intention est de participer aux lourdes dépenses que doit faire bientôt la famille du futur défunt, ils remettront à l'occasion de cette visite leur offrande : quelques mesures de grain ou des fruits. La formule de condoléances ne varie guère parmi les visiteurs. Votre père est donc bien malade. Votre mère est donc bien malade. Votre enfant va donc mourir disent-ils en entrant, suivant le cas.
    Point de docteur pour empêcher ces visites et épargner une fatigue excessive au malade. Ces visites sont d'usage et presque obligatoires ; on blâmerait la conduite de celui qui s'en dispenserait sans motif suffisant.
    Lorsque la mort approche, le rite religieux des Badagas prescrit de donner au mourant un petit grain d'or placer dans un mélange de beurre et de lait. La valeur de ce grain d'or est d'environ O75. Si le malade est incapable de prendre cette nourriture suprême, les parents l'attacheront à son bras. Dès que le moribond a rendu le dernier soupir, en signe de deuil, tous les hommes de sa parenté doivent déposer de suite leur turban, qu'ils ne reprendront que le lundi suivant, après le bain purificateur.

    ***

    Aussitôt commencent les préparatifs des cérémonies funèbres, les habitants du village se font un devoir de prêter leur concours.
    Les courriers partent dans toutes les directions pour annoncer le décès dans tous les villages Badagas. On avertit le magistrat civil qui doit lui délivrer un permis pour brûler le corps.
    Il faut faire appel aux musiciens, c'est dans la tribu des Kottars que sont recrutés les pourvoyeurs d'harmonie.
    Ces montagnards exercent en même temps le métier de forgeron, ils doivent fabriquer tous les instruments dont les Badagas ont besoin pour les travaux d'agriculture et du jardinage. Ceux-ci payent aux Kottars une contribution annuelle de 2 roupies (environ 4), et participent aux dépenses de leurs funérailles ; à cette occasion les Badagas donneront à la famille du défunt 4 ou 5 roupies, ou une certaine quantité de grains. Moyennant ces redevances, les Badagas pourront obtenir des Kottars, haches, pioches, faucilles...etc..., à une époque déterminée de l'année ; à la fin de décembre ou au commencement de janvier, ils exigent aussi la réparation de ces mêmes instruments.
    Dès que l'on fait appel aux services de ces artistes à l'occasion d'un décès, ils doivent quitter enclume et marteau, et partir avec leurs instruments de musique. Suivant la condition du défunt et les moyens de la famille on appellera un nombre plus ou moins considérable de musiciens, il est rare que ce nombre soit inférieur à 12. Assez souvent celui qui va chercher les Kottars se charge de leur payer le salaire convenu, mais cette contribution aux frais des funérailles est volontaire, la famille du défunt devra supporter les frais d'harmonie, si personne ne se présente pour les prendre à sa charge.
    Ce qu'il importe de préparer au plutôt, c'est le Ter, sorte de pavillon à plusieurs étages qu'il faut ériger au milieu de la rue, devant la maison du défunt, ou, si l'espace n'est pas suffisant, dans tout autre endroit spacieux du village. Pour la confection du Ter, ou pavillon, il faut des bois, des branches, et des étoffes ; tout ce matériel est acheté et apporté quelques heures après le décès. Les personnes expérimentées dans ce genre de travail se mettent à l'oeuvre ; quatre pieux sont fixés solidement en terre de manière à former un carré, on les relie entre eux par des pièces transversales et c'est sur cette base que l'on dispose les différents étages du pavillon. Le Ter est plus ou moins élevé et orné suivant les moyens de la famille, mais les plus modestes sont toujours assez dispendieux.
    Il faut environ de 12 à 15 heures pour faire ce travail, c'est-à-dire pour la disposition des bois, l'achat et la couture des étoffes. Si habiles que soient les ouvriers, il est rare que le pavillon conserve la verticale lorsqu'il est achevé ; on l'attache alors avec des cordes fixées à des piquets solidement plantés en terre de chaque côté de la rue , ou encore aux colonnes des, maisons.
    Dès que l'indispensable parasol a couronné le Ter, le lit sur lequel repose le corps est placé au centre du carré sous le pavillon ; six Kottars au moins ont de arriver, musique et danse vont commencer. Les musiciens marchent lentement autour du pavillon et les danseurs décrivent une grande ellipse le long des maisons. Musique et danse ne doivent pas cesser pendant 18 ou 20 heures, les mêmes accords accompagnent les mêmes mouvements, les mêmes attitudes.
