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Bonzes en Birmanie

Les Bonzes en Birmanie1
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    Les Bonzes en Birmanie1



    Qu'est-ce qu'un bonze ? Le vieux dictionnaire Larousse définissait un diacre : espèce de prêtre... Evidemment il se trompait. Se sont pareillement trompés ceux qui ont appelé le bonze birman un prêtre, un moine, un religieux. Prêtre, il ne l'est pas; il n'exerce aucune fonction sacerdotale, n'administre aucun sacrement. Lit-il quelquefois des passages des livres sacrés aux laïques, c'est toujours sur leur demande. Prêcher, les exhorter à éviter la tentation, fuir le mal, renoncer au péché, mener une vie meilleure, jamais! Arriver au nirvâna, certes il le faut, mais que chacun se débrouille. Moine, il ne l'est pas non plus. La clôture, la solitude, le silence, le travail ne lui sont pas imposés. Qu'est-il donc au juste ? Une « espèce » de religieux. Il mendie sa nourriture, c'est vrai, mais l'un des nombreux actes dont il doit s'abstenir est de ne jamais rien demander. Il la reçoit comme un don, non comme une aumône. C'est lui qui donne du mérite à cette nourriture, c'est-à-dire qu'en la recevant il procure au donateur l'occasion de faire oeuvre pie. Le simple mortel « mange son riz » ; le bonze, lui, « donne gloire au riz donné ». C'est un individu qui prend une robe jaune pour son propre profit spirituel. Du sort du prochain, il n'en a cure. La sébile ouverte, qu'il promène chaque matin de porte en porte, et que le pieux laïque remplit, permet simplement à celui-ci de racheter ses fautes et d'obtenir plus tard une place honorable dans une autre existence. Le bonze est en somme un tronc à aumônes.

    Il existait une hiérarchie dans le bouddhisme birman. Le postulant, le novice, le bonze, le supérieur de plusieurs monastères, le chef de la religion bouddhique, la composaient. Qu'est-elle devenue de nos jours ? Il serait bien difficile de le dire. Le roi birman n'est plus là pour la soutenir et son pouvoir a disparu. Le nombre de carêmes qu'un bonze a passé au monastère lui donne la préséance sur les autres. Défroque-t-il ? Cest un « déserteur ». Un homme marié veut-il, lui aussi, prendre « le chemin doré » qui conduit au paradis bouddhique ? Il sort de la « jungle du monde ». Le bonze qui n'a jamais quitté la robe est un pur, un sans tache depuis sa naissance; de splendides funérailles l'attendent au sortir de la vie. L'enfant prodigue désire-t-il rentrer chez son père ? Une nouvelle ordination le réintègre dans ses droits.

    L'ordination bouddhique ne confère aucun pouvoir spirituel à celui qui la reçoit. L'ordonné devient simplement un membre de la sainte assemblée pour, d'une manière parfaite, suivre l'enseignement du Maître. Le candidat doit avoir vingt ans. Les sept ou huit articles qui doivent former son trousseau comprennent trois pièces d'étoffe jaune, une ceinture en cuir, une grande sébile de mendiant, une hache, une aiguille, un filtre. On y ajoute aussi un éventail en feuilles de palmier pour se protéger des regards troublants des filles d'Eve. Il se servira de ces objets pour se couvrir, mendier, fendre du bois, raccommoder ses habits et, en buvant de l'eau, éviter de prendre la vie de n'importe quel microbe ou insecte.



    1. Ces lignes ont été écrites en 1932 par le P. Darne, missionnaire décédé en 1935. Les événements actuels de Birmanie et les épreuves qu'y souffrent nos confrères font de ce pays une région d'autant plus digne d'intérêt qu'elle est davantage d'actualité.



    Ces articles prêts, il se rend à la salle d'ordination. Un président avec dix ou douze assistants dans les villes, quatre au minimum dans la jungle, forment un bureau. Ils nomment un secrétaire dont l'office consiste à présenter le candidat, et à lire le rituel d'ordination.

