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Boeuf de Moab

LE BUF DE MOAB Conte de Noël Quand les bergers de Bethléem venus à la crèche eurent fini leurs dévotions, ils voulurent, pour charmer le Messie, lui jouer sur le galoubet quelques airs du pays. La Sainte Vierge et saint Joseph les écoutèrent avec plaisir, et le Messie leur témoigna son contentement en promenant sur eux le sourire de ses beaux yeux, candides et bleus comme des fleurs de lin. L'âne seul ne parut point goûter ce concert. Il donnait des signes d'impatience, remuant les oreilles et la queue et piétinant sa litière. ***
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    LE BUF DE MOAB

    Conte de Noël

    Quand les bergers de Bethléem venus à la crèche eurent fini leurs dévotions, ils voulurent, pour charmer le Messie, lui jouer sur le galoubet quelques airs du pays. La Sainte Vierge et saint Joseph les écoutèrent avec plaisir, et le Messie leur témoigna son contentement en promenant sur eux le sourire de ses beaux yeux, candides et bleus comme des fleurs de lin.
    L'âne seul ne parut point goûter ce concert. Il donnait des signes d'impatience, remuant les oreilles et la queue et piétinant sa litière.

    ***

    Les bergers partis, il se tourna vers le boeuf, qui ruminait tranquillement son souper de foin maigre, et lui demanda tout bas :
    Comment vous appelle-t-on ?
    Balac.
    Balac ? Ce nom me rappelle le pays de Moab, un pays que je n'aime point, aux montagnes pelées, aux plaines roussies. Les bêtes, dit-on, y meurent de faim à la moisson. Ah ! Vous êtes de Moab ?... Vous êtes païen, alors ?
    « Moi ? Je suis, comme tous les miens, de la tribu d'Issachar. L'un de mes ancêtres a promené le roi Salomon. Vous ne connaissez sans doute pas Salomon ? Non ? Je dois sûrement à la noblesse de ma race d'avoir aujourd'hui tant d'idées. Je vous les dirais bien, mais vous ne pourriez les comprendre puisque vous êtes païen.
    Dites-les toujours...

