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Baptême d'un petit fils du roi Hien-Vuong 1

COCHINCHINE SEPTENTRIONALE Baptême d'un petit fils du roi Hien-Vuong Récit par M. J.-B. Roux, Missionnaire apostolique.
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    COCHINCHINE SEPTENTRIONALE

    Baptême d'un petit fils du roi Hien-Vuong
    Récit par M. J.-B. Roux,
    Missionnaire apostolique.

    En quelque lieu qu'elle pénètre, la religion chrétienne ne peut passer inaperçue. La sublimité de sa doctrine, la perfection de sa morale, la beauté de son culte, attirent forcément l'attention des grands comme des humbles, des princes comme des sujets. Etant conforme à ce qu'il y a de plus noble dans la nature humaine, elle fait naître des sympathies, qui deviennent quelquefois très vives ; mais, d'autre part, comme elle s'oppose aux passions, elle voit s'élever contre elle des haines parfois terribles. Cependant, de même que cette sympathie peut naître de causes purement naturelles, de même il arrive que ces haines sont d'origine plutôt politique que religieuse, pour le démon tous les moyens étant bons afin de s'opposer à l'établissement du règne de Jésus-Christ. Tels sont les mobiles divers qui déterminent la conduite des dépositaires de l'autorité civile à l'égard de notre sainte religion : on les voit tantôt en tolérer l'existence dans leurs Etats, et même entretenir des rapports pleins de bienveillance avec les évêques et les prêtres, et tantôt éprouver et manifester de l'antipathie à l'égard de la religion et de ses ministres, antipathie qui va jusqu'à la persécution.
    Ce sont là des faits qui datent de vingt siècles, car ils sont aussi anciens que le christianisme.
    Ce qui s'est produit dans l'empire romain quand la vraie religion y fut prêchée, ce qui est arrivé dans les diverses contrées du monde à mesure qu'elle y fut introduite, ne manqua pas de se renouveler le jour où l'Annam vit arriver chez lui les premiers missionnaires catholiques. C'était dans les dernières années du XVIe siècle, sous la dynastie des Lê. Depuis lors, les princes et les mandarins de ce pays, loin de suivre vis-à-vis de la religion chrétienne une politique uniforme, sympathique ou hostile, ont constamment varié dans leurs sentiments et leur conduite.
    Il est intéressant pour nous, prêtres des Missions Etrangères, de nous reporter à l'époque où les premiers missionnaires de notre Société arrivèrent en Cochinchine, et de rechercher s'ils y furent bien ou mal accueillis, et quels rapports ils eurent avec la Cour. Un épisode en marge de la grande histoire nous en fournit l'occasion. Il s'agit du baptême d'un petit prince de la famille royale de Cochinchine, que fit en 1674, à la demande des parents de l'enfant, M. Mahot, un des missionnaires de la Société, nommé plus tard Vicaire apostolique de cette mission.
    Quand les compagnons de Mgr Lambert de La Motte foulèrent pour la première fois le sol de la Cochinchine dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ce pays avait reçu la Bonne Nouvelle depuis une soixantaine d'années déjà. Dieu avait béni les travaux de ces apôtres : de nombreuses conversions avaient été opérées dans toutes les classes de la société, et même à la Cour où l'on comptait parmi les chrétiens fervents une tante du roi Thuong-Vuong, la princesse Marie Magdeleine, et un grand mandarin nommé Paul, gouverneur des enfants du roi. Les progrès de la foi avaient été si rapides et si consolants qu'on se serait cru revenu aux beaux jours de la primitive Eglise.
    Mais le démon n'avait pas tardé à manifester sa jalousie. A peine établie sur ces plages lointaines, la société chrétienne y fut, comme partout, l'Église militante. Les ignominies et les mauvais traitements ne furent pas ménagés aux nouveaux chrétiens qui confessèrent vaillamment leur foi, et parmi eux nombreux furent ceux qui versèrent généreusement leur sang pour Jésus-Christ, surtout sous Hien-Vuong qui régna de 1648 à 1686.
    Pendant que le troupeau des fidèles était ainsi cruellement frappé, les pasteurs continuaient, du moins ordinairement, à être traités avec bienveillance et même à être reçus à la Cour, où d'ailleurs le christianisme était toléré en la personne de la princesse Marie et de quelques grands mandarins.
    Cette conduite singulière provenait de ce que les Chua de Cochinchine persécutaient plus pour des raisons politiques que par haine religieuse. La civilisation européenne leur faisait peur, ils redoutaient son influence et auraient voulu lui fermer les portes de l'empire. Mais, d'autre part, la présence des Occidentaux leur procurait de nombreux avantages : ces étrangers par leur commerce enrichissaient le trésor, et par leurs magnifiques présents satisfaisaient l'avarice du prince, tandis que par leurs prévenances ils flattaient sa vanité.
    « De là, dit le Père Louvet, ce mélange de caresses et de rigueurs, ces édits de bannissement et ces rappels fréquents à la Cour où l'on ne pouvait se passer d'eux ».
    Ces contradictions perpétuelles dans la politique suivie par la Cour de Cochinchine à l'égard du christianisme nous expliquent comment M. Mahot put, en pleine persécution de Hien-Vuong, être appelé auprès des membres de la famille royale et invité par eux à baptiser le petit-fils même du roi.
    Voici de quelle manière le fait est raconté dans la Relation des Missions et des Voyages des Evesques Vicaires Apostoliques 1 :