    La cérémonie commence. Le candidat présenté, sa demande d'admission faite et acceptée, le secrétaire se tourne vers lui et l'adjure de répondre la vérité :

    Candidat, es-tu affligé de quelqu'une des maladies suivantes : la lèpre ou quelque maladie de ce genre ? As-tu des scrofules ou quelque chose de ce genre ? Souffres-tu de ces maladies qui viennent de la corruption du sang ? Es-tu sous le coup de la folie ou des autres maux causés par les géants, les sorciers ou les esprits malins des forêts et des montagnes ?

    A chaque question séparée, il répond :

    De ces maladies ou désordres corporels je suis exempt.

    L'examen continue :

    Es-tu un homme ?

    Je le suis.

    Es-tu fils légitime ?

    Je le suis.

    Es-tu endetté ?

    Je ne le suis pas.

    Es-tu le serf ou le dépendant de quelque homme influent ?

    Non, je ne le suis pas.

    Tes parents ont-ils donné leur consentement à ton ordination ?

    Ils l'ont donné.

    As-tu atteint l'âge de vingt ans ?

    Oui, je l'ai atteint.

    Tes vêtements et ton pot à aumônes sont-ils prêts ?

    Ils le sont.

    Candidat, quel est ton nom ?

    Mon nom est Wago (par métaphore : un être vil et indigne).

    Quel est le nom de ton maître ?

    Son nom est Oupyit-si (c'est-à-dire maître).

    L'assistant ayant terminé l'examen tourne son visage vers les pères assemblés et continue ainsi :

    Vénérable Oupyit-si, et volis, frères assemblés, veuillez écouter mes paroles. J'ai dûment averti ce candidat qui vous demande d'être admis dans notre ordre. Vous semble-t-il que ce soit maintenant le moment convenable pour le faire avancer ? Si oui, je lui ordonnerai de se rapprocher.

    Se tournant alors vers le 'candidat, il lui ordonne de venir près de l'assemblée et de lui demander son consent entement à l'ordination. Il s'avance, s'accroupit sur les talons et, le corps incliné en avant et les mains jointes élevées jusqu'au front, il dit :

    Je sollicite, pères de cette assemblée, d'être admis à la profession de parfait. Ayez pitié de moi, tirez-moi de l'état laïque, qui est un état de péché et d'imperfection, et élevez-moi à celui de parfait, état de vertu et de perfection.

    Trois fois il répète sa demande. L'assistant reprend son discours :

    O vous, frères ici assemblés, écoutez mes paroles ! Ce candidat, humblement prosterné devant vous, sollicite de l'Oupyit-si d'être admis dans notre sainte profession; il paraît qu'il est pur de tout défaut ou infirmité corporelle, aussi bien que d'incapacités mentales qui lui interdiraient d'embrasser notre saint état ; il est pourvu de la sébile et du vêtement sacré ; en outre, au nom de l'Oupyit-si, il a demandé à l'assemblée la permission d'être admis au nombre des parfaits. Que l'assemblée achève maintenant son ordination ! Que ceux qui l'approuvent gardent le silence ; que quiconque y est opposé déclare que ce candidat est indigne d'être admis !

    Il répète trois fois ces paroles, puis il continue :

    Puisque aucun des pères ne fait opposition et que tous gardent le -silence, c'est un signe que l'assemblée a consenti; qu'il soit donc fait ainsi. Donc, que ce candidat passe de l'état de péché et d'imperfection à l'état parfait, et ainsi, par le consentement de l'Oupyit-si et de tous les prêtres, qu'il soit ordonné.

    Il ajoute :

    Les pères doivent noter sous quel ombrage, quel jour, à quelle heure et dans quelle saison l'ordination a été célébrée.

    Le lecteur du rituel ajoute :

    Que le candidat soit attentif aux devoirs suivants qu'il doit remplir, et aux fautes ci-après énumérées qu'il doit éviter.

    1° C'est le devoir de chaque membre de notre confrérie de quêter sa nourriture par son travail et par la fatigue des muscles des pieds, et pendant toute la durée de sa vie. Il lui est permis de faire usage de toutes les choses qui lui sont offertes, à lui en particulier, ou à la société en général, comme celles qu'on offre habituellement dans les banquets, qui sont envoyées par lettre et qui sont données à la nouvelle et à la pleine lune et dans les fêtes. O candidat, vous pouvez faire usage de tout cela pour votre nourriture.