    ***

    Tenez, par exemple, dit l'âne avec un air entendu, je ne suis point content de la musique de ces bergers. Le Messie leur fait l'honneur de naître chez eux, et voilà tout ce que ces rustres ont à lui offrir, un air de galoubet ! Je n'aime point le galoubet, cette pauvre flûte à trois trous. Et vous, comment trouvez-vous cette musique ?
    Plaisante et douce...
    Vous m'étonnez. C'est étrange comme on ne se ressemble pas. Puis voici encore une autre idée qui m'est venue. Pourquoi les hommes de ce pays, sachant que le Messie devait naître chez eux, ne lui ont-ils pas préparé un palais et un joli manteau de roi, au lieu de le laisser vagir dans une étable et grelotter sous ces langes ? Pour qui le prendra-t-on ?
    Pour un pauvre...
    Vous dites cela d'un air tranquille, comme si vous trouviez cette misère du Messie toute naturelle. Les gens qui ont comme moi des idées seront choqués de son dénuement. Les anges, dont il est le roi, sont mieux habillés que lui. Ceux qui chantaient tout à l'heure sur son berceau auraient bien pu lui apporter une tunique d'azur et une ceinture d'argent. Croyez-vous même qu'on se serait plaint dans le Paradis si plusieurs d'entre eux étaient restés auprès de nous, dans cette étable, pour y jouer quelques airs de harpe et de cithare ? Voilà de la musique distinguée ! Mais des ritournelles de galoubet, comprend-on cela ? Qui peut se plaire à ces simplicités ?
    Les petits, dit le boeuf, dont les gros yeux se mouillèrent de tendresse.
    Et même, ajouta l'âne, pour vous dire toute ma pensée, je ne m'explique pas pourquoi nous sommes ici. A part Joseph et Marie, qui veillent sur l'enfançon, il n'y a dans cette étable que vous et moi pour garder le Roi du ciel et de la terre. J'aurais voulu que, pour la circonstance, on nous mît en possession de tous les agréments que la nature a pu nous donner. C'est tout le contraire qui arrive, vous ne remarquez pas ? Voilà plus de quinze jours que Joseph ne m'a pas étrillé le poil. Ai-je l'air pitoyable avec ma croupe poudreuse, crasseuse, sans reflet ? Et vous, je suis sûr que vous ne vous regardez pas...
    Non...
    Je m'en doutais. Vous ne savez pas ce que vous avez l'air malheureux et las, avec vos flancs maigres, la terre des chemins défoncés qui reste à vos sabots, et la boue des flaques d'eau qui vous ont éclaboussé les jambes. Moi, je pourrais à la rigueur racheter ces fâcheuses apparences par quelques agréments : danser sur mes pieds de derrière pour amuser cet enfant, et même chanter, car si je n'ai pas la voix harmonieuse, je me flatte de l'avoir très puissante. Mais vous quel moyen vous reste de vous faire pardonner votre piteux aspect ? Vous êtes un pauvre boeuf de Moab, un boeuf païen et sans idées, un boeuf lourd et muet, ignorant la musique et la danse. Vous êtes là à baver sur vos fanons, votre gros mufle chaud allongé sur cet enfant, les yeux rêveurs et endormis, comme un boeuf qui ne pense à rien.
    Ici, Balac tressaillit d'impatience, comme en été, lorsque les taons le piquaient dans le désert.
    Il protestait.
    Oui? Vous pensez à quelque chose, dit l'âne, vous avez des idées ? Combien ?
    Une, répondit le boeuf, toujours accroupi auprès de l'enfant et le mufle tourné vers lui. J'ai dans mon idée que ce petit a froid ; je souffle dessus pour le réchauffer...
    Et agenouillé sur la paille, l'ombre prodigieuse de ses cornes s'allongeant sur la crèche, où il enveloppait de sa chaude et puissante haleine le sommeil du Messie : «Voyez-vous, mon pauvre Issachar, dit-il à l'âne, vous avez trop d'idées, c'est pour cela que vous êtes si bête... Je suis un pauvre boeuf, ma vue fait pitié. Ce que je regrette pourtant, ce n'est pas d'avoir de la terre à mes sabots et le poil éclaboussé, c'est de n'avoir pas deux bras pour bercer doucement ce petit, une langue pour lui demander : Voyons, avez-vous chaud ? Etes-vous bien comme cela ?... Je suis païen, et j'en ai de la peine ; un boeuf de Moab, lourd et muet, mais je suis attentif à la voix des choses et enclin à la songerie... Et à force d'errer silencieux aux pentes des montagnes et dans les solitudes, j'ai ouï et compris ce qu'y disaient les créatures. Depuis le cèdre jusqu'à l'hysope, depuis la fourmi des sables jusqu'au lion du désert, elles parlaient de cet enfant. Le murmure de la brise au bord des eaux disait aux joncs tremblants : Aimez-le !... La fleur disait au vent : Je lui dois ma grâce et mon parfum, aimons-le !... La rosée épandue disait à la plaine embrasée, aux herbes languissantes et aux arbres pâmés : Ma fraîcheur est son oeuvre, bénissez-le !... Et l'eau pure des sources, où je me penchais à midi pour boire, chantait en passant : C'est lui qui m'a créée, profonde et limpide, aimons-le ! Aimons-le !... C'est tout ce que j'ai appris et retenu. Je viens le réciter ici... Et quand je réchauffe cet enfant de mon haleine, je n'ai point d'autre idée que de lui dire ce que les choses racontent dans mon pays de Moab : Vous êtes grand, petit enfant... Vous êtes riche, petit pauvre... Vous êtes bon, même pour le buf... Le pauvre boeuf vous aime...

    1939/44-47
    44-47
    France
    1939
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