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Baptême d'un petit-fils du roi Hien-Vuong 2 (Suite)

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Baptême d'un petit-fils du roi Hien-Vuong (Suite). Récit par M. J.-B. Roux, Missionnaire apostolique. Le fils de ce prince aussi vertueux que brave, que M. Mahot fut appelé à baptiser «demeurait, dit la Relation des Missions... des Evesques..., chez son grand’père, à deux journées de la Cour ». Il s'agit évidemment du grand-père maternel, puisque le grand-père paternel n'était autre que le roi Hien-Vu-ong. Qui est ce personnage et où résidait-il ?
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE
    Baptême d'un petit-fils du roi Hien-Vuong

    (Suite).

    Récit par M. J.-B. Roux,
    Missionnaire apostolique.

    Le fils de ce prince aussi vertueux que brave, que M. Mahot fut appelé à baptiser «demeurait, dit la Relation des Missions... des Evesques..., chez son grand’père, à deux journées de la Cour ».
    Il s'agit évidemment du grand-père maternel, puisque le grand-père paternel n'était autre que le roi Hien-Vu-ong. Qui est ce personnage et où résidait-il ?
    Deux lettres de M. de Courtaulin, missionnaire en Cochinchine, vont nous l'apprendre.
    Dans un voyage qu'il fit en 1675 dans les provinces au nord de Hué, ce missionnaire arrive au camp de ou tien thu1, gouverneur du Dinh-Cat... lui fait visite... lui donne un miroir..., sa femme âgée de soixante ans... veut se convertir.., mais ne veut pas apprendre les prières... parce qu'elle est trop vieille... « Elle a fait baptiser le petit-fils 2 du second fils du Roi, à cause qu'il est son petit-fils et lui a donné une nourrice chrétienne 3... veut qu'on baptise le frère aîné de ce prince, fils aîné, âgé de huit ans... ce que le missionnaire refuse de faire de peur de faire un apostat 4... »
    L'année suivante 1676, le même missionnaire passe de nouveau au Dinh-Cat, où il rencontre « la nourrice du fils du prince défunt5 », femme dont il vient d'être parlé dans l'extrait précédent.

    1. On écrirait aujourd'hui : Ong Tran Thu. C'est le titre du gouverneur d'une province.
    2. C'est-à-dire : le jeune enfant.
    3. Ce terme de nourrice doit s'entendre dans le sens large ; c'est plutôt une gouvernante qu'on donna au petit prince, déjà âgé de six ans au moment de son baptême, en 1674. C'est sans cloute M. Mahot qui fit placer cette personne auprès du petit prince baptisé, pour s'occuper de son éducation chrétienne à défaut des parents demeurés païens.
    4. Extrait d'un rapport de M. de Courtaulin : « Relation de la Cochinchine en l'année 1675 et 1676 ». Archives M.-E., vol. 734, p. 227.
    5. C'est le prince Hiep qui venait de mourir en 1675. Extrait d'une lettre de M. de Courtaulin à Mgr Lambert de la Motte, datée de 1676. Archives M-E vol, 734. p. 183-191.

    Pendant ce même voyage, M. de Courtaulin rencontre le petit prince chrétien lui-même. Voici dans quelles circonstances : Le missionnaire était allé visiter les chrétiens de Bo-lieu. Pendant son séjour dans ce village, en pleine nuit « voici un ivrogne, maître de Satan, qui se jette impétueusement sur l'autel et prend un crucifix d'argent avec une image dorée au-dessous 1 ». De plus, le voleur s'efforce d'ameuter les païens contre les chrétiens et appelle les principaux du village, qu'il « sollicite d'aller prendre prisonnier le catéchiste Joseph Cou2 à cause qu'il était chrétien ». Mais un des « escholiers 3 » du Père accourt et se jette sur le voleur. Dispute, coups, enfin bagarre sérieuse. M. de Courtaulin intervient alors : « Je dépêche, dit-il, un escholier à ou tlen thú, gouverneur de cette province qui dépêche tout aussitôt un commissaire pour citer le lang4 et l'obliger de me rendre et l'image et tout ce qu'ils m'auraient enlevé. Le petit prince, appelé Thomé, sachant ce qu'on avait fait à Bo-lieu ne put manger pendant tout le jour et pleurait sans cesse. Ce qui obligea le gouverneur de passer 5 à Dinh-cat pour consoler cet enfant, qui me voyant tressaillit de joie et m'obligea de rester encore un jour avec lui. J'acquiesçai donc à son désir, employant tout ce jour à le fortifier dans la ferme résolution de ne renoncer point à la religion, que sa mère avait déclaré lui vouloir faire renier. C'est un enfant de huit ans... Le gouverneur gronda les principaux du village, leur disant : « Il n'y a point ordre du Roi de prendre les chrétiens, ni de moi, comment donc est-ce que vous avez été si téméraires d'enlever l'image du Père ? Gardez-vous bien d'y retourner, et rendez le tout audit Père ». Ce qui avait été déjà fait6... »
    D'après ces extraits, le grand-père du petit prince baptisé par M. Mahot était en 1675 et 1676 gouverneurs (Tran-Tho) de la province de Dinh-Cat 7. Or Ton-That Trang avait été nommé gouverneur de cette province en 1666. Il vivait encore en 1687, mais paraît être mort cette année-là même. Comme on ne mentionne pas d'autre Tran-thu pendant cet intervalle 1666-1687, il est vraisemblable que Ton-That-Trang garda son gouvernement du Dinh-Cat jusqu'à sa mort. Ce serait donc lui qui était Tran-Thu en 1674, au moment du baptême du fils du prince Hiep et en 1675 et 1676 lors des deux passages de M. de Courtaulin.