    Monsieur, je comprends ce que vous me dites.

    2° C'est une partie du devoir d'un membre de notre société de porter par humilité des habits faits de guenilles jetées dans les rues ou dans les cimetières ; si pourtant, par ses talents et ses vertus, il se procure un grand nombre de bienfaiteurs, il peut accepter d'eux pour son vêtement les objets suivants : le coton et la soie, ou du drap de laine rouge et jaune.

    Ainsi qu'il m'est recommandé, ainsi ferai-je.

    3° Chaque membre de la société doit habiter des maisons bâties à l'ombre d'arbres élevés. Mais si, grâce à votre capacité, et par votre zèle à remplir vos devoirs, vous vous attirez de puissants protecteurs, qui veuillent bâtir pour vous une habitation plus confortable, vous pouvez l'habiter, Les habitations peuvent être faites de bambous, de bois et de briques, avec des toitures ornées de tourelles ou de clochers de forme pyramidale ou triangulaire.

    J'aurai soin d'observer ces instructions.

    4° Il est encore obligatoire pour un élu d'employer, comme médecine, l'urine de vache dans laquelle on a exprimé le jus de citron ou de tout autre fruit acide. Il peut aussi user comme médecines des articles jetés hors des bazars et ramassés aux coins des rues. Il peut accepter comme médecines les muscades et les clous de girofle. Les articles suivants peuvent être employés médicalement : le beurre, la crème et le miel.

    L'assistant enseigne alors au nouveau bonze les quatre offenses capitales qu'il doit soigneusement éviter, sous peine de perdre la dignité qu'il vient d'acquérir, et il l'avertit solennellement de n'en commettre aucune. Ces péchés sont la fornication, le vol, le meurtre et l'orgueil spirituel.

    O élu, continue-t-il, maintenant que vous êtes admis dans notre société, il ne vous est plus permis de goûter des plaisirs de la chair, soit sur vous-même, soit avec des, animaux. Celui qui commet un tel péché ne peut être compté parmi les parfaits. On verrait plutôt la tête fraîchement coupée' se rejoindre au tronc et rendre la vie à un cadavre, qu'un bonze, coupable de fornication, recouvrer sa sainteté perdue. Prenez donc garde de vous souiller d'un pareil crime.

    Je ferai comme vous le dites.

    De plus, il est contraire à la loi et défendu à un élu de prendre des objets qui appartiennent à un autre, ou seulement de les convoiter, quand même leur valeur n'excèderait pas 6 aunas. Quiconque pèche, même à ce faible degré, est par là souillé de son caractère sacré et ne peut pas plus recouvrer son ancien état que la branche séparée de l'arbre ne peut conserver son feuillage et pousser de nouveaux bourgeons. Gardez-vous de larcin dans le cours de votre voyage mortel.

    De plus, un élu ne peut jamais intentionnellement priver de vie un être animé, ou désirer la mort de quelqu'un, quelque préjudiciable qu'il puisse être. On verrait la roche se réunir à la masse d'où elle a été séparée, plutôt qu'un meurtrier être réadmis dans notre société. Evitez avec soin un crime aussi odieux.

    En dernier lieu, aucun membre de notre confrérie ne peut se targuer de dons extraordinaires ou de perfections naturelles, ou par vanité se poser comme un saint homme. Par exemple, il ne peut pas se retirer en des lieux solitaires et, sous prétexte qu'il vit en extase à la façon des Ariahs, prétendre ensuite à enseigner à d'autres la voie qui mène à des perfections spirituelles extraordinaires. Le palmier abattu par la hache reverdirait plutôt que l'élu, coupable d'un tel orgueil, ne serait rendu à sa sainte profession. Prenez garde de tomber dans un tel travers.

    Ainsi instruit, ainsi ferai-je.

    Et c'est fini, il est reçu, il est bonze, il est parfait.

