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Béatification de nos 49 Martyrs

Béatification de nos 49 Martyrs LETTRE DU P. GROSJEAN Directeur du Séminaire des Missions Étrangères Rome, le 27 mai 1900. Alleluia! Voici bien le jour que le Seigneur a fait pour notre chère Société. Aussi dès le réveil, la pensée de nos Martyrs nous est présente, et nous savourons à l'avance la joie intime que, tout à l'heure, nous éprouverons à les saluer avec l'Église du nom de Bienheureux.
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    Béatification de nos 49 Martyrs

    LETTRE DU P. GROSJEAN

    Directeur du Séminaire des Missions Étrangères

    Rome, le 27 mai 1900.

    Alleluia! Voici bien le jour que le Seigneur a fait pour notre chère Société. Aussi dès le réveil, la pensée de nos Martyrs nous est présente, et nous savourons à l'avance la joie intime que, tout à l'heure, nous éprouverons à les saluer avec l'Église du nom de Bienheureux.
    La solennité de la Béatification sera célébrée aujourd'hui dans la basilique de Saint-Pierre, par ordre de Sa Sainteté Léon XIII.
    Le Vicaire apostolique du Tonkin méridional, S. G. Mgr Pineau, évêque de Calama et S. G. Mgr Gendreau, évêque de Chrysopolis, Vicaire apostolique du Tonkin occidental, ont eu l'heureuse pensée de venir assister aux hommages qui vont être rendus aux anciens pasteurs et aux ancêtres de leurs chrétiens.
    Le premier s'est fait accompagner par un de ses missionnaires M. Sibers, le second par M. Lecornu et par un prêtre indigène le P. Ky.
    Le Séminaire des Missions-Étrangères a député à Rome le supérieur M. Delpech, deux directeurs MM. Grosjean et Parmentier, et un directeur du Séminaire de l'Immaculée-Conception, M. Bouchut.
    A eux sont venus se joindre plusieurs missionnaires de notre Société: les PP. Beauté, Sajot, Jacquemard.
    Madame la Vicomtesse de Saint-Jean et Madame la Baronne de Gargan ont voulu nous donner dans cette circonstance solennelle, une nouvelle et grande preuve de leur inaltérable dévouement et, malgré la fatigue; elles ont tenu à se joindre à nous pour fêter les nouveaux Bienheureux.
    A huit heures, les portes de la basilique s’ouvrent et comme le postulateur de la Cause, le bon P. Cazenave nous avait tous munis de billets spéciaux nous permettant l’accès des tribunes les plus proches de l’autel et du lieu où devait s’accomplir la cérémonie, nous sommes très bien placés.
    Bientôt toutes les tribunes sont remplies par la foule des fidèles ainsi que l’intérieur de l’église, qui a revêtu sa parure des grands jours.
    L’autel est richement orné pour la messe pontificale.
    L’abside est illuminée de milliers de cierges et d’un millier de lampes électriques. La lumière, d’abord moins vive à cause de l’éclat du soleil, devient plus brillante, quand les rideaux des fenêtres sont abaissés. Cette disparition du soleil, rendant plus éclatante la lumière des cierges, me fait penser que, pour aujourd’hui, Notre-Seigneur semblait Lui aussi s’effacer afin de laisser les Bienheureux briller avec plus d’éclat.
    Le tableau général des Martyrs, placé dans la gloire de l’abside, est voilé; mais nous savons qu’il représente, au premier plan, le B. Delgado à genoux, le B. Dufresse debout, ainsi que les BB. Clet et Jean de Triora ; au second plan, sont groupés les martyrs indigènes.
    De chaque côté de l’abside, deux grands tableaux ont la forme d’étendards ; l’un, du côté de l’Évangile, représente la guérison de la Mère Saint-Bernard, du grand hôpital de Reims. La religieuse, guérie d’une astragalo-tibiotarsite, a donné ses béquilles à une de ses sœurs, et, en présence de la Supérieure et du médecin, elle monte d’un pas allègre le grand escalier de la maison pour bien prouver sa guérison.
    Le second tableau, très émouvant, est placé du côté de l’Épître, il raconte le martyre du B. André Trong. Le corps décapité est étendu à terre, le bourreau regarde son sabre couvert de sang, et la mère du Martyr, à genoux, tient dans ses mains la tête de son fils qu’elle vient de demander au mandarin, et qu’un soldat lui a jetée. Son visage exprime la foi et le courage dont elle devait être animée en ce moment de suprême sacrifice et d’héroïque résignation.
    Sous le porche, un tableau représente le supplice de quelques martyrs : le B. Clet, solidement garrotté, étend la tête pour recevoir le coup de sabre, qui va le mettre en possession du bonheur éternel; le B. Jean de Triora est étranglé : la Bse Agnès Tsao-Kouy attend son supplice avec un calme qui parait sublime ; le B. Cornay reçoit le coup de sabre; et le B. Delgado est en prières dans sa cage.
    A l’extérieur de la basilique, au milieu de la façade, est un immense tableau à peu près semblable à celui de la gloire, et comme ce dernier il est voilé.
    A 10 heures 1/4, les Éminientissimes Cardinaux de la Sacrée Congrégation des Rites, au nombre d’une quinzaine, font leur entrée et se placent par rang d’ancienneté au banc qui leur est réservé, du côté de l’Évangile.
    Après eux, viennent les officiers et les consulteurs de la même Congrégation.
    Derrière le banc des Cardinaux se trouve celui des Évêques qui sont une trentaine. Parmi eux, on distingue S. G. Mgr l’évêque de Tulle, S. G. Mgr l’évêque de Clermont, que la Béatification des BB. Dufresse et Dumoulin-Borie a attirés à Rome. