Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Birmanie septentrionale le P. Bazin

Birmanie septentrionale le P. Bazin Missionnaire apostolique Par le P. Pelletier.
Add this
    Birmanie septentrionale le P. Bazin
    Missionnaire apostolique

    Par le P. Pelletier.

    Joseph Mathurin Bazin naquit au village du Bé, en la paroisse de Ménéac, au diocèse de Vannes, en 1869, de parents, modestes cultivateurs, mais, en vrais Bretons, profondément chrétiens. Aussi, aîné de cinq enfants, Joseph, avant de mourir, aura la consolation de voir, parmi les nombreux enfants de ses frères et soeurs, deux neveux devenir séminaristes, dont un est actuellement au Séminaire des Missions Etrangères, et quatre nièces religieuses, toutes quatre dans des congrégations de religieuses missionnaires, et dont deux sont actuellement en Birmanie.

    1. Semaine Religieuse du diocèse de Saint-Dié n° 23.


    L'éducation a donc été foncièrement chrétienne; de plus elle, a été une formation à la manière forte. Son brave père n'avait pas la main légère, le fouet était toujours à sa portée et parfois Joseph a fait sa connaissance. Envoyé à l'école paroissiale, tenue par les Frères de Ploërmel et distante de deux grands kilomètres du Bé, il fallait être rendu à la maison exactement une demi-heure après la fin de la classe. Mais, comme Joseph aimait bien faire une partie avec les camarades et était, il faut l'avouer, d'humeur quelque peu belliqueuse, il arriva plus d'une fois qu'il dut, d'une part, subir « la cousine », la longue baguette du bon frère, et de l'autre, à la maison, un nouveau rappel à l'ordre également frappant. Un jour le petit Joseph apprenait l'histoire sainte. Une magnifique image d'Adam, chassé du paradis terrestre, illustrait le livre. L'ange placé à la porte n'a point en vérité l'air bien terrible : vite une magnifique paire de moustaches. C'est cela; l'ange est vraiment un gendarme ; Adam ne s'y frottera pas. Malheureusement, le papa fit l'examen du livre et ayant découvert l'ange aux moustaches, grand Dieu! Quelle fouaillée !
    Elevé à pareille école, le P. Bazin a toujours été très dur pour lui-même et d'une énergie peu ordinaire.
    Après avoir appris au presbytère de la paroisse les premiers éléments du latin, le jeune Joseph demanda à entrer au petit séminaire : « Réfléchis, lui dit son père : mais fais attention ; si tu reviens jamais, je te reconduirai là-bas avec mon fouet ». Et il l'aurait fait, ajoutait notre confrère. ... Point n'en fut besoin et Joseph lit toutes ses études au petit séminaire de Saint Méen. Puis, de là, il passa au grand séminaire de Rennes.
    En septembre 1891, il entra aux Missions Étrangères au séminaire de philosophie. Son père, quoique ne s'opposant pas absolument à sa vocation, n'y consentit cependant jamais positivement. Espérant peut-être le faire revenir, il refusa toujours de lui envoyer en mission quoi que ce fût. « S'il veut quelque chose, qu'il vienne le chercher, disait-il ». Cependant, dans les dernières années, le brave homme était bien revenu de ses premières intransigeances.
    Après une année de caserne au régiment de fer de Nancy toujours le régime fort et ses études finies au Séminaire des Missions, Joseph arrivait en Birmanie en septembre 1895. Après quelques mois passés à Mandalay, pour s'initier à la langue anglaise, Monseigneur Ussé l'envoyait étudier le birman à Chantagon. C'est là, et dans six autres nouvelles chrétientés que, en compagnie de son confrère, le P. Pelletier, il a passé sa vie de missionnaire.
    Là, en dehors de deux courts intervalles à la léproserie de Mandalay, pendant 25 ans, lui et son curé ont travaillé sans que jamais la moindre chose ait pu jeter quelque froid entre eux. Pour l'aîné, la chose était facile : le cher P. Bazin le cousin, comme tout le monde l'appelait en Birmanie voulant toujours absolument tenir le second rang. « Le curé tire les ficelles, le cousin marche, ça va très bien, disait-il ». Mais si l'entente était parfaite et le travail soutenu, malheureusement il n'en était pas de même de la santé. Chantagon, au milieu des rizières, est malsain, et le pauvre Père, après avoir eu tout au commencement une attaque de choléra à laquelle il put échapper, attrapé vite la fièvre des bois qui, quoique avec des intermittences, ne le quitte plus de sa vie et très probablement sera la cause de sa mort.
    Très dur à lui même, sitôt qu'il fut à même de faire un peu de ministère, il s'y donna de tout coeur et souvent plus que ne lui permettaient ses forces. Comme on le sait, avec de nouveaux convertis, le côté matériel est souvent plus absorbant que le ministère religieux. Le cher Père s'y donna tout entier : allées, venues, études, organisations, arrangements, difficultés de tout genre, plus spécialement secours médicaux dans lesquels il était réellement habile, il se dépensa sans compter. Cela cependant ne lui fit point négliger le côté spirituel. Pendant plus de 25 ans il fit le catéchisme deux et trois fois par jour. Non numerandi sed ponderandi, disait-il souvent de ses chrétiens. Il passa ainsi toute sa vie, toujours au milieu des mêmes travaux, des mêmes peines et aussi, hélas! Avec la même fièvre trop souvent comme compagne.