    Les danseurs disposés en longue file tournent, se penchent, élèvent ou abaissent les bras en remuant les doigts, tout cela se fait avec plus ou moins d'ensemble et de grâce. Les premières heures de danse seront fournies par les habitants du village où a eu lieu le décès, mais peu a peu arriveront les habitants des villages voisins ; à leur tour ils exécuteront plusieurs rondes, se retirant pour faire place aux nouveaux arrivés.
    Les danseurs doivent avoir la tête nue, il n'y a d'exception que pour ceux qui portent un costume particulier. Ce costume est ordinairement une ample robe blanche à plis nombreux, ornée en bas d'une ou plusieurs bordures d'étoffe rouge découpée en triangles. Cette robe est fixée à la ceinture par une bande d'étoffe à couleurs voyantes. Quelquefois parmi les danseurs on en voit qui portent des masques grimaçants, mais ils sont assez rares et ne se présentent que vers la fin.
    Les femmes dansent très peu, elles n'entrent jamais dans la file des hommes, mais se tiennent à part tout près du pavillon, elles font quelques rondes à leur façon sans s'occuper du mouvement général.
    Le nombre des danseurs varie sans cesse,lorsqu'ils sont fatigués ils se retirent ; habituellement ils sont de suite remplacés ; mais si la file devient trop clairsemée, des surveillants circulent dans la foule et amènent de force ceux qu'ils ont vu plus rarement exécuter des rondes. Souvent de altercations assez vives se produisent. Quelquefois aussi la musique languit un peu, les pauvres Kottars sont à bout de souffle, et leurs doigts s'engourdissent ; les surveillants sont sans pitié, ils secouent brutalement ceux qu'ils voient reprendre haleine, et les menacent de les renvoyer sans leur payer le salaire convenu. Tous ces petits incidents viennent rompre un peu la monotonie du spectacle, on les regrette à moitié, car après tout il y a plus de tapage et d'agitation que de violence, de la part des surveillants.
    Si la danse a commencé le soir à 6 ou 7 heures (c'est l'heure la plus ordinaire), le lendemain matin vers 7 ou 8 heures, le cérémonial exige que le gendre du défunt amène une bufflesse auprès du pavillon, là il doit traire un peu de lait et le verser de suite dans la bouche du beau-père (ou de la belle-mère). La chose n'est pas toujours facile, car l'animal, effarouché par le bruit de la musique et de la foule, cherche à s'enfuir. Le pauvre gendre, qui a la poigne faible et la maladresse en plus, doit souvent implorer l'assistance de quelques parents. Si la famille du défunt ne possède pas de troupeau, le gendre va demander au chef du village la permission de saisir l'une des bufflesses qui lui appartiennent, il peut s'adresser aussi à toute autre famille du village.
    Si le temps est beau, et si les danseurs sont nombreux, les rondes se succèdent jusqu'à I heure ou même 2 heures après midi, mais rarement au-delà. Aux funérailles d'un vieux ou d'une vieille, les Badagas présents, qui comptent à peu près autant de printemps que le défunt ou la défunte, exécutent l'avant dernière danse. Seuls les parents du défunt doivent faire la ronde finale, elle ressemble à toutes les autres ; mais aux funérailles des femmes, les parents doivent tenir en main une grande cuillère de bois. Il faut dire aussi qu'avant la dernière danse, il y a une petite interruption ; six Kottars se sont retirés en temps voulu pour revenir presque aussitôt vers le Ter. Deux des plus âgés parmi les parents du défunt vont à leur rencontre à quelques mètres de distancé seulement et leur présentent successivement le pied droit et le pied gauche que les Kottars portent à leur front en se baissant. Ces derniers remettent alors aux parents quelques instruments de travail, qu'ils portaient cachés et qui seront ensuite jetés sur le bûcher. Les Kottars reprennent leurs instruments de musique pour accompagner la dernière danse.
    Jusqu'à ce moment, la foule des assistants est restée debout entourant les danseurs, les femmes rangées à gauche et les hommes à droite. Les parentes du défunt tournent lentement autour du lit pendant tout le temps de l'exposition du cadavre, de temps à autre on les voit exécuter une petite danse, ce sont elles surtout qui manifestent de la douleur par des cris, des gémissements et des pleurs ; mais bien souvent on n'aperçoit aucun signe de tristesse sur les visages. Les spectateurs paraissent indifférents, et si, par intervalle à un signal donné , les danseurs poussent un cri, qui a la prétention d'être un cri de douleur, il est trop visiblement commandé pour être sincère et partir du coeur. On ne peut nier cependant qu'il y a bien souvent des personnes qui semblent vraiment affligées, et dont la peine se lit sincère et profonde sur le visage.

