Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Birmanie Meridionale : Chez les Chins 1

Birmanie Meridionale : Chez les Chins PAR LE P. Saint Guily Missionnaire apostolique ---------- En route Envoyé par le P. Bringaud, à Yenandoung, pour achever le travail qu'il n'avait pu que commencer, je me mis en route le 19 avril, mercredi de Pâques, et entrai à notre résidence de Mittagon, le 22 juin courant.
Add this
    Birmanie Meridionale : Chez les Chins
    PAR LE P. Saint Guily
    Missionnaire apostolique
    ----------
    En route
    Envoyé par le P. Bringaud, à Yenandoung, pour achever le travail qu'il n'avait pu que commencer, je me mis en route le 19 avril, mercredi de Pâques, et entrai à notre résidence de Mittagon, le 22 juin courant.
    A 50 milles environ de cette ville, jusqu'à Hsandou, les villages Chins s'étendent sur une longue ligne, allant du sud au nord, en suivant les montagnes des Yomas; car les Chins n'aiment pas la plaine, et établissent leurs villages à proximité des montagnes et des forêts.
    Les ramifications des Yomas s'étendant jusqu'à la rivière, les villages Chins deviennent plus nombreux du côté de l'est, et on en trouve non loin de l'Irrawaddy. Les agglomérations sont aussi plus importantes, quelques-unes comptent de 200 à 300 maisons, exclusivement Chins. C'est ainsi qu'en remontant jusqu'à Thayet-myo, pour ne parler que de notre mission, on constate que les Chins forment l'immense majorité de la population qui réside entre l'Irrawaddy et les monts Yomas.
    Pour se rendre dans ces différents villages, les communications ne sont pas trop aisées, il n'y a point ici de route proprement dite, c'est à peine si l'on aperçoit quelque trace de sentier. On croirait que l'on marche au petit bonheur. Mais mes guides ne se trompaient pas et allaient droit devant eux sans la moindre hésitation.
    A partir de Yéda, on chemine au milieu des collines qui forment les premiers contreforts des Yomas. C'est une succession de montées et de descentes qui sont parfois très abruptes. Pour gravir les collines, on suit les ravines tracées par les pluies, les pierres ne manquent pas et rendent l'ascension quelque peu pénible. Bien des fois, il m'a fallu traîner par la bride mon cheval qui, n'étant pas ferré, n'avançait qu'à grand' peine sur ces pierres trop dures pour ses sabots. Il y a, il est vrai, la route des charrettes, mais elle est plus longue à cause des nombreux contours tracés pour rendre l'ascension le moins raide possible.
    Les plateaux des collines sont recouverts de magnifiques forêts dans lesquelles on trouve en abondance toutes sortes de bois: le teck, le bois de fer, le théia, le pyinma, etc., tous bois excellents pour les constructions. Dans certains endroits le sol était couvert d'un sable très fin et formait un contraste frappant avec les fouillis de bambous, de branches d'arbres, et de lianes que l'on rencontre fréquemment. Dans nos marches matinales sur ces plateaux, alors que les rayons du soleil n'étaient point encore trop chauds et que l'ombre des larges feuilles agitées par une douce brise se jouait sur le sol, le spectacle était des plus agréables et la sensation délicieuse.
    Les postes au sud de Yenandoung ont été fondés depuis longtemps déjà. Yéda, Letpankouen, Kabé, Tokouen ont toujours fait partie du district de Mittagon.
    Le nombre des chrétiens toutefois n'y était pas considérable; ils étaient six en tout.
    Conversions et baptêmes
    Le lundi de Pâques, j'arrivai à Yenandoung, j'y trouvai la maison qu'avait habitée le P. Bringaud, mais pour la rendre plus confortable, on avait établi une cloison à l'intérieur, et de la moitié de la hutte primitive on avait fait une chambre, où je pouvais remiser mes effets et me retirer à l'abri des curieux. J'avais eu la précaution d'emporter avec moi une table pliante et une chaise, mais mon plancher en bambou était si mal joint qu'il fallut le recouvrir d'une natte pour que mes meubles pussent tenir d'aplomb. La situation de cette chapelle rustique n'était pas sans un certain charme. Du côté de l'ouest, elle était protégée par l'ombre d'un gros arbre, contre les rayons du soleil, tandis qu'une de ses extrémités était sur le bord d'un large ruisseau, dont je pouvais apercevoir le fond à travers la cloison en bambou. Le toit était en feuilles, mais hermétiquement clos, et solidement ficelé pour repousser les rayons du soleil et résister à la pluie et au vent. La table d'autel était tout ce qu'on peut imaginer de plus primitif: le bambou en faisait tous les frais. C'était solide, recouvert de nappes, et n'avait pas trop mauvaise tournure, bien qu'on pût désirer mieux.
    Le P. Bringaud m'avait donné pour m'accompagner son second catéchiste, un jeune homme appelé Tépo, et un chrétien du nom de Blapo, homme très instruit des choses de la religion, qui, après avoir connu les vicissitudes de la vie, a accepté de travailler à la conversion des païens. J'avais aussi avec moi un petit Chin, mon servant de messe, qui répond au nom suave de Nga-poü (petit pourri). On dit que c'est un sobriquet et que son véritable nom est Nga-tchio (petit sucré).