    1. Relation des Missions el des voyages des Evesques Vicaires Apostoliques et leurs ecclésiastiques ès années 1672, 1673, 1674 et 1675. — Paris, Charles Angot 1680, pp. 257-258.

    « Quelque temps après le 26 avril 1674, on manda M. Mahot pour aller baptiser un des enfants du second prince qui demeurait chez son grand-père, à deux journées de la Cour.
    « Il trouva un enfant malade depuis cinq mois, et comme on l'eut assuré que non seulement le grand-père, mais aussi le père et la mère consentaient qu'on le baptisât, il lui donna le baptême et la santé en même temps, car il fut guéri aussitôt et mit toute la maison en joie. Le grand-père et la grand-mère, ne sachant comment reconnaître l'obligation qu'ils croyaient avoir à celui dont Dieu s'était servi pour les consoler, lui permirent de faire chez eux toutes les fonctions ecclésiastiques. Ils lui avaient déjà dit dès son arrivée qu'ils avaient renoncé au culte du diable et des idoles, et qu'ils avaient consacré au Dieu du Ciel ce cher enfant, en le mettant entre les mains des chrétiens pour avoir soin de son éducation, mais quand il fut baptisé, leur dévotion s'augmenta ; ils entendirent tous les jours la messe du missionnaire, et ils ouvrirent leur maison à tous les chrétiens qui voulaient recevoir les sacrements. Il s'en présenta tant pour se confesser, et tant de gentils pour se faire instruire, que ce bon prêtre n'eut pas de repos ni jour ni nuit durant une semaine entière.
    « Mais ce jeune enfant s'étant de nouveau trouvé mal, son médecin ordinaire, qui était payen, prit occasion de décréditer les chrétiens, comme s'ils eussent été la cause de cet accident, et il s'obligea de le guérir dans trois jours par l'invocation du démon, auquel il présenta ses sacrifices. Les parents ayant cru trop légèrement cet imposteur, M. Mahot se retira, et le mal de l'enfant ayant augmenté au lieu de diminuer au bout de trois jours, on chassa honteusement le médecin idolâtre pour faire place à un médecin chrétien, qui dès le premier remède guérit son malade.
    « M. Mahot ayant su cet heureux événement, retourna gaiement à la Cour [Hué] ..... »
    Le document que nous venons de transcrire suggère plusieurs questions : Quel était ce second prince dont M. Mahot baptisa un entant ? Quels étaient les grands-parents du baptisé et quel était le lieu de leur résidence où se fit la cérémonie? Enfin qui était ce petit prince baptisé et que devint-il dans la suite?
    D'abord quel est le personnage désigné sous le nom de second prince par l'auteur du récit ?
    Nous l'avons déjà dit : en 1674, année où se passa l'événement que nous venons de raconter, le roi de Cochinchine était Hien-Vuong. Ce prince eut plusieurs fils dont voici la liste d'après le Liet Truyen 1 :

    1. Les Annales annamites de la dynastie des Nguyên se divisent en deux sections : les That luc (« Histoire véridique » des saints empereurs) qui constituent l'histoire

    1er Fils aîné : Dan ou Han (mort en 1684, âgé de 45 ans).
    De l'épouse principale 4e Fils : Thuan ou Hiep (mort en 1675, âgé de 23 ans).
    Fille : Ngoc-Tao.

    2e fils : Anh Ton Hien Nghia Hoang De (régna de 1687 à 1691
    Des épouses secondaires sous le nom de Ngai-Vuong).
    3e Fils : Trang ou Huyen (mort en 1686, âgé de 35 ans).

