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Baptême du vieux grand-père

En Malaisie Le Baptême du Vieux Grand-Père C'était à Penang, ville de l'île du même nom située près de la côte malaise, à l'entrée du détroit de Malacca. Je me trouvais un jour chez le si hospitalier Père Souhait, missionnaire chargé de la paroisse anglaise, quand, vers 11 heures du matin, je m'entends interpeller : « Père, venez vite, on réclame vos services ». Je me précipite au parloir et me trouve en présence d'une petite Chinoise d'une douzaine d'années qui pleurait à chaudes larmes.
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    En Malaisie

    Le Baptême du Vieux Grand-Père



    C'était à Penang, ville de l'île du même nom située près de la côte malaise, à l'entrée du détroit de Malacca.

    Je me trouvais un jour chez le si hospitalier Père Souhait, missionnaire chargé de la paroisse anglaise, quand, vers 11 heures du matin, je m'entends interpeller : « Père, venez vite, on réclame vos services ». Je me précipite au parloir et me trouve en présence d'une petite Chinoise d'une douzaine d'années qui pleurait à chaudes larmes.

    Qu'y a-t-il ? Que puis-je faire pour toi ?

    Oh, Père, mon grand-père va mourir et il n'est pas baptisé, le prêtre chinois est absent, soyez assez bon pour le remplacer en vous rendant de suite à la maison.

    Très bien, mais ton grand-père a-t-il du moins exprimé le désir de recevoir le baptême ?

    Oh, oui, Père.

    Comment, alors ? Qui l'a instruit de la religion catholique ?

    Mon papa ! Nous sommes tous catholiques dans la famille. Papa s'est fait baptiser étant jeune homme et, depuis ce temps, il n'a cessé d'engager grand-père à se faire chrétien. Enfin, celui-ci s'est laissé convaincre, on avait tant prié pour lui ! Mais il a trouvé qu'il était trop vieux pour apprendre le catéchisme et les prières, il n'a plus guère de mémoire, puis il ne voit plus bien clair, il connaît peu de caractères, et ses infirmités l'empêchaient d'aller à l'église. Alors, il a dit qu'il était préférable pour lui d'attendre d'être sur le point de mourir pour se faire baptiser. Père, venez donc vite, il va mourir et, s'il n'est pas baptisé, il n'ira pas au ciel !

    Allons, ne pleure plus ; monte dans ma voiture, tu m'indiqueras le chemin.

    Bientôt, elle me fait signe de m'arrêter devant une maison d'assez belle apparence et où plusieurs personnes, debout à la porte d'entrée, semblent guetter notre arrivée : « Voici le Père, voici le Père », s'écrient-elles ensemble.

    C'est en effet le missionnaire qu'on attend. Je salue rapidement, tous s'agenouillent pour me baiser la main, selon la coutume locale des catholiques. Dans la chambre, d'autres personnes se lamentent, s'agitent et s'empressent autour du malade ; elles s'écartent pour me laisser passage, on fait silence, et je m'approche.

    Si je n'avais connu les moeurs chinoises usitées en pareilles circonstances, j'aurais été singulièrement surpris à la vue du spectacle qui s'offrait à mes yeux pour la première fois : Sur un divan recouvert d'un beau drap blanc, le grand-père, couché sur le dos, attend placidement la mort, revêtu de ses plus beaux habits : veste de soie bleue brodée, pantalon de soie noire, chaussettes blanches, chaussons bleus à semelles blanches, tête rasée, enfin calotte de soie noire, d'où sort une maigre natte de cheveux gris qui disparaît sous la nuque reposant sur l'oreiller national, un billot de bois. N'était le sifflement de la respiration, courte, saccadée, pénible, on se croirait déjà en présence d'un mort.

    C'est la coutume, chez les Chinois respectueux des traditions ancestrales et soucieux du fidèle accomplissement des devoirs de la piété filiale, de revêtir ainsi les mourants de leurs plus jolis habits pour leur faire constater, avant qu'ils aient perdu connaissance, la façon dont ils seront parés pour le grand voyage, et leur prouver avec quel respect leur corps sera traité après la mort. Ce témoignage de piété filiale est pour eux une grande consolation et un vrai réconfort dans leurs derniers moments.