    ***

    Pendant la matinée grande a été l'activité des ménagères ; elles ont préparé la nourriture nécessaire à la foule des assistants, car beaucoup sont venus de très loin et ne peuvent rentrer chez eux sans avoir pris une bonne réfection. Les plus rapprochés peuvent aussi se faire servir leur repas aux frais de la famille du défunt, et, si frugal qu'il puisse être, il est une cause de très grandes dépenses. Dans ces occasions les Badagas savent s'entre aider un peu.
    Dès que les danses sont terminées la foule diminue sensiblement, beaucoup vont prendre leurs repas et se disposent à partir. Les femmes sont servies d'abord, car il convient qu'elles puissent rentrer au logis avant la nuit.
    Il ne reste, pour achever les cérémonies funèbres, que les parents du défunt et les habitants des villages voisins.
    Le lit est transporté avec le cadavre par l'individu et déposé sur une pelouse à quelque distance d u village, un groupe de Badagas l'accompagne sans ordre.
    Parmi eux se trouve la personne qui a été désignée à l'avance pour confesser les péchés du défunt ; trois fois le pénitent volontaire répète la même série d'accusations, je la donne ici tout entière.

    « X..... (Par ex. Kakamala) est mort »

    « Bassawa (le boeuf sacré) à qui la vache Banigè a donné le jour est ici présent.
    « Kakamala a pu commettre 1300 péchés, qui ils soient déposés au pied de Bassawa.
    « Kakamala a tué un serpent, c'est un péché.
    « Il a tué un lézard, »
    « Il a tué un crapaud, »
    « Il a excité des frères à la dispute, »
    « Il a enlevé les bornes dans les champs, »
    « Il a porté plainte en justice, »
    « Il a empoisonné la nourriture de son prochain, »
    « Il a indiqué de faux chemins aux étrangers, »
    « Il a montré les dents à ses soeurs, »
    « Il a trait la vache sacrée, »
    « Il a tourné le dos au soleil, »
    « Il a bu au ruisseau sans lui rendre hommage, »
    « Il a envié les beaux buffles de son prochain, »
    « Il a attelé à la charrue un boeuf trop jeune, »
    « Il a désiré la femme d'autrui, pendant que la sienne vivait encore, c'est un péché.
    « Il a refusé le feu à ceux qui avaient froid et la nourriture à ceux qui avaient faim, c'est un péché. Il a chassé ses parents de la maison, et invité des étrangers à leur place, c'est un péché. Il n'a pas fait l'aumône aux pauvres, c'est un péché. Lorsque son habit s'est accroché aux épines il l'a déchiré avec colère, c'est un péché. Il s'est assis sur un lit pendant que son beau-père était assis par terre, c'est un péché. Il a rompu la digue d'un étang, c'est un péché. Il a levé le pied contre sa mère ». Bien que ses péchés et ceux de ses parents s'élèvent au chiffre de 1300, qu'ils soient tous déposés aux pieds de Bassawa. La chambre de la mort sera ouverte ; le rivage de la mer s'en approchera, le fil qui sert de pont restera tendu, la bouche du dragon se fermera, la porte de l'enfer sera close, et les brillantes demeures du ciel seront ouvertes. Qu'il avance sans crainte, bien que le sentier soit épineux, le pilier d'argent ne sera pas éloigné, qu'il s'approche du mur doré, le pilier brûlant sera froid. Que tous ses péchés soient pardonnés et qu'il soit en paix ! Qu'il soit en paix ! » Répètent les assistants.
    Les Badagas pensent que cette confession publique, faite au nom du défunt, lui assure le plus entier pardon et qu'il entre au ciel sans plus tarder.
    Les péchés des hommes sont attribués à un boeuf qu'il n'est pas nécessaire d'amener sur place, il suffit de le nommer. Les péchés des femmes sont attribués à un veau que l'on nomme aussi. Pourquoi cette différence ? Apparemment il vient de suite à la pensée que les femmes sont réputées plus vertueuses que les hommes, et, si une telle interprétation était vraie, on pourrait assurer, sans crainte de se tromper, que Mesdames les Badagas se garderont bien de réclamer l'égalité sur ce point. Mais ici la pensée de l'égalité des droits ne hante pas les cerveaux féminins, et c'est précisément pour reconnaître l'infériorité des femmes que les Badagas ne veulent pas attribuer leurs péchés au boeuf sacré Bassawa, mais simplement à un veau.

    ***

    Dès que le corps est arrivé à la sortie du village, le pavillon est soulevé par 20 ou 30 jeunes hommes parents du défunt, ils le transportent au pas de course au champ de la crémation, tout près d'un ruisseau. De temps en temps les porteurs du Ter s'arrêtent et poussent des cris plaintifs. A chaque arrêt de violentes secousses sont imprimées au pavillon, les cordes attachées au sommet sont maintenues par plusieurs individus ; sans cette précaution les étages supérieurs tomberaient infailliblement. Lorsqu'il est déposé à l'endroit voulu, les porteurs reviennent en toute hâte disposée sur deux ou trois lignes parallèles, ils s'avancent en se donnant la main. L'un d'eux récite de courtes invocations, après chacune les autres répondent avec saccade : Ou ! Ou ! Ou ! Rangés en cercle autour du lit funéraire ils saluent le défunt et retournent au village. Dans quelques instants ils reviendront en ordre de procession avec tous les autres parents.
    Pendant ce temps la foule s'est rassemblée peu à peu sur la pelouse ; les Badagas assis par groupes causent à leur aise ; les femmes se tiennent debout à quelque distance et font, elles aussi, une causette très animée.
    Quelques parentes viennent s'asseoir à côté du défunt. Un maître de cérémonies se tient près à remplir ses fonctions.

    Le Vakairje.