    1. Même lettre de M. de Courtaulin.
    2. Cette orthographe équivaut à l'orthographe actuelle Công.
    3. Jeunes garçons de la suite du missionnaire, se préparant sous sa direction à l'état ecclésiastique
    4. Corps des notables du village.
    5. Il doit y avoir dans le texte un mot de sauté ; le sens demande : ce qui obligea le gouverneur de me demander de passer.....
    6. Même lettre de M. de Courtaulin.
    7. La province de Dinh-cat s'appelle aujourd'hui Quang-tri. Le chef-lieu s'appelle aussi Quang-tri ; autrefois il portait le nom de Dinh-cat.

    Ce Trang était fils de Dieu, lequel était fils aîné de Uyen, lequel était fils de Uong, frère aîné de Nguyen-Hoang. Ce dernier était le bisaïeul de Hien-Vuong. Par conséquent le prince Hiep avait épousé une de ses petites cousines au cinquième degré, comme on peut s'en rendre compte par le tableau suivant :

    NGUYÊN-KIM.
    Nguyen-Hoang Uong

    Te-Vuong Uyen

    Công-Thuong-Vuong Diêu

    Hien-Vuong Trang

    Prince Hiep Épouse du prince Hiep

    Le chef-lieu de la province de Dinh-cat, résidence de Tran-thu, se trouvait en 1674 à une petite distance au nord de la citadelle actuelle de Quang-tri, un peu en aval du marché actuel de Ai-tu1. C'est donc en ce lieu que se fit le baptême sensationnel du jeune prince, petit-fils de Hien-Vuong. Le fait est confirmé par le détail dont fait mention M. Mahot, que le grand-père (maternel) demeurait à deux journées de la Cour ; il y en a en effet deux jours de marche de Hué à Quang-tri.

    1. Le village de Bo-lieu dont il a été question plus haut se trouve à trois kilomètres de là environ.

    Occupons-nous maintenant directement du petit prince, héros de cette histoire. C'est le dernier point qui nous reste à exposer. Qui est-il et que savons-nous de lui?
    D'après le Liêt truyên, le prince Hiep eut quatre fils : Nhuan, Le, Thieu et Phan.
    Le petit prince baptisé avait huit ans en 1676. « C'est un enfant de huit ans », nous dit M. de Courtaulin dans sa lettre de 1676 que nous avons citée plus haut. D'autre part, son frère aîné avait aussi huit ans en 1675, ou au moins avant la Vête des Rois de 1676. M. de Courtaulin nous l'apprend dans sa Relation de la Cochinchine en l'année 1675 et 1676, dont nous avons déjà parlé : « [La femme du gouverneur du Dinh-cat, qui a fait baptiser le petit prince par M. Mahot] veut qu'on baptise aussi le frère aîné de ce prince, fils aîné, âgé de huit ans... » Ce que le missionnaire refuse de faire. Les deux enfants avaient donc un an de différence. Si celui qui ne fut pas baptisé, malgré la demande de sa grand'mère, était le « fils aîné » (le prince Nhuan par conséquent), celui qui l'avait été est nécessairement le second, nommé Le ; leur peu de différence l'âge amenant à conclure qu'ils se suivaient dans l'ordre de naissance.
    Nous aimerions donner une biographie complète de ce petit prince Le, que Dieu se choisit à la cour de Cochinchine ; mais tout ce que nous savons de lui se borne à ce que nous avons dit plus haut d'après les missionnaires qui le rencontrèrent en 1674, 1675 et 1676 : les circonstances de son baptême, son éducation par une nourrice chrétienne, les deux visites que lui fit M. de Courtaulin, visites qui comblèrent de joie le jeune prince et l'affermirent dans la foi chrétienne que sa mère voulait lui faire renier. M. de Courtaulin nous apprend encore incidemment un détail intéressant, c'est que le petit prince avait reçu au baptême le prénom de Thomé ou Thomas.
    Que devint-il dans la suite? Nous l'ignorons. Peut-être mourut-il en bas âge.... En tout cas il n'acquit aucune illustration, car l'histoire est muette sur son compte, et les missionnaires ne parlent plus de lui.
    Le fait que nous avons exposé dans les pages précédentes, le baptême d'un enfant de la famille royale, malgré son caractère privé et intime, n'en est pas moins un événement remarquable : il nous montre, en effet, quelle importance la religion chrétienne avait déjà au XVIIe siècle dans le royaume de Cochinchine, et en quelle estime elle était tenue par la famille royale elle-même. Ce fut bientôt après ce baptême, dans les premiers jours de l'année 1676, que le roi reçut Mgr de Bérythe en audience publique. « Il lui accorda gracieusement, dit le P. Louvet 1, le droit d'aller et de venir par tout le royaume, et d'y envoyer autant de missionnaires qu'il voudrait ; il promit de laisser la liberté religieuse aux chrétiens, et tint parole. La persécution, qui avait duré près de trente ans, ne se renouvela plus, sous son règne, et, l'Église de Cochinchine eut alors une période de plus de vingt ans de tranquillité ». Il n'y a pas à en douter, le développement de ces heureuses dispositions chez le roi avait été favorisé par les bons rapports des missionnaires avec la Cour de Cochinchine : nous avons été heureux d'en découvrir un exemple dans les lettres où les ouvriers apostoliques de cette époque nous exposent leurs relations avec le petit prince chrétien du Dinh-Cat, Thomé Ton-That-Le, petit-fils du roi Hien-Vuong.

    1. L.-E.Louvet : La Cochinchine religieuse. — Paris, Chalamel aîné, 1885.I.p.304

    1919/137-138
    137-138
    Vietnam
    1919
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