    Il existé un ordre de « Moines ses ». On raconte que, pendant longtemps, le Bouddha refusa de les admettre, mais enfin, fatigué des demandes réitérées de sa mère adoptive, il finit par céder à ses instances et par les recevoir au nombre de ses disciples. Elles suivent une règle très semblable à celle des bonzes, vivent d'aumônes, portent l'habit jaune, mais d'une nuance plus pâle, et vont la tête rasée. Réciter certaines formules de prières plusieurs fois le jour, balayer autour des pagodes; bavarder et dormir : voilà à quoi se réduit leur vie religieuse. Elles vivent par petits groupes, ne rendent aucun service à la société, ne s'occupent ni d'écoles ni d'orphelinats, ni d'aucune oeuvre charitable. Ce sont de grandes mendiantes très importunes : on les appelle les « Dames de Devoir religieux ».



    La vie au Monastère



    Vers les cinq heures et demie du matin, la voix du gong réveille toute la communauté. Le bonze se lève, fait toilette, se rince la bouche, se lave les mains et la figure, arrange son habit le même avec lequel il a dormi toute la nuit et dit sa courte prière du matin : « Grande est la faveur que m'a faite le Seigneur Bouddha, en me faisant connaître sa loi dont l'observance peut seule me délivrer de l'enfer et m'assurer le salut ».

    La communauté, le doyen en tête, se range alors devant la statue de Bouddha et, en langue pali, à haute voix, récite les prières. Chacun des membres promet ensuite au supérieur d'observer durant le jour les voeux et préceptes de leur état. Donner quelques coups de balai d'ici, de là, porter de l'eau pour les besoins de la journée, arroser les jeunes plantes, sont les corvées qui leur incombent.

    Le temps d'aller mendier la nourriture est arrivé. A la file indienne, leur grand bol à la main, les yeux modestement baissés (ils ne doivent pas regarder à plus de six pieds devant eux), en grand silence, ils vont, les novices et les bonzes, souvent accompagnés de leurs « disciples », de porte en porte. Ils s'arrêtent au seuil des maisons, attendant que quelqu'un veuille bien en sortir et verser un peu de riz cuit, du poisson, ou des légumes dans leur bol ouvert. Rarement on leur refuse ; et la même opération se répète de maison en maison. Pas un mot à ceux qui donnent, pas même un merci. Il est, lui, le bonze, l'occasion de leur faire gagner des mérites, c'est déjà beaucoup. Chaque bonze a sa route fixée à l'avance, son quartier, ses habitués.

    Rentrés au monastère, une part est faite pour le Bouddha, une autre pour le supérieur, et le déjeuner commence. Comme, quand il s'agit de cadeaux, ils reçoivent plus de nourriture qu'ils ne peuvent en consommer, les restes sont donnés aux enfants du monastère, aux gens de passage, aux corbeaux, aux chiens qui infestent la place.

    Le lavage de la vaisselle terminé, à sa guise chacun fait la digestion. Les enfants jouent, les moines chiquent du bétel et causent, le supérieur reçoit de nombreux visiteurs. L'étiquette la plus minutieuse est observée durant ces interminables conversations. Tous les grands mots de la langue birmane que connaît l'humble laïc, il les sert à son auguste maître ; la conversation roule généralement sur le grand mérite qu'on acquiert en faisant des aumônes.

    Un second repas en commun, qui est le dernier du jour, a lieu vers les 11 heures et demie. L'après-midi se passe à l'étude. Les élèves reprennent leur leçon de la veille, les novices apprennent les règles de l'ordre, les moines, retirés dans leurs appartements, allongés sur le dos, la tête reposant sur le rebord de la lucarne, les genoux croisés en l'air (sans pénétrer chez eux, on les aperçoit de la rue), approfondissent les textes sacrés. Les vieux, eux, ne font rien du tout.

    Vers les quatre heures, la classe prend fin. Les externes rentrent chez eux les novices et les jeunes moines, par groupes séparés de trois ou quatre, font une promenade autour du village ou à la pagode. Au coucher du soleil, la cloche de bois les rappelle, et à 8 heures, après une dernière prière et prosternation à Bouddha, chacun se retire.



    Auguste DARNE,

    Missionnaire de Mandalay (Birmanie)




    1942/168-173
    168-173
    Birmanie
    1942
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