    Au village, devant la maison en deuil, grande animation : un cortège imposant se prépare. Les oncles et les neveux tenant en main un instrument de travail, serpe, pioche ou couteau, se rangent selon l'ordre dicté par le cérémonial. Avant de se mettre en marche, chacun prend dans une corbeille une poignée de grain et quelques brins de chiendent, sur lesquels un vénérable Badaga a récité une formule de bénédiction. Tous alors élèvent les mains au sommet de la tête, s'avancent gravement en file du côté de la pelouse. L'aîné des oncles occupe la première place, habituellement il a les honneurs du parasol ; celui qui vient après lui, étant à peu près son égal en dignité, peut partager les mêmes honneurs. Les musiciens se divisant en plusieurs bandes marchent, les uns en tête, les autres au milieu du cortège, et alternativement ils font entendre des airs aussi vulgaires que leurs personnes. Si le village possède des fusils on les charge à l'avance, on les porte devant le front, et sans changer d'attitude les porteurs font retentir de temps à autre quelques détonations.
    Arrivé près du cadavre, le cortège en fera trois fois le tour, de gauche à droite ; chacun des membres qui le compose doit se baisser en passant à côté du lit et laisser tomber sur le visage du défunt une partie du grain qu'il porte sur la tête, pour cela il n'a qu'à entre ouvrir un peu la main.
    Conscient de ses fonctions importantes, le maître de cérémonies veille à tous les mouvements. Au troisième tour, tout ce qui reste de grain et de chiendent doit tomber; et pour que les mânes du défunt ne soient pas frustrées de la plus petite parcelle de l'offrande, le maître de cérémonie n'oublie jamais de passer la main sur la tête de chacun pour secouer sa chevelure. Aux funérailles de son épouse le mari accomplit isolément le rite du Vakairje, mais il suivra une direction opposée et fera les trois tours réglementaires de droite à gauche.
    Aussitôt le Vakairje terminé, les plus proches parents se précipitent autour de lit et se roulent à terre, en poussant des cris et des gémissements. On leur accorde quelques instants pour manifester une dernière fois leur douleur. Six porteurs enlèvent rapidement le lit et l'emportent vers le pavillon.
    C'est en ce moment que les Kottars et les pauvres se présentent pour demander quelques morceaux d'étoffe, que l'on arrache avant de démonter les étages inférieurs du Ter. On fait aussi une distribution du grain que trois ou quatre parentes du défunt ont dû apporter dans des paniers ; cette dernière offrande est placée sur le lit, ou en partie suspendue au bois du bûcher.
    Aux funérailles des femmes il y a une particularité à signaler; avant l'érection du bûcher la soeur aînée de la défunte, ou à son défaut une proche parente doit se présenter à côté du lit ; une femme lui arrache quelques cheveux au-dessus du front et les lui met dans la main, elle les tresse alors de manière à former un petit cordon avec lequel elle lie les deux orteils de la défunte.
