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Birmanie Méridionale chez les Ching (1) 2 (Suite et Fin)

Birmanie Méridionale Chez les Ching (1) PAR LE P. Saint Guily Missionnaire apostolique (Fin.) Les Femmes Les femmes ne montrent pas le même empressement que les hommes pour venir à nous. Elles s'opposent même à la conversion de leurs maris et si ces derniers se convertissent, elles refusent de laisser baptiser leurs enfants. Cependant j'ai tout lieu de penser que leur opposition ne sera pas de longue durée, lorsque le missionnaire sera établi dans la place; j'ai pu me rendre compte qu'elles étaient devenues un peu moins hostiles.
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    Birmanie Méridionale
    Chez les Ching (1)
    PAR LE P. Saint Guily
    Missionnaire apostolique
    (Fin.)

    Les Femmes

    Les femmes ne montrent pas le même empressement que les hommes pour venir à nous. Elles s'opposent même à la conversion de leurs maris et si ces derniers se convertissent, elles refusent de laisser baptiser leurs enfants. Cependant j'ai tout lieu de penser que leur opposition ne sera pas de longue durée, lorsque le missionnaire sera établi dans la place; j'ai pu me rendre compte qu'elles étaient devenues un peu moins hostiles.

    1. Voir le numéro de mai juin 1901.

    Peut-être faut-il chercher la cause de cette aversion pour notre religion, dans leur grand attachement aux superstitions. Plus ignorantes que leurs maris, elles craignent que le diable ne se venge sur la famille, de l'abandon que l'on fait de son culte. Les hommes espèrent que leurs craintes se dissiperont. Quelques-uns, emportés par leur zèle, allaient jusqu'à proposer de les battre pour les forcer à se faire baptiser. Naturellement j'ai défendu de les maltraiter, et j'ai dit qu'il ne fallait employer pour les convertir que la douceur et la persuasion.
    J'ai, à ce sujet, un exemple bien frappant.
    Lors de mon premier passage à Chenkouen, un jeune homme de 25 ans, très rangé et relativement riche, nommé Myat Gno vint me dire qu'il désirait apprendre les prières, afin de recevoir le baptême. Lorsque sa femme connut son dessein, elle devint furieuse. Elle chercha d'abord à le dissuader, et ne pouvant y parvenir, elle quitta la maison, emmenant avec elle leur jeune enfant. De plus, elle demanda et obtint le divorce, simplement parce que son mari voulait devenir chrétien.
    Loin d'être découragé par ce coup qui lui avait été très sensible, Myat Gno me demanda si malgré la désertion de sa femme je l'accepterais au baptême. Je fus trop heureux de le rassurer sur ce point. Il fil des démarches pour ramener la fugitive, et alla plusieurs fois lui demander de réintégrer le domicile conjugal. Elle refusa toujours et demeura cinq semaines dans la maison de son père. Mais voilà que, une semaine avant le baptême de son mari, elle revint d'elle-même. Cette fois, Myat Gno refusait de la recevoir. Il avait sur le cur l'injure qu'elle lui avait faite en demandant le divorce, et surtout les refus répétés de rentrer à la maison l'avaient grandement irrité. Comme je lui dis que cette femme restait toujours sa femme légitime, que si elle désirait reprendre la vie commune, il ne pourrait légitimement en prendre une autre, et que je ne le baptiserais, s'il refusait de la recevoir, il fit immédiatement le sacrifice de sa rancune afin de devenir chrétien.
    Tout près de ce village de Chenkouen, un autre jeune homme chrétien avait pris, sans mariage, une fille anabaptiste, et sa belle-mère, qui est riche, lui avait donné un de ses champs à cultiver. Lors du passage du P. Bringaud à Chenkouen, il vint le trouver et lui dit qu'il regrettait beaucoup le scandale qu'il avait donné; pour réparer sa faute il lui amena sa femme qu'il avait convertie et qui consentait à devenir catholique.
    Naturellement la belle-mère ne fut pas satisfaite. Furieuse de la conversion de sa fille, elle la mit avec son mari à la porte de sa maison, leur retira le champ qu'elle leur avait donné à cultiver, et leur dit qu'elle le leur rendrait le jour où ils deviendraient anabaptistes. Tous les deux ont refusé ces conditions. Le mari en est réduit à travailler pour autrui au labour des rizières, et peut espérer de 40 à 50 paniers de paddy pour sa peine, soit de 65 à 80 francs; mais bien que très pauvres, le mari et la femme préfèrent leur indigence à l'apostasie qu'on leur propose.
    Ces deux exemples montrent que les Chins ont de la force de caractère, et qu'ils sont capables de beaux actes de générosité. Ils montrent aussi qu'ils saisissent bien l'idée que l'on doit avoir de la religion, et qu'ils ne sont pas poussés à se convertir par des motifs purement humains, mais par un sentiment plus noble, plus élevé, afin de sauver leurs âmes.
    Anabaptistes