    5e Fils : Nien (mort prématurément).
    De mères inconnues 6e Fils : Nhieu (mort prématurément).
    Deux filles dont le nom est perdu.

    Parmi tous ces fils de Hien-Vuong, quel est celui auquel peut s'appliquer le titre de «second Prince »? Si l'on considère l'ordre général des naissances, ce serait celui qui régna plus tard sous le nom de Ngai-Vuong ; mais si l'on tient compte du rang des épouses de Hien-Vuong, mères des petits princes, le second prince serait le prince Hiep, second fils de l'épouse principale, car le futur Ngai-Vuong était né d'une épouse secondaire.
    D'après plusieurs documents que nous allons citer, c'est le prince Hiep que les missionnaires entendent désigner quand ils parlent du « second Prince ». C'était sans doute le rang qu'il occupait à la Cour, à cause de la dignité de sa mère.
    A propos de la campagne de 1672 contre les Tonkinois, on dit dans la Relation des Missions et des Voyages des Evesques Vicaires Apostoliques 1 : « Pour ce qui regarde l'armée de terre [des Tonkinois], elle n'eut pas la même destinée, elle arriva tout entière jusqu'au pied de la muraille qui sépare la Cochinchine d'avec le Tonkin. Et quoique le jeune prince cochinchinois, qui était le second fils du Roi prétendît faire avancer les troupes qu'il commandait au delà de cette muraille... il fut cependant prévenu par les autres et contraint de se défendre sur sa frontière... »

    de chaque règne ; et le Liet truyên (Collection d'histoires) qui contient les biographies des impératrices, des princes du sang, des grands mandarins et autres personnages importants.

    1. p. 159.

    On dit ailleurs dans le même ouvrage 1 : « On les attendait [les Tonkinois] l'année 1676 sur la frontière avec quarante mille hommes bien aguerris, mais ils ne parurent pas. On avait même dessein de les aller chercher dans leur pays, et on l'aurait fait effectivement, n'était que le second fils du Roi de la Cochinchine, qui était général des armées de terre, vint à mourir lorsque l'on n'y pensait pas, et cette mort arrêta tous les préparatifs de l'expédition : de sorte qu'on se contenta de se mettre sur la défensive jusqu'à ce que le deuil de la Cour fût passé ».
    Deux autres passages du livre que nous venons de citer parlent d'un voyage de Mgr Lambert de La Motte, Vicaire apostolique de la Cochinchine, en 1675, de Siam où il résidait à « Sinoe [Hué] ville capitale du royaume ». On y fait allusion à la mort récente du second fils du Roi.
    « [M. de Bérithe] partit [de Siam] avec l'agrément du Roi et les passeports nécessaires, et s'étant mis sur la rivière le 23 juillet [1675],... quatre jours après il s'embarqua... sur le navire royal [de l'ambassadeur annamite venu à Siam] de la Cochinchine, qui le porta avec autant de diligence et de bonheur qu'on le pouvait souhaiter. Sitôt qu'il fut débarqué, on le conduisit à Sinoe, ville capitale du Royaume 2... »
    « Dès qu'on fut débarqué à Faïfo, où nous avons une maison, et où les étrangers abordent de toute part... L'accident qui était arrivé depuis peu de la mort du second fils du Roi retarda extrêmement les avantages que l'on avait espérés de la Cour, où l'on s'était rendu en diligence. Ce prince avait de si grandes qualités, qu'on le regardait comme le plus solide appui de l'Etat, et le roi son père fut si touché de sa perte qu'il passa plusieurs mois à digérer sa douleur, sans pouvoir se résoudre à voir aucun étranger. Cependant, le Ministre d'Etat qui a le département des Etrangers et qui avait épousé la soeur du prince mort, nonobstant le grand deuil où il était, nous fit toutes les civilités imaginables 3... »

    1. p.340.
    2. Op. cil., p. 340.
    3. Relation des Missions... des Evesques... ès années, 1676 et 1677, pp. 2-3.