    Il est environ I heures ou heures 1 /2, lorsque l'on commence le bûcher. Du bois bien sec est placé sous le lit de manière à remplir tout l'espace libre, ensuite de grosses bûches sont disposées tout autour, s'appuyant par dessus le cadavre sur une pièce transversale. Les bois et les branchages qui formaient les étapes inférieures du Ter sont placés aussi sur le bûcher, que l'on couronne avec le sommet de pavillon. Alors sont suspendus tous les instruments de travail qui ont appartenu au défunt : corbeilles, paniers, haches, faucille....etc..., rien n'est oublié, le faux chignon des femmes occupe une place proéminente.
    Tous les bijoux d'or, d'argent et de cuivre du défunt doivent être jetés au feu, il n'est pas permis à la famille d'en dissimuler ; ce serait non seulement une mesquinerie, mais une chose révoltante. Les hommes en possèdent moins que les femmes ; à celles-ci on a offert depuis leur enfance : colliers, bagues, bracelets, pendants d'oreilles...etc... Tout cela en métal plus ou moins précieux selon les moyens et le rang de la famille. Si une humilie était très pauvre et craignait de se trouver sans ressources après avoir payé les dépenses toujours considérables des funérailles, elle pourrait demander la permission aux anciens du village de conserver quelques bijoux afin de les vendre, mais une telle demande est bien rare.
    Un mari doit, aux funérailles de son épouse, jeter ses pendants d'oreilles dans le feu du bûcher, et dorénavant il ne pourra en porter, à moins que le lendemain il ne les retrouve intacts dans la cendre.
    Dès que le hucher est achevé, celui qui avait la première place à la procession et à la cérémonie du Vakairje, allume une poignée de branches bien sèches avec lesquelles il met le feu au bûcher.
    Tous les Badagas, qui ont pu assister jusqu'à cette heure aux cérémonies, ramassent à terre quelques débris de bois et viennent l'un après l'autre fêter leur brindille sur le bûcher, dont les flammes ont bien vite dévoré toutes les étoffes qui recouvrent le sommet du pavillon.
    Avant de rentrer au village, tous ceux qui ont travaillé au bûcher vont se laver au ruisseau voisin ; il ne restera là, pendant quelques heures encore, que deux ou trois personnes, pour alimenter le feu et veiller à la crémation complète du cadavre.
    Le lendemain matin, tous ceux qui ont accompli le Vakairje doivent se rendre au bûcher ; ils visitent minutieusement les cendres, tous les bijoux retrouvés sont rendus à la famille, quelques-uns peuvent être intacts, mais le plus grand nombre est fondu, le métal retrouvé servira à en fabriquer d'autres.
    La perte est estimée à un peu plus de la moitié de la valeur première.
    Les ossements sont recueillis, lavés dans le ruisseau, plongées dans le beurre fondu et enfin déposés sous enveloppe au fond d'une petite fosse de 1 mètre de profondeur, que l'on creuse dans le terrain spécialement destiné à la crémation des cadavres.

