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Bonnes nouvelles du Laos Tonkinois.

TONKIN OCCIDENTAL LETTRE DU P. CHARLES Missionnaire apostolique Bonnes nouvelles du Laos Tonkinois. Phong-y, le 26 septembre. C'est du fin fond de la paroisse de Nhan-lo que je vous écris. Phong-y est à sept heures de marche de Nhan-lo, sur le bord du fleuve Ma, dans un cirque de montagnes. C'est le grand marché où se font les échanges entre le Laos et la plaine.
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    TONKIN OCCIDENTAL



    LETTRE DU P. CHARLES

    Missionnaire apostolique



    Bonnes nouvelles du Laos Tonkinois.



    Phong-y, le 26 septembre.



    C'est du fin fond de la paroisse de Nhan-lo que je vous écris. Phong-y est à sept heures de marche de Nhan-lo, sur le bord du fleuve Ma, dans un cirque de montagnes. C'est le grand marché où se font les échanges entre le Laos et la plaine.

    En m'envoyant administrer les paroisses de Ke-ben et de Nhan-lo, Mgr Marcou, qui connaissait l'importance de Phong-y, l'espoir qu'il y avait d'augmenter le nombre des chrétiens et de pouvoir renouer des relations avec les néophytes du Lads, m'avait tout particulièrement recommandé ce poste. C'est pourquoi j'y suis en ce moment ; j'y avais déjà passé le mois d'avril et une partie de mai.

    Humainement parlant, il y avait peu d'espérance d'arriver promptement à quelque résultat. Les chrétiens étaient très pauvres, entourés d'une population relativement riche, commerçante et indifférente. En outre, le quan-huyen (sous-préfet) qui a son siège ici nous était hostile : très aimable extérieurement, il contrecarrait en dessous tous mes projets. Quant aux Laotiens, ceux qui venaient au marché n'osaient pas se montrer, parce que Ba-Tho (1) leur avait défendu, sous de sévères menaces, toute relation avec les Pères. Enfin, au moment où je m'y attendais le moins, le bon Dieu m'envoie des consolations qui font oublier bien des peines. Je suis trop heureux pour ne pas vous faire partager ma joie.



    (1). Chef de tribu muong qui eut le principal rôle lors des massacres de 1883.1884.



    Ces jours derniers, j'étais allé me promener au marché et je m'en revenais assez triste, songeant au peu de résultats que j'obtenais : la petite paillote qui servait d'oratoire, renversée par un coup de vent, pas de terrain pour construire une nouvelle chapelle et un logement pour moi et mes catéchistes, et toujours pas de chrétiens laotiens ! Je m'aperçus alors que j'étais suivi par sept individus qui semblaient vouloir me parler : ils s'arrêtaient quand je m'arrêtais et me regardaient, paraissant hésiter à s'approcher. Je leur fis signe de venir ; ils obéirent timidement, et le plus hardi me demanda : « Êtes-vous le Père? Oui ». Tous alors se mirent à genoux au milieu du chemin, et firent le signe de la croix, prononçant les paroles en laotien. J'avais devant moi sept chrétiens de Naham. Pauvres gens ! Depuis les massacres, depuis quinze ans, ils n'avaient pas vu de missionnaire ! Ils pleuraient de joie ; pour moi, l'émotion me serrait tellement la gorge, que je fus un bon moment sans pouvoir articuler une parole.

    Je les gardai deux jours à Phong-y, et par eux, je pus avoir des renseignements très précieux sur le Haut-Laos.

    Quand le P. Verbier avait voulu aller chez eux, il n'avait trouvé que des villages abandonnés ; par ordre de Ba-Tho, tout le monde s'était caché dans la forêt à l'approche du Père. Au moment des massacres de 1884, les missionnaires et les catéchistes seuls furent tués; des chrétiens effrayés se dispersèrent, mais beaucoup restèrent dans leurs villages, et peu à peu les autres y revinrent. On ne les obligea pas à faire des superstitions, on leur défendit seulement toute manifestation extérieure de culte et tout rapport avec les missionnaires, les catéchistes et même avec les chrétiens de la plaine. Aussi ces malheureux ont oublié presque complètement la religion : il ne leur reste guère que des croix et des médailles qu'ils cachent soigneusement.

