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Bô teuloum , l'ogre albinos 1

Bô teuloum 1, l'ogre albinos (OU L'HISTOIRE DU PETIT POUCET CHEZ LES REUNGAO) Bô Teuloum avait autrefois construit un « hmar2 » en pierres pour prendre des hommes et les manger. « Ià Guê, dit-il un jour à sa femme, cuis-moi vite du vin : je veux aller mettre un appât au « hmar ». 1. Bô, grand-père, répond au mot ông de l'annamite et à notre mot français Monsieur. Devant les noms de femmes on se sert du mot « Ià » qui signifie Madame.
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    Bô teuloum 1, l'ogre albinos

    (OU L'HISTOIRE DU PETIT POUCET CHEZ LES REUNGAO)

    Bô Teuloum avait autrefois construit un « hmar2 » en pierres pour prendre des hommes et les manger.
    « Ià Guê, dit-il un jour à sa femme, cuis-moi vite du vin : je veux aller mettre un appât au « hmar ».

    1. Bô, grand-père, répond au mot ông de l'annamite et à notre mot français Monsieur. Devant les noms de femmes on se sert du mot « Ià » qui signifie Madame.
    Teuloum signifie albinos. Bô Teuloum désigne le monstre Albinos qui parcourait les montagnes autrefois ; son bras était tranchant comme une lame de sabre, et d'un seul coup il abattait les bambous les plus durs. Tous les mauvais génies en ont peur même encore. Aussi, pour se préserver de leurs méfaits, suffit-il de tresser un épouvantail qui lui ressemble à laide de fleurs de roseaux. C'est l'origine des « Bok Boul » qu'on rencpntre à l'encontre à l'entrée des villages Bahnars et Jaraïs.
    2. « Hmar » pièges dont un déclanchement fait tomber la porte ; les « Moï » en construisent de très grands, soit dans les rivières soit dans la forêt.

    Dès que le moût fut à point, Bô Teuloum prit la jarre et l'emporta à la forêt avec toutes sortes de gourmandises : des ananas, des pousses de rotin, de la canne à sucre, du tabac, de la viande et du « nhik 1 ». Il disposa le tout au mieux et « Keudoup ! Keudoup ! » Rentra au logis, puis se déclara tabou et observa le plus strict silence s'interdisant même de rire jusqu'au lendemain matin.
    Ce soir là, Xet était allé à la chasse. En passant près du « hmar » il sentit le vin et les ananas, se laissa tenter et entra. Etant seul, il se retira assez vite, et sut prendre ses précautions pour ne pas toucher à la détente. Il vint aussitôt faire part de l'aubaine à ses amis Xong, Xoh, Pâr-Ik, Pâr-Nôm et Tang.
    Ià Kruàh, assise dans son coin, saisit l'entretien.
    « Je veux aller avec vous, dit-elle en bégayant 2.
    Que faire ? Répondit Xet ; nous allons chercher du bambou pour fendre des flèches !
    Justement mon père en voudrait !
    Nous irons en même temps faire provision de montants pour tresser nos hottes !
    J'en rapporterai aussi à mon père !
    Puis nous avons besoin de rotin. Tu ne pourras nous suivre !
    Justement ! Mon père n'a jamais assez de rotin !
    Ià Kruah ! Puisque tu y tiens, suis-nous ! Mais sois prudente ! Car, c'est au hmar de Bô Teuloum que nous allons. Surtout attention à la détente ! »
    Dans l'enclos du piège, tous burent et mangèrent à satiété ; malheureusement, le vin rendit la Kruah exubérante, et elle se mit à taquiner son ami Tang ; celui-ci lui répondit, et, clic ! Toucha la détente ! Phïng ! La porte s'abattit aussitôt avec fracas !
    Ce fut un cri d'effroi général : « O ram3, nous allons être mangés ! Ô ram ! » Et tous de s'arc-bouter à la trappe pour la soulever ; mais ce fut inutile. Restait un suprême moyen de salut : se creuser une tanière souterraine et essayer de s'y blottir. Chacun se mit aussitôt à l'oeuvre pour son propre compte, et tous, sauf Ia Kruah, s'en tirèrent à peu près. A l'aurore, celle-ci n'ayant pas encore fini son trou, dut s'y terrer vaille que vaille de crainte d'être surprise ; mais elle oublia de couvrir un de ses genoux !

