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Birmanie : Démêlés avec le Malin

Birmanie : Démêlés avec le Malin Je venais de célébrer la messe dans la chapelle d'un village où j'étais en tournée, et je devais rentrer à ma résidence le soir même. Il me restait quelques cas à élucider, particulièrement une question de querelle où j'avais, à titre de juge, a découvrir le vrai et le faux, tâche d'autant plus ardue que les Tamouls sont maîtres en l'art de déguiser la vérité et que, encore jeune missionnaire, je ne connaissais guère que les premiers éléments de la langue.
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    Birmanie : Démêlés avec le Malin

    Je venais de célébrer la messe dans la chapelle d'un village où j'étais en tournée, et je devais rentrer à ma résidence le soir même. Il me restait quelques cas à élucider, particulièrement une question de querelle où j'avais, à titre de juge, a découvrir le vrai et le faux, tâche d'autant plus ardue que les Tamouls sont maîtres en l'art de déguiser la vérité et que, encore jeune missionnaire, je ne connaissais guère que les premiers éléments de la langue.
    Ayant entendu la messe, les chrétiens s'acheminaient les uns après les autres, vers leurs maisons respectives. Dans cette plaine de rizières, il n'y a d'autre marche possible que la file indienne sur les petits talus qui servent à retenir l'eau nécessaire à la plantation pendant les mois de la croissance du riz. Les hommes vont devant, armés d'un long bâton de bambou auquel ils attachent leur baluchon et qui, le cas échéant, leur servira à tuer les serpents qui pourraient se trouver sur leur chemin. Les femmes suivent, leurs bébés à califourchon sur la hanche et un paquet de hardes ou un panier de provisions en équilibre sur la tête.
    Mon catéchiste a préparé le repas du Père. Oh ! Rien de compliqué, et pourtant c'est un extra : un poulet très adulte, sur lequel je me casserai les dents, et le sempiternel riz. Quelques retardataires viennent me saluer avant de partir. En voilà un qui paraît hésiter. Les bras croisés sur la poitrine, il me parle de choses et d'autres, mais je pressens qu'il « tourne autour du pot ». Enfin, après de multiples interrogations, j'arrive à lui faire exposer l'objet de sa visite.
    Père, il y a quelqu'un de malade chez moi.
    Comment ? Je suis ici depuis deux jours, et tu attends le moment où je vais partir pour me dire cela ? Qui donc est malade chez toi ?
    Ma fille, âgée de 14 ans.
    Et elle est tombée malade tout d'un coup, ce matin ?
    Non, elle est un peu souffrante depuis longtemps, mais elle a souvent des attaques plus graves, et il faut que vous veniez la bénir. Si le Père la bénit, elle guérira certainement.
    Inutile de demander des détails sur le genre de maladie, je n'obtiendrais rien de bien précis.
    C'est bien ; retourne à la maison et attends-moi : j'irai aussitôt après avoir mangé le riz.
    J'expédie alors mon déjeuner et, accompagné de mon servant de messe, je me dirige vers la maison de la malade, distante d'environ 2 kilomètres.
    Pour marcher à travers les rizières, les souliers sont plutôt un embarras ; il faut savoir s'en passer, d'autant plus qu'à plusieurs reprises il faudra descendre dans l'eau jusqu'au-dessus du genou pour traverser des ruisseaux. Le riz, déjà grand, fait penser à un immense tapis d'un vert fané auquel on aurait de ci de là cousu des morceaux neufs, de teinte plus vive. Le coup d'oeil serait encore plus poétique si le soleil, maintenant à son zénith, voulait bien modérer l'ardeur de ses rayons.
    En route, j'apprends que la malade en question est atteinte d'un mal étrange. Mon servant de messe, un grand garçon de 18 ans, croit qu'il pourrait bien s'agir d'un cas de possession diabolique. M'est avis qu'on aurait bien pu m'avertir plus tôt. Je ne suis pas très rassuré, car je me souviens avoir lu des choses terribles à propos de possession démoniaque. Et puis le prêtre exorciseur doit se munir de facultés très spéciales, s'il ne veut pas s'exposer à des incidents peu agréables... N'importe : j'irai quand même voir la malade, car je perdrais tout prestige si je paraissais avoir peur du diable.
    Nous arrivons à la maison. Une jeune fille de 14 à 15 ans m'est aussitôt présentée ; elle paraît tout à fait normale. Je lui demande son nom et des nouvelles de sa santé ; elle me répond de façon très sensée. Il n'y a là rien qui ressemble à une possédée ; je lui donnerai une bonne bénédiction, et tout ira bien.
    En attendant mon départ, la jeune fille s'est retiré dans un coin de la maison et se tient très tranquille, ce qui contribue à me rassurer. Un de mes hôtes est allé cueillir une noix de coco et nous causons de choses et d'autres, tout en savourant la boisson, un peu fade, mais rafraîchissante, que l'on tire de ce fruit.
    Tout à coup, dans son coin, Savariammal (c'est le nom de la jeune fille), semble sortir de son calme : ses yeux, si doux il n'y a qu'un instant, s'égarent, de ses lèvres s'échappent des soupirs oppressés, entrecoupés de sifflements qui font mal à entendre. Tous les regards se sont portés vers elle, empreints de pitié et de crainte. Le père s'approche et me dit : « Voilà ce qui la prend plusieurs fois par jour : c'est le diable qui vient de rentrer en elle ».
    De fait, Savariammal n'est plus la même ; elle s'agite de plus en plus ; les sifflements se font plus nombreux. Je m'approche et lui parle doucement, mais ce n'est pas elle qui répond à mes questions : elle a oublié jusqu'à son nom.
    Comment t'appelles-tu ?
    Karuppan (le Noir) le 18e (c'est le nom d'une divinité païenne).
    Es-tu chrétienne ?
    Non, je suis païenne.
    Et moi, qui suis-je ? Me connais-tu ?
    Oui, vous êtes le Père N***.
    Et elle semble gênée par ma présence et se met à crier en s'agitant :
    Père, allez-vous en... ça brûle, ...allez-vous en ! La scène est émotionnante. Je revêts surplis et étole et je lis dans le Rituel les prières de l'exorcisme. La jeune fille continue de siffler et de me supplier de partir. Puis, subitement, voici qu'elle se lève et sort en courant de la maison. On la suit : elle va se jeter, à quelques pas de là, sous un arbre que les païens considèrent comme sacré, elle se roule à terre et tombe enfin évanouie.
    Quelques instants se passent et Savariammal, recouvrant ses sens, se relève. On la ramène à la maison ; elle est calme maintenant et semble s'éveiller d'un mauvais rêve. Aux nouvelles interrogations que je lui pose, elle répond très sensément, mais elle est fatiguée, abattue, et a complètement oublié ce qui vient de se passer.
    Je demande aux parents s'ils n'auraient pas soumis leur fille à quelque cérémonie païenne, ce qui arrive quelquefois ; ils nient énergiquement, mais je reste sceptique et, ma mission terminée, je n'ai plus qu'à m'en aller, satisfait, malgré tout, de n'avoir eu affaire qu'avec un démon de la 18e hiérarchie.
    Au cours de ma visite suivante au village, je m'enquis de Savariammal et de Karuppan: ce dernier n'était pas revenu et, depuis lors, il a complètement cessé de tourmenter la jeune fille.

    A. ANGEVIN,
    Missionnaire de Rangoon.

    1938/78-81
    78-81
    Birmanie
    1938
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