    ***

    Après l'inhumation des restes du défunt, les parents reviennent au village, et font appeler le barbier. Les lois du deuil exigent que tous les visages soient complètement rasés ; il est de bon ton que les amis du défunt fassent à cette occasion le sacrifice de leurs moustaches, mais ce sacrifice n'est pas obligatoire.
    Pendant plusieurs jours tous les parents doivent faire pénitence, s'abstenir de viande, de lait et de riz, ils ne peuvent manger qu'une bouillie de grains vulgaires.
    Le dimanche qui suit les derniers devoirs rendus aux restes du défunt, tous les membres de la famille se réunissent une dernière fois. Cette réunion, que les Badagas appellent Karoumandry, ne semble pas avoir de caractère religieux ; cependant elle fait partie du cérémonial. Un repas composé de riz est servi avec du beurre et du lait, les jours de pénitence ont cessé et tous peuvent dès ce moment faire usage de ces aliments.
    Enfin, le lendemain lundi, tous les habitants du village sans exception doivent faire le bain purificateur, pour se délivrer des souillures contractées.
    Si les funérailles ont lieu le dimanche, il y a sept jours de pénitence, mais si elles se font le samedi, dès le lendemain les parents peuvent se réunir pour le Karoumandry, l'abstinence des mets défendus ne sera observée qu'à deux repas. Il semble qu'il n'y a eu aucune raison pour fixer la dernière réunion au dimanche, et terminer ce jour-là les jours de pénitence, tout au moins les Badagas ne semblent pas en avoir conservé le souvenir.

    ***

    Les Badagas sont très effrayés lorsqu'une maladie contagieuse sévit parmi eux, et que les décès sont fréquents. Les cadavres sont brûlés à la hâte, les funérailles solennelles sont prohibées. Mais dès que la maladie a cessé de faire des victimes et que le calme est rétabli dans la population, les familles atteintes par le fléau doivent faire les cérémonies d'usage en mémoire de leurs défunts. Pavillon, danses, processions, vakairje, tout se fait suivant le cérémonial accoutumé ; le chiffre des dépenses est aussi élevé que si le corps était présent.
    Les Badagas sont très fidèles à se rendre aux funérailles des morts, les villages les plus éloignés doivent envoyer une députation.
    La famille du défunt doit donner de la nourriture à ceux qui viennent aux funérailles, très souvent il faut qu'elle emprunte la somme nécessaire pour acheter le riz, et tout ce qui compose le menu du dîner. Les offrandes volontaires qui lui sont faites par les personnes amies rendent les dépenses de nourriture un peu moins onéreuses, mais que d'autres frais lui incombent : achat d'étoffes et de bois, salaire des musiciens,.... etc.....sans compter la perte des bijoux et la destruction d'un certain nombre d'instruments de travail qu'il faudra remplacer.
    Très sensibles pour les riches, ces dépenses sont absolument ruineuses pour les pauvres ; pour rembourser la somme empruntée il faudra vendre une partie, ou même le troupeau entier de buffles et de chèvres. Volontiers les Badagas conviennent que ces usages sont bien durs pour eux, mais de là à un changement il y a loin. Leurs ancêtres ont établi et observé ces usages, eux doivent continuer à les maintenir en vigueur ; ils font de grandes dépenses pour leurs parents, leurs enfants feront de grandes dépenses pour eux.