    1. « Nhik » C'est ce qui remplace le bétel chez les Moi, on l'obtient en raclant de la fibre de bambou et en l'introduisant dans le tuyau de la pipe pour qu'elle s'imbibe de nicotine.
    2. Dans l'original on fait bégayer « Ia Kruah en lui faisant placer la syllabe « Se devant chaque mot. Il faudrait donc traduire textuellement ainsi.
    « Se je se veux se aller se avec se vous ! »
    3. « O Ram » malheur ! C'est une interjection très fréquente chez les Moï.

    Cependant Bô Teuloum se réveillait :
    « Ia Guë ! Dit-il, certainement nous avons du gibier ! J'ai fait un trop beau rêve cette nuit !
    Farceur de Bô Guë ! C'est tous les jours que tu me dis cela ! Tu ne trouveras probablement rien du tout.
    Nous allons voir ! Regarde ce bananier devant la maison ; si ma lance l'atteint en plein c'est que je suis dans le vrai ! »
    L'arme traversa le bananier en plein coeur.
    « Vois-tu ! Ia Gué ! S'écria-t-il. J'étais sûr du coup ! Maintenant donne-moi vite ma hotte ! »
    Et le coeur joyeux il courut à la forêt.
    « Oh ! Oh ! Le poisson a mordu ! Dit-il en voyant la porte du hmar tombée.
    La première chose qu'il aperçut, en entrant, fut le genou de la Kruah ; il la prit par la jambe et hop ! La mit dans sa hotte. Déjà il allait partir lorsque la Kruah protesta :
    « Mais je ne suis pas seule ! Dit-elle, cherche donc un peu mieux ! »
    Il va sans dire que grâce à une telle discrétion, personne n'échappa.
    Pour éviter à ses prisonniers toute idée de s'enfuir, Bô Teuloum voulut leur briser les jambes avant de les jeter dans sa hotte. Déjà il tenait Xet, lorsque celui-ci éclata de rire.
    « Pourquoi rire ainsi ? Demanda l'Albinos tout ahuri.
    Je ris de te voir tenter de plier nos jambes en avant pour les briser comme si nos jambes ne se repliaient pas naturellement devant nous, quand nous marchons ! Tu oublies donc de regarder tes bras!
    Quelle bêtise j'allais faire ! Dit Bô Teuloum en se frappant la nuque ». Et, sans réfléchir, il se mit aussitôt à replier en arrière les jambes de ses victimes malgré les protestations et les hurlements simulés de celles-ci.
    Tout le monde y passa et ce fut à qui crierait le plus fort.
    Ià Kruah elle-même comprit la farce et ne réclama pas.
    L'ogre passa ensuite sa hotte à ses épaules et prit le chemin de sa maison, le corps à moitié courbé sous la charge, mais le coeur tout joyeux de la bonne prise. A mi-route il éprouva le besoin de s'isoler et déposa sa hotte sur le sentier.
    Restez ici, dit il à ses prisonniers ; je reviens dans un instant.
    Allez ! Que pouvez-vous craindre après avoir brisé nos jambes, répondit Xet.
    Un instant après celui ci interpellait l'Albinos :
    « O Bô! Ô Bô!
    Oi ! Répondit la voix de l'ogre,
    Allez donc plus loin tont le monde vous voit !
    Au bout d'un moment Xet cria de nouveau.
    O Bô! Ô Bô!
    Oi ! Répondit une voix lointaine.
    Allez encore plus loin!
    O Bô ! Ô Bô ! Cria Xet une troisième fois.
    Rien ne répondit... « O Bô ! Ô Bô ! ».. Silence complet!
    Tous alors sortirent de la hotte et remplirent celle-ci de fruits du « blo1 ». Puis Xet se dévoua à couvrir de sa personne le dessus du panier pendant que ses compagnons prenaient la fuite. Une minute après Bô Teuloum arrivait !
    « Que c'est bien d'être restés, mes enfants ! » Dit-il d'un ton doucereux ; et reprenant sa charge il continua son chemin.
    (A suivre).

    1. Fruits de la grosseur d'une pomme, en annamite trai so, non comestible.

    1909/106-108
    106-108
    Vietnam
    1909
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