    Cependant, la fièvre avait fini par miner grandement sa robuste constitution. Son évêque lui intima l'ordre de retourner en France en 1913. Il obéit. En débarquant à Marseille, il trouva un télégramme l'appelant d'urgence auprès de son père. Il s'empressa d'y courir, et en guise de soins pour sa propre santé, il dut passer jour et nuit, près de trois mois, au chevet du cher malade qui ne pouvait plus se séparer de lui.
    Après avoir eu la consolation de lui fermer les yeux, le cher P. Bazin allait commencer à se soigner quand éclata la grande guerre. Mobilisé à Nantes, comme partout il fit son devoir. Aimé de ses malades qui le nommaient « le vieux pépère », il fut aussi estimé de ses chefs. Néanmoins, il eut beaucoup à souffrir de la part d'un officier juif et athée.
    Libéré au commencement de 1918, il ne songea plus qu'à rentrer dans sa chère mission. A cette époque, la chose n'était pas facile, les bateaux étaient rares et la traversée de la Méditerranéen très dangereuse, à cause des sous-marins boches. Néanmoins, il saisit la première occasion, et malgré de très réels dangers, il allait arriver à Singapour lorsqu'un typhon terrible survint et mit le navire bondé de passagers à deux doigts de sa perte.
    Quelques jours après, heureux et gai, il réussit à rentrer dans sa chère Birmanie. De suite, il reprit son poste et recommença sa vie d'autrefois. Malheureusement, son séjour en France n'avait guère amélioré sa santé : la fièvre revenait souvent. Toutefois, le travail se poursuivait avec entrain et joie. Et pourtant, il était devenu lourd. Le « Curé », fatigué lui aussi, ne pouvait plus guère voyager. Alors, toutes les courses retombèrent sur le P. Bazin.
    Mais ce fut bien pis encore quand, en juin 1919, par suite du manque de missionnaires, Monseigneur se vit dans l'obligation d'envoyer le « Curé » prendre charge d'un poste important laissé vide par la mort d'un confrère. Toute la charge du district retomba sur les épaules du P. Bazin. Loin de reculer devant ce labeur, il l'accepta généreusement comme venant de Dieu. Mais, malgré son désir « de tenir jusqu'au bout », six mois ne s'étaient point écoulés qu'il était complètement épuisé. Là-dessus l'influenza vint se greffer au mois de janvier 1920 et il fut pendant dix jours près de sa fin. Il lui fallut plus de six mois pour se rétablir. Le travail était urgent; il s'y remit avec le même zèle toujours, mais hélas! Plus avec les mêmes forces.
    Depuis la fin d'octobre 1922, la fièvre ne l'a presque pas quitté. Il était si dur pour lui-même que souvent on avait peine à s'en apercevoir; et puis, tout le monde était si habitué à le voir avec la fièvre qu'à la fin on n'y faisait guère attention.
    Néanmoins, si le coeur était vaillant, le corps était complètement usé. Quatre jours avant sa mort, ses chrétiens lui manifestant leur peine de le voir si fatigué, il leur répondit : « Mes chers enfants, Notre Seigneur est bien mort pour vos âmes ; il serait surprenant qu'un missionnaire trouvât dur de souffrir un peu pour elles ».
    Ces dernières années surtout, il avait fait de ses paroisses, composées exclusivement de païens convertis, des paroisses modèles au point de vue surnaturel : communions fréquentes, visites régulières et souvent prolongées au Saint-Sacrement les distinguaient.
    A la fête de Noël, quoique épuisé, il voulut encore une fois, prendre la parole, il termina par ces mots : « Il faut m'arrêter je n'en puis plus. Excusez-moi. Mais écoutez bien ce que je vais vous dire. Ce sont les paroles d'un mourant que vous entendez; gravez-les dans vos coeurs. Aimez-vous les uns les autres ». Comme saint Jean, en la fête duquel il devait tomber pour ne plus se relever, jusqu'à la fin il prêcha la charité.
    Le surlendemain de Noël, en effet, doucement averti de la gravité de son état, le cher Père fit généreusement à Dieu l'offrande de sa vie. « Offrir ma vie n'est pas difficile, dit-il, mais le dur, c'est pour ceux qui restent », pensant à ses pauvres chrétiens qui allaient rester sans pasteur. Le 30 décembre, il rendait sa belle âme à Dieu, entre les bras de son vieux « Curé » littéralement atterré.
    Sitôt la douloureuse nouvelle connue, ses chrétiens accoururent en grand nombre auprès de sa dépouille mortelle : le 31, fut célébrée la sépulture au milieu d'une foule considérable visiblement affligée. Et maintenant, en recommandant le cher Père aux prières des âmes charitables, il me reste à prier Dieu de daigner envoyer à sa vigne un grand nombre d'aussi bons ouvriers : Messis quidem multa, operarii autem pauci.

    1923/137-142
    137-142
    France
    1923
    Aucune image