    Les danses exécutées autour du pavillon sont certainement très fatigantes pour les fervents, qui prodiguent les rondes sans compter, l'espoir d'avoir un jour des imitateurs infatigables, qui hâteront leur entrée dans le séjour du repos et du bonheur, les anime et les soutient.

    Poème.

    Mon récit est terminé, mais il ne donnera aux lecteurs qu'une bien vague idée de la morale et des croyances des Badagas ; afin de combler un peu ce vide, je vais donner encore un de leurs poèmes, où il est parlé des occupations des morts dans l'autre monde, occupations qui leur ont mérité la vie présente.
    « Une femme nommé Haltitippé, ayant eu le désir de contempler l'autre monde, vint se placer entre les Nilgiri et le monde invisible. Au compagnon qui vint à ses côtés elle parla comme il suit :
    « O frères Simpleton Si je me baisse j'aperçois la queue des bestiaux, si je me tiens debout c'est leur tête qui devient visible. A qui sont ces animaux ?
    Ils appartiennent aux personnes qui n'ont pas eu de funérailles selon les rites usités, n'ayant aucun parent au moment de la mort. Leurs biens sont devenus la propriété du gouvernement invisible.
    Cela est vrai, frère Simpleton. Mais j'aperçois des hommes suspendus aux arbres, avec des cordes autour du cou, qui sont-ils?
    O soeur Hirttitippé ! Tu l'ignores donc ? Ce sont des hommes qui se sont suicidés en se pendant. Toujours ils resteront pendus.
    Je vois maintenant des personnes dans un fossé rempli de tumulte et de bruit, toutes fument du tabac. O frère Simple ton ! Dis-moi qui sont ces personnes ?
    Ce sont des hommes qui ont maltraité les veuves sur les Nilgiri, volé leurs biens et imposé de lourdes taxes aux pauvres. C'est pour cela qu'ils ont été jetés dans un fossé rempli de bruit ; là ils n'ont rien à manger, au lieu de viande, ils n'ont que du tabac à fumer. Oui, je t'assure, ce sont des chefs qui ont opprimé les indigents.
    O frère ! Quels sont ces hommes qui arrosent un jardin que je vois là-bas ?
    Mais ne le sais-tu pas ? Ce sont des hommes qui se sont empoisonnés en mangeant de l'opium. Maintenant ils arrosent les pavots et jusqu'à leur mort ils devront faire ce travail.
    O frère ! Dans un sentier étroit, sur le flanc de cette montagne où seuls les buffles peuvent aller, un enfant se roule à terre, son corps est couvert de moustiques, j'entends ses cris de douleur. Dis-moi bien vite à qui est ce pauvre enfant ?
    C'est l'enfant d'une femme qui, voyant mendier les enfants des étrangers, les repoussa sans' leur accorder de pain et sans soulager leur misère ; et maintenant l'enfant de cette femme est abandonné, il n'a personne pour le protéger.
    O frère ! Je vole à son secours, je veux le nourrir.
    Garde-toi bien de faire un pas, car le géant au bec de corbeau te dévorerait de suite. Tous les crimes commis envers les petits enfants des montagnes seront dévoilés dans l'autre monde.
    Quel beau champ de grain, les épis ont une aune de longueur et sont aussi épais que les vases du potier. O frères à qui est ce champ ?
    C'est le champ de ceux qui ont été bons et justes en ce monde. Ils ont labouré leurs champs en paix, assisté leur prochain sans envier son bien ; ils ont donné l'aumône aux nécessiteux, ils ont donné à manger à ceux qui avaient faim, réchauffé ceux qui avaient froid, ils ont donné des vêtements à ceux qui étaient nus, et soulagé la misère des pauvres. Ces hommes répandraient-ils la semence sur le roc, qu'ils n'en n'auraient pas moins une très abondante moisson.
    O frère ! Je vois des personnes à la chevelure luisante, ils ne portent qu'une toile légère autour des reins, ils viennent de prendre un bain chaud et vont traire le lait. Qu'il est grand le vase qu'ils ont apporté ! Et cependant je vois qu'ils le remplissent jusqu'au bord.
    Ces hommes ont eu la bonté de ramener les troupeaux égarés à l'étable et voilà pourquoi ils ont maintenant une grande abondance de lait.
    O frère ! Je vois encore des hommes qui piochent dans une terre rouge ; qui sont-ils?