    A quelques pas du mourant, un magnifique cercueil repose sur deux tabourets de bois. C'est le cercueil du grand-père. Ses pieux enfants le lui ont peut-être offert à l'occasion de son 80e anniversaire, cadeau très apprécié parce que preuve palpable de leur amour filial, ou bien ils l'ont acquis tout récemment et ils l'exposent ostensiblement aux yeux du moribond pour l'assurer de cet amour. Les parents sont toujours particulièrement sensibles à un tel témoignage ; c'est leur consolation suprême, leur joie, leur réconfort, aussi un chef de famille qui a reçu un don de ce genre se fait un honneur de l'exposer bien en évidence dans la salle de réception, il est fier de le montrer à ses hôtes, de le palper, de le caresser, d'en admirer la forme, la qualité, le bois, le vernis, l'épaisseur, le poids, les sculptures, les ornements, il l'essaie même avec un réel plaisir. Son coeur se sent tout réconforté à la pensée qu'il a des fils dont le respect, l'amour, la piété filiale peuvent se mesurer à la valeur d'un cadeau si précieux.

    Mais revenons à notre moribond. Sur une table recouverte d'un linge blanc est dressé un petit autel : crucifix entre deux cierges allumés, statue de la sainte Vierge, une autre de sainte Thérèse, enfin, deux vases de fleurs artificielles. Tout le monde s'est mis à genoux. Tout près de moi, j'aperçois la petite fille qui est venue me chercher, elle pleure à côté de ses frères et soeurs et tient son chapelet à la main. A tous, je demande de bien prier la sainte Vierge, puis, m'approchant du pauvre vieux, je lui crie à l'oreille : « Grand-père, m'entends-tu ? Je suis le missionnaire, me reconnais-tu ? » Il me regarde sans avoir l'air de comprendre. Je me doute alors qu'il ne parle pas le même dialecte chinois que moi et je répète les mêmes questions dans un autre dialecte. Pas de succès ! Il en parlait un que je ne avais pas ! Le prie donc son fils, qui heureusement connaissait l'anglais et le malais, de ai traduire mes questions en lui recommandant d'ouvrir ou de fermer les yeux pour répondre par oui et par non : « Veux-tu bien être baptisé ? » Sur un signe affirmatif, je lui rappelle brièvement les points principaux de la doctrine catholique, lui suggère quelques sentiments de foi, d'espérance, de charité et de contrition, puis je me prépare à lui administrer le sacrement de baptême.

    Quel nom voulez-vous lui donner ?

    Joseph ! Me crie la petite fille, afin que son patron, saint Joseph, lui fasse la grâce d'une bonne mort.

    Je le baptise donc séance tenante et, après quelques exhortations et encouragements appropriés, m'adressant à ma fidèle messagère :

    Allons, lève-toi, ne pleure plus maintenant, grand-père est baptisé, et s'il meurt aujourd'hui, il ira tout droit au paradis, sans même passer par le purgatoire.

    Vrai ! Il ira tout droit au ciel, me répond-elle avec joie et reconnaissance.

    Mais certainement !

    Oh, que je suis contente, merci, Père !

    Et la voilà qui se jette à mes pieds, me baise les mains, et toute la famille d'imiter son exemple.

    Je quittai la maison accompagnée des témoignages de gratitude et des bénédictions de chacun des parents du moribond.

    Quant à lui, deux ou trois heures plus tard, il avait rendu à Dieu son âme régénérée par le baptême.

    Dans l'intervalle, j'étais reparti toit joyeux et profondément ému, rendant grâces au bon Dieu de m'avoir donné la vocation missionnaire. Ne serais-je venu ici que pour baptiser ce vieillard, n'aurais-je accompli tant de sacrifices, n'aurais-je passé de si longs mois d'études ardues et ingrates que pour apprendre les quelques phrases qui m'ont permis d'instruire et de sauver cette âme, je serais déjà amplement dédommagé et récompensé ! Non, je ne regrette pas ces sacrifices. J'ai envié quelquefois mes jeunes confrères de France qui, d'emblée, aussitôt après leur sacerdoce, ont pu satisfaire leur zèle dans un ministère actif et débordant, mais maintenant, ma gratitude va à Notre Seigneur qui m'a donné la grâce de correspondre fidèlement à ma vocation d'apôtre en pays païen. Je comprends, mon Dieu, que vous mesurez les mérites non par rapport aux résultats obtenus, mais en raison des efforts et sacrifices accomplis. Cela me suffit, aussi combien je me trouve heureux d'être votre missionnaire !

    ROGER LAURENT,

    Missionnaire de Malacca (Malaisie).


    1942/107-109
    107-109
    Malaisie
    1942
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