    Les anabaptistes sont peu nombreux dans cette partie de la Birmanie, et jamais leur secte n'a joui d'une grande influence. Ils ont une dizaine de maisons à Yenandoung, ils ont encore une vingtaine de familles dans un lieu appelé Sabiou-youa (village des anabaptistes), et dans quelques villages au sud. C'est là que réside l'unique catéchiste qu'ils aient encore dans ces parages. A Yenandoung il ne leur reste plus qu'une famille, les autres ont abandonné la secte. Ils ne nous sont nullement hostiles, on aurait pu le craindre et ils deviendront catholiques aussi facilement que les païens. Plusieurs d'entre eux venaient à la petite chapelle pour écouter et apprendre les cantiques.
    Le seul ministre qui les visite doit venir de Thayet-myo, à plus de 100 milles; il lui est impossible de faire ce voyage régulièrement, les adeptes sont donc pour ainsi dire abandonnés. Il faut ajouter que les deux ministres qu'ils ont eus dans les dix dernières années leur ont donné, quoique mariés, des leçons de morale pratique, que les Chins, bien que sauvages, ont trouvée par trop libre. Ces messieurs ont été renvoyés en Amérique pour mauvaise conduite. Leurs aventures, qui sont connues, ont entièrement discrédité la secte auprès des populations chins.
    Religion et traditions
    J'ajouterai ici quelques mots sur la religion des Chins et sur certaines traditions qui se sont conservées parmi eux.
    La religion actuelle des Chins est le fétichisme pur. Ils ne croient qu'aux mauvais génies. Des sacrifices sont offerts au démon afin de le rendre propice aux personnes et aux habitations.
    Tous les accidents fâcheux qui peuvent arriver, les épidémies, les maladies des gens ou du bétail, sont attribués à l'action du diable. Qu'un membre de la famille tombe malade, c'est qu'un mauvais esprit s'est logé dans le corps de la personne souffrante. On appelle le sacrificateur qui immole soit une poule, soit un porc, l'offre au démon, et lui commande en même temps de quitter le corps du malade et de s'éloigner de la maison. Puis l'offrande est mangée en famille. On agit de même lorsque les sacrifices ont pour but de prévenir ces soi-disant visites du diable.
    Pour l'offrande de ces sacrifices, chaque maison païenne a un petit autel, bien crasseux il est vrai, spécialement réservé pour ces cérémonies; il y a aussi dans chaque village une maison particulière que l'on appelle le grand autel du démon, où l'on sacrifie dans les occasions solennelles.
    Chez certaines peuplades fétichistes, les Karians par exemple, tous les hommes peuvent offrir les sacrifices. Chez les Chins c'est un privilège réservé à certains individus. Ces derniers sont simples laboureurs comme les autres Chins: seulement ils savent par cur les prières à réciter et les cérémonies à observer.
    La plupart des sacrificateurs ne connaissent que les adjurations que l'on fait au démon, mais quelques-uns plus instruits, assurent qu'un bon nombre des prières qu'ils récitent s'adressent non pas au démon, mais au Dieu tout-puissant et éternel.
    Il faudrait conclure de là que les ancêtres des Chins croyaient à l'unité de Dieu et qu'ils l'adoraient.
    Cette croyance, que personne n'était là pour entretenir dans les âmes, aurait disparu de lamasse du peuple pour faire place au fétichisme, conséquence naturelle de l'ignorance. Je n'ai rencontré aucun de ces sacrificateurs instruits, mais un de nos chrétiens, qui s'est adonné, pendant quelque temps, à l'étude des prières avec eux, assure qu'il en existe.
    Les Chins, qui habitent la Basse Birmanie, sont dans l'igno rance la plus absolue pour ce qui regarde le temps passé. Ils n'ont point d'histoire, point de traditions, qui puissent offrir quelque intérêt; ils ne savent même pas d'où ils sont venus; on ne saurait s'en étonner beaucoup; ces gens n'ont pas d'écriture, et par conséquent pas de livres dans lesquels ils auraient pu consigner les événements de quelque importance.
    Les Chins de la Haute Birmanie cependant, bien qu'ils ne soient pas mieux partagés au point de vue de l'écriture, ont conservé et se sont transmis, de bouche en bouche, quelques traditions très curieuses que j'ai trouvées dans le rapport du fonctionnaire anglais dont j'ai parlé plus haut. Comme il ne saurait y avoir de doute que c'est bien des montagnes Chins que sont descendus les Chins établis dans la Bassev Birmanie, ces traditions trouvent naturellement leur place ici.
    La première de ces traditions rappelle le Déluge.
    Il y a des centaines d'années, disent-ils, il tomba dans tout l'univers une pluie torrentielle qui remplit les rivières, les lacs et la mer, de telle sorte que l'eau couvrit le monde entier, à l'exception de quelques montagnes très élevées. Lorsque les nuages se furent dissipés, le soleil brilla d'un tel éclat et ses rayons furent si brûlants, que tous ceux qui avaient échappé au déluge périrent. Il n'y eut que deux personnes qui furent sauvées : un jeune garçon et sa sur.