    JANVIER FÉVRIER 1904. N° 37

    Ce sont des hommes qui voyant venir un mendiant pendant qu'ils prenaient leur repas, se sont hâtés de dérober leur nourriture à ses yeux. Maintenant dans l'autre monde ils sont tombés dans un fossé, ils demandent de la nourriture à grands cris et on leur répond de manger de la terre rouge.
    O frère ! Sous la véranda d'une maison bien blanche je vois des personnes qui écrivent, l'étude semble être leur occupation. Qui sont ces personnes ?
    Ce sont ceux qui n'ont jamais fait de calomnies, ni porté de plaintes devant les tribunaux, ni empoisonné la nourriture des autres ; mais ils ont toujours agi selon la sagesse qu'ils avaient reçue de Dieu. Ils ont marché dans les voies de Dieu, avec les pieds que Dieu leur avait donnés, ils ont vu avec les yeux que Dieu leur avait donnés, ils ont travaillé avec les mains que Dieu leur avait donnés, et mangé la nourriture que Dieu leur accordait. Jamais ils n'ont opprimé les étrangers. Mainte nant la belle et honorable profession de scribes est leur récompense dans l'autre monde.
    O frère ! Qui sont-elles, ces personnes attachées aux arbres ? Elles parlent sans cesse, et personne ne les écoute.
    Ignores-tu donc qui elles sont ? O soeur Herttitippé. Ce sont des femmes de. Mauvaise vie. Elles sont privées de nourriture et de vêtements.
    O frère ! Tout là-bas, près de la route qui conduit à la plaine, il y a un pilier de feu et une rivière, en guise de pont, un fil est tendue d'une rive à l'autre. Qu'est-ce que cela ?
    Oui, en effet, dans cette direction il y a deux demeures, l'une est l'habitation où règne un bonheur parfait, l'autre est la maison des larmes et de la douleur.
    O frère ! Combien je désire aller au ciel ! Pourquoi suis- je venu ici pour voir un spectacle si effrayant. Si après ma mort je puis avoir des funérailles très solennelles, si mon corps est réduit en cendres, si j'ai de quoi payer le tribut exigé à l'entrée, puis-je aller au ciel ? Où devrai-je tomber en enfer ?
    Hélas ! Ma soeur ! Je ne puis te répondre car j'ignore quelle sera ta destinée.
    Il est évident d'après ce poème que les Badagas croient à la vie future, à la récompense des justes et au châtiment des méchants.
    Charitables lecteurs, ayez pour eux une prière, afin que le vrai Dieu leur accorde grâces et lumières et que bientôt ils puissent dire avec vous : Credo in Deum Patrem et in Jesum Christum qui conceptus est de Spiritu Sancto, natus ex Maria Virgine.
    1904/16-35
    16-35
    Inde
    1904
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