    Pauvre mission du Laos ! Il y a quinze ans si florissants, si pleins d'espérances ! Riche moisson mûre qu'un vent de tempête vint anéantir en quelques jours! Mais ce sol du Laos a été arrosé du sang des martyrs, les épis repousseront plus drus et les gerbes seront plus belles.

    Après avoir instruit mes braves Laotiens et leur avoir appris à baptiser, je leur recommandai de faire savoir à tous les chrétiens qu'il y avait un missionnaire ici, je les assurai que Monseigneur ne les abandonnerait pas, et que bientôt ils auraient des Pères chez eux. Ils partirent consolés, en me promettant de revenir, et de revenir nombreux. D'ici, par voie de terre, ils mettent cinq et six jours pour aller jusqu'à Na-ham. Que le bon Dieu les garde et les ramène !

    Quand je suis arrivé ici, le mandarin était absent; il est revenu, il y a trois jours, et immédiatement il me rendit visite. J'étais sorti ; à mon retour, j'allai chez lui ; jamais je ne vis homme plus aimable. Dès les premiers mots de la conversation, il m'annonça qu'il allait changer le mandarinat de place, et m'offrit pour la construction de l'église le terrain du mandarinat actuel. Il avait d'abord pensé à faire transporter un vanchi (1) pour en construire sa nouvelle résidence, il y renonçait, il voulait bâtir en briques, et si je désirais acquérir ce van chi qui est assez beau pour en faire une petite chapelle, il m'en faciliterait l'achat. En même temps, avant que j'eusse le temps de répondre, il faisait appeler le maire et lui disait de me céder le bâtiment en question, s'il me plaisait de l'acheter.



    1. Sorte de temple annexé à la maison commune et où l'on offre des sacrifices pour le village.



    Voilà un changement ! Il n'y a pas deux mois, ce mandarin, pendant mon absence, défendait de frapper le tambour pour l'Angelus. J'en avais dit un mot au résident de France à Thanh-hoa, lequel sans doute a dû calmer le zèle de ce monsieur. La crainte est le commencement de la sagesse.

    Et voilà où j'en suis ! Un beau terrain à acheter, mais je l'aurai à bon compte, car aucun bouddhiste n'ose y habiter sous prétexte qu'il y a des esprits, des revenants. Je les verrai bien, ces revenants ; seulement le vanchi, je ne l'aurai pas pour rien, et les travaux seront coûteux.

    Je n'ai pas que cela sur les bras. A six ou sept heures d'ici, à Dieu-lu, il y a déjà quelques maisons chrétiennes fixées sur le territoire d'un chef muong qui, pressé par le besoin d'argent, voudrait se défaire des terrains défrichés par les chrétiens. Ceux-ci sont trop pauvres, ils ne peuvent acheter, et si un autre devient acquéreur, ils seront obligés de partir et d'aller chercher leur vie ailleurs. Comme cet endroit est sur la route du Laos, et sera un pied-à-terre plus tard, je suis en pourparlers pour l'achat ; mon intention est d'y installer plusieurs maisons chrétiennes aujourd'hui isolées dans la brousse, et de former un village. Monseigneur tient beaucoup à la réussite de ce projet.

    Après la fête du Rosaire, j'enverrai le P. Tich faire une tournée dans le haut fleuve, et vers la fin d'octobre, je monterai moi-même à deux jours d'ici, à Nhan-ki, où le colonel Pennequin eut une malheureuse affaire. Ce gros village manifeste, dit-on, quelque désir d'embrasser le catholicisme ; j'irai, d'après l'avis de Monseigneur, voir de mes yeux ce qu'il est possible de faire dans cette région. De Phong-y à Dieu-lu, il y a six ou sept heures, de Dieu-lu à Nhan-ki, à peu près autant, de Nhan-ki à Dac-khiet, deux jours et de Dac-khiet à Na-ham un jour. Priez pour que le bon Dieu nous aide, et que son règne arrive.




    1899/107-110
    107-110
    Vietnam
    1899
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