    Quand l'eau commença à monter, ils escaladèrent une très haute montagne et arrivés au sommet, ils se cachèrent dans une énorme jarre en terre, mais l'eau atteignit le sommet de la montagne; alors la jarre flotta et les sauva de la noyade, et lorsque le soleil devint brûlant, elle les protégea contre ses feux. C'est de ces deux personnes que descendent tous les peuples de la terre.
    La seconde tradition fait penser à la Tour de Babel.
    Il y a bien des années, dit-elle, une des tribus chins appelée les Torrs, était devenue très puissante, et par le fait très altière et très orgueilleuse. Dans leur ambition les Torrs entreprirent d'envahir le pays des Nats (esprits célestes). A cet effet ils assemblèrent un grand nombre d'hommes, et élevèrent une tour énorme en empilant les uns sur les autres les mortiers en bois qui leur servent à écosser et à piler leurs graines. Ces blocs solides mesurent de 3 à 4 pieds de haut et environ 2 pieds 1/2 de diamètre.
    La tour était parvenue à une très grande hauteur, lorsque les Nats indignés de la présomption de ces mortels, envoyèrent un vent violent qui renversa l'édifice de fond en comble. Au moment où la catastrophe arriva, il y avait au sommet de la tour beaucoup d'hommes qui tombèrent avec elle... et furent tués!
    Pas du tout. Ils furent projetés à une telle distance qu'ils ne purent ensuite retrouver leur chemin à travers les nombreuses montagnes et les cours d'eau qui les séparaient de leurs villages; ils s'établirent où ils étaient tombés, y bâtirent des villages, et formèrent une nouvelle tribu.
    Obstacles aux conversions
    Naturellement, le diable ne voit pas d'un bon il les conversions des Chins, qui forment une partie de sa clientèle, et il tâche de mettre des obstacles à leur entrée dans notre sainte religion.
    A Yenandoung, les Birmans (pas tous, car quelques-uns ont exprimé le désir de se convertir) ont déjà commencé à les tracasser et à les tourner en ridicule, surtout lorsqu'ils ont appris que j'allais quitter le village.
    Le Chin est naturellement courageux; il est robuste, bien fait, et pour la force, l'adresse et même pour l'intelligence, il n'a rien à envier aux Birmans; mais le fait de s'être toujours trouvé à la merci de ces derniers, à défaut de protecteur, l'a rendu très timide, et les nouveaux baptisés paraissaient très sensibles à la dérision dont ils étaient l'objet.
    « Nous sommes encore peu nombreux, me disaient-ils; lorsque le Père est là, nous ne craignons rien, mais lorsqu'il est absent, nous avons peur. »
    Les hommes semblent avoir un grand désir de se convertir, et le jour où un missionnaire sera établi au milieu d'eux, j'ai tout lieu de croire que les demandes de conversion afflueront.
    Ils ont vu les anciens chrétiens longtemps abandonnés à eux-mêmes, sans recevoir la visite du missionnaire; ils craignent qu'il n'en soit de même pour eux, dès qu'ils auront reçu le baptême. Cette considération en fait hésiter un grand nombre, mais on n'en trouve pas un seul qui montre la plus petite hostilité.
    Sans doute, une des raisons qui leur fait désirer d'avoir le missionnaire avec eux, c'est l'espoir d'être protégé contre le mauvais vouloir des Birmans.
    Bien que les Chins soient en majorité dans le pays, les chefs de village sont presque toujours des Birmans. Quelques-uns traitent les Chins avec grande arrogance, les mieux disposés ne les protègent pas, comme ils le pourraient. Qu'un malheur arrive dans un village, c'est presque toujours sur un Chin que la faute retombe.
    Si le missionnaire est là, les Birmans auront une certaine crainte, et la crainte est pour eux, d'une façon toute particulière, le commencement de la sagesse. J'ai pu me rendre compte déjà de l'effet que produit la présence du prêtre.
    Il y a six semaines environ, un jeune homme chrétien fut accusé par un Birman de lui avoir volé un buf, qui avait disparu de chez lui depuis six mois. Le chef du village fait saisir le chrétien par la police et l'interroge :
    Qui es-tu?
    Je suis le disciple du prêtre européen de Yenandoung.
    As-tu volé le buf?
    Non, je ne sais de quel buf on parle.
    Le chef s'adressa alors au Birman, et lui dit : « Si tu as des preuves sérieuses contre lui, porte-les devant le magistrat de la ville. » Et il fit mettre le jeune homme en liberté.
    Si celui-ci avait été païen, on l'aurait très probablement envoyé au poste de police, où il serait resté une dizaine de jours jusqu'à ce que le magistrat eût décidé du cas. Le Birman n'a pas osé pousser l'affaire plus loin, il voulait simplement tracasser ce jeune Chin.
    Je crois bien que cette affaire qui s'est passée à 10 milles de Yenandoung et que j'ai apprise de la bouche du jeune homme délivré, a été, du côté de Chenkouen, l'occasion de la conversion de 10 personnes, parmi lesquelles une famille birmane tout entière.




    1901/203-211
    203-211
    Birmanie
    1901
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