    Les deux catéchistes ont été pleins de zèle et, après la grâce de Dieu qui a inspiré à ces pauvres Chins le désir d'embrasser notre sainte religion, c'est à leurs efforts qu'il faut rapporter les succès obtenus.
    Ils se sont dépensés nuit et jour à enseigner les prières et la doctrine, et c'est grâce à eux que j'ai pu administrer 21 baptêmes à des hommes bien instruits.
    Les prières étaient récitées deux fois par jour, et à chacune de ces réunions nous avions de 30 à 40 personnes. Aujourd'hui le Pater et l'Ave sont chantés avec beaucoup d'entrain, la plupart des nouveaux chrétiens connaissent le Credo, mais ne peuvent encore le chanter correctement.
    Parmi les catéchumènes que j'ai baptisés avant mon départ, était un bon vieux nommé Ou-kan qui, malgré son désir, n'a pu apprendre que le signe de la croix. Pour le Pater et l'Ave, il peut à peu près suivre ceux qui les récitent.
    Bien qu'il habitât à un mille de Yenandoung, il venait tous les jours à la chapelle où mon petit Chin, Nga-poü, tâchait de lui apprendre quelques mots de l'oraison dominicale et de la salutation angélique.
    Il avait été des premiers à demander le baptême, mais à cause de son ignorance, je l'avais toujours renvoyé à plus tard.
    « Combien y a-t-il de Dieux? » lui demandai-je la première fois.
    Après avoir compté sur quatre de ses doigts, il me répondit: « Deux » Comme je souriais, il se reprit immédiatement et dit: « Il n'y en a qu'un ».
    « Et combien y a-t-il de personnes en Dieu? » « Ah! Ça, fit-il, je ne le sais pas. »
    Après un examen aussi brillant, je le renvoyai naturellement à Nga-poü chargé de son instruction. Craignant que je ne le baptise pas, il vint me trouver quelques jours avant mon départ et me dit:
    « Père, je crois tout ce que l'on m'a enseigné, mais je suis vieux, et je ne peux pas le retenir. Ne partez pas sans me baptiser, je ne veux pas rester plus longtemps entre les mains du diable. Je ne sais pas beaucoup de prières, mais tous les jours je ferai le signe de la croix et je viendrai au Kiaung (église) prier avec les autres. »
    Ceci m'a remis en mémoire l'histoire du soldat qui, ne sachant aucune prière, faisait chaque matin à son lever, et chaque soir à son coucher, le salut militaire au bon Dieu; mon bon vieux Chin était un peu plus avancé en fait de dévotions: il a reçu le baptême.
    Des cantiques
    Je dois signaler aussi l'empressement avec lequel les enfants et les grandes personnes ont accueilli le chant des cantiques. On n'a pu pousser leur instruction bien loin sur ce point ; je suis parvenu cependant à leur en apprendre deux. Le premier est l'Ave Maria de Lourdes, le second Au ciel j'irai la voir un jour.
    Les Chins n'ont pas de musique nationale, et ils ne connaissent que quelques chants birmans exécutés par des artistes de dernier ordre. Les enfants surtout, et bon nombre de païens parmi eux, aimaient à venir le soir à la prière afin d'assister à la répétition qui suivait et d'apprendre à chanter. Aujourd'hui on entend de tous côtés la salutation à la sainte Vierge Ave, Ave, Ave, Maria et aussi le refrain de l'autre cantique. Puisse ce désir, bien qu'exprimé d'une manière inconsciente, devenir un jour pour tous une réalité! Et puisse la très sainte Vierge, qu'ils invoquent aujourd'hui sans la connaître, les prendre sous sa protection particulière et obtenir à tout le village la grâce de la conversion.
    Lorsque le P. Bringaud arriva à Yenandoung, en mars dernier, il y avait 6 chrétiens dont les notions sur la religion étaient des plus vagues. Il put donner 28 baptêmes; j'en ai donné à mon tour 21, ce qui porte à 49 le nombre de païens baptisés en 3 mois. Ainsi j'ai laissé dans le village 55 chrétiens qui chantent avec entrain les prières usuelles, et qui connaissent les principales vérités du christianisme. En outre, bon nombre de païens ont promis d'apprendre les prières et de se faire baptiser l'année prochaine. Ils désirent s'assurer que le missionnaire reviendra.
    Encore des conversions
    Je passe maintenant à la visite que j'ai faite à Léma, Hsandou, Gnanbényoua, situés à 12 milles au nord de Yenandoung.
    Parmi les Chins qui vinrent à la résidence pour la fête de Pâques, étaient deux païens descendus de ces villages. Ils portaient au P. Bringaud une pétition signée par 40 chefs de familles demandant qu'on leur envoyât un prêtre pour les instruire; je partis pour savoir exactement la pensée de ces braves gens.