    Il est de toute évidence que, dans les extraits que nous venons de donner, le « second fils du Roi » est bien le prince Hiep. C'est bien lui ce prince, plein de qualités, qui mourut en 1675, si vivement regretté de son père ; c'est bien lui ce brave qui, trois ans plus tôt, s'illustra à la tête des troupes cochinchinoises, dont il avait été nommé général en chef (Nguyên-Soai), dans cette fameuse campagne de 1672 contre les Tonkinois, campagne décisive pour l'établissement des Nguyên en Cochinchine : la victoire, en effet, fut complète et consacra l'indépendance du pays.
    Il ne paraît pas douteux que ce soit de ce prince encore qu'il s'agisse dans le passage suivant où l'auteur de la Relation nous montre les bonnes dispositions de la Cour à l'égard de la religion chrétienne.
    « ... Au commencement de l'année 1675... les missionnaires savaient de bonne part que le roi n'était pas ennemi de leur Religion, ni de leurs personnes, non plus que ses deux enfants, dont l'aîné ne s'était pas contenté de louer hautement la générosité d'un Cochinchinois qui était mort martyr l'an passé 1 ; mais il avait même prié quelqu'un d'apprendre les principes de notre sainte Foi à son fils, qui paraissait s'y porter par inclination ; et le cadet, outre qu'il avait pris pour médecin le P. Barthélemy d'Acosta, jésuite, quoiqu'il le connût pour prêtre, avait encore dit confidemment à un de ses officiers qu'il savait être chrétien : « Votre religion est sainte et véritable, mais elle est bien fâcheuse aux grands dans sa morale, puisqu'elle condamne la multiplicité des femmes ». Ils [les missionnaires] n'ignoraient pas aussi que plusieurs seigneurs de la Cour avaient grande disposition à embrasser l'Evangile, pour peu que le prince eût témoigné que la chose ne lui serait pas désagréable 2 ».
    On pourrait objecter à ce que nous venons de dire sur l'identité du second fils dû roi et du prince Hiep qu'il y a dans la Relation d'autres passages 3 où il est fait mention d'un «second prince », « second fils du roi de la Cochinchine », qui n'est certainement pas le prince Hiep. — La chose est vraie, mais elle ne donne lieu à aucune confusion, puisque les faits où il est question de cet autre « second prince » se passent en 1676 et en 1677, c'est-à-dire après la mort du prince Hiep. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à ce qu'après la mort de ce dernier, un autre fils du roi ayant pris sa place à la Cour ait été appelée à son tour du titre correspondant à sa dignité.

    1. Il s'agit de Dominique Thu-Hap, riche chrétien que le gouverneur de la province Quang-Nam fit arrêter, et sur sa confession de christianisme, fit décapiter le 1er novembre 1674. Son histoire se trouve dans Relation des Missions... des Evesques... ès années 1612, 1673... pp. 267-270.
    2. Op. cit., pp. 334-336.
    3. Relation... ès années, 1676... pp. 54 et 77.

    Il n'y a donc pas à en douter, le « second prince » dont le fils fut baptisé par M. Mahot est bien le prince Hiep. A défaut des précisions que nous avons pu fournir, les louanges seules que donnent les missionnaires à ce « second fils du roi » toutes les fois qu'ils nous parlent de lui, auraient fait deviner en ce personnage cet illustre fils de Hien-Vuong. En effet, « c'est une belle figure, un noble caractère que ce prince Hiep, dit le P. Cadière dans son Etude sur l'établissement des Nguyen en Cochinchine 1. Il se présente à nous avec une auréole de vertu et de grandeur que l'on est peu habitué à voir dans les Cours d'Extrême-Orient. A son arrivée à la Cour, après son triomphe [sur les Tonkinois, en 1672], dit le Liêt-truyên, le roi, plein de joie, lui donna en récompense cent onces d'or pur et mille onces d'argent, avec cinquante pièces de brocart. Mais le prince refusa tout d'abord : « Cette victoire, dit-il, est l'effet de votre puissance et des efforts des officiers. Comment moi seul en aurais-je été capable ? » Hien-Vuong répondit : « Votre mérite est grand ; vous êtes digne de recevoir une récompense éclatante ». Alors le prince accepta. Pendant la campagne, il reposa toujours dans sa tente avec deux soldats qui veillaient l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. Un habitant du Quang-Binh, nommé Bat-Nghia, avait chez lui une jeune fille fort belle qu'il vint offrir au prince. Mais celui-ci refusa la proposition, tout en donnant au père une aumône de dix ligatures, à cause de sa pauvreté. Après son retour, il repoussa aussi toutes les jeunes filles qui venaient le visiter. Il se fit construire une petite cellule, et y vécut, faisant ses délices de la méditation de la loi bouddhique. L'année 1675 il fut atteint de la petite vérole, et mourut, âgé de vingt-trois ans 1 ».
    (A suivre.)

    1. L. Cadière : Le Mur de Dong Hoi. Etude sur l'établissement des Nguyên en Cochinchine. — Hanoi, Schneider, 1906, pp. 144-145.
    1. Relation des Missions... des Evesques... ès années, 1672... p. 257.

    1919/85-92
    85-92
    Vietnam
    1919
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