    Ils n'avaient jamais vu de prêtre français, ils n'avaient connu notre religion que par une ou deux familles chrétiennes établies parmi eux; d'où pouvait bien leur venir ce désir de devenir chrétiens?
    A mon arrivée, je fus logé dans une vaste maison dont le plancher en bambou était à neuf pieds au-dessus du sol. Pour y parvenir, un billot de bois, dressé presque verticalement contre l'entrée supérieure, présentait quelques larges entailles qui s'essayaient à simuler les marches d'un escalier. Au moyen d'un gros bambou qu'on attacha solidement pour servir de rampe, je parvins à me hisser au sommet. C'était la maison de l'unique chrétien du village de Hsandou.
    Les habitants de Léma, tous païens, apprenant mon arrivée, vinrent en grand nombre me chercher et voulurent que j'allasse demeurer chez eux. Ils me logèrent chez le Kiaungtaga ou bonze birman (on appelle Kiaungtaga, celui qui bâtit un monastère et qui fournit aux bonzes ce que nécessite leur entretien). Celui-ci était un Chin qui me céda volontiers la large véranda couverte, attenante à sa maison, mais indépendante. Dirai-je que l'installation était confortable? Il n'y avait ni chaise ni table, mais seulement une natte étendue sur le plancher.
    Je fus considéré bien curieusement, vous n'en doutez pas, mais les gens qui étaient avertis de l'arrivée d'un prêtre se familiarisèrent vite. Le soir les auditeurs étaient nombreux, et après l'explication de la doctrine, faite par le catéchiste Tépo que j'avais amené avec moi, 22 chefs de familles donnèrent leurs noms pour devenir chrétiens.
    Parmi eux je distinguai un homme, jeune encore, qui paraissait jouir d'une grande influence sur ses compatriotes, car on l'écoutait avec attention quand il prenait la parole. C'est un anabaptiste (le seul qui se trouve dans l'endroit). Élevé au collège anabaptiste d'Henzada où il a passé six ans, il a ensuite enseigné comme maître à l'école anabaptiste de Thayet-myo. Il est revenu à Léma où son vieux père malade avait besoin de lui pour faire valoir les champs et prendre soin des affaires de la famille. Il a assez de ses anciens maîtres, dit-il, et il se montre aujourd'hui le plus zélé pour devenir catholique. Il a bien contre notre religion quelques objections qui sont la conséquence des préjugés qu'on lui a inculqués; mais le catéchiste a résolu celles qu'il lui a proposées; quant aux autres il admet qu'elles seront résolues de même, et il s'emploie de toutes ses forces à la conversion de ses compatriotes.
    « Surtout, dit-il, que ce ne soit pas quelques familles seulement, il faut que tout le village se convertisse. »
    Le jour suivant, les gens de Gnanbényona vinrent écouter la prédication du catéchiste, et 20 chefs de familles donnèrent leurs noms pour être admis comme catéchumènes. Ceux qui savaient lire (ils sont très peu nombreux) se mirent à l'étude des prières, et un certain nombre auraient été prêts pour le baptême, mais je ne pus prolonger mon séjour au milieu d'eux. Je n'avais emporté que mon lit, c'est-à-dire deux couvertures et deux petits coussins avec quelque linge de rechange et, lorsque désirant demeurer encore quelque temps dans le pays, j'envoyai chercher mes malles, la maladie avait éclaté parmi le bétail à Yenandoung et on ne put trouver une paire de boeufs pour les transporter. Je partis en promettant de revenir l'année prochaine.
    Comme je l'ai indiqué plus haut, il y a là 5 villages, Letpankouen, Hsandou, Gnanbényona, Léma, Cabian, situés presque à côté l'un de l'autre. Exclusivement composés de Clins, ils comptent chacun de 30 à 35 maisons, soit une population d'environ 600 âmes qui est à notre égard dans les mêmes dispositions que la population de Yenandoung.
    Les habitants de Léma et de Gnanbényona ont promis d'élever une vaste chapelle lorsqu'ils seront délivrés des travaux des champs. L'Extra Assistant conservateur des Forêts, M. Kelly, m'a dit qu'il leur fournirait le bois nécessaire et qu'il viendrait lui-même diriger les travaux. M. Kelly est un ancien élève des Frères de Rangoon où je l'ai connu. Bien que dans son isolement il soit privé pendant des mois entiers des secours de la religion, il s'est conservé excellent ; il se fait notre auxiliaire pour exhorter les Chins à devenir catholiques, comme il l'est lui-même, et il est disposé à faire pour nous aider tout ce qui dépendra de lui.
    Pour terminer ce qui regarde l'administration des chrétiens, j'ajouterai que, en plus des 21 baptêmes administrés à Yenan-doung, j'ai baptisé 6 adultes à Chenkouen, où j'ai laissé 8 catéchumènes, lesquels ne connaissent les prières qu'imparfaitement et ont besoin d'un complément d'instruction. J'ai aussi baptisé 8 enfants de chrétiens.
    (A suivre.)
    1901/154-161
    154-161
    Birmanie
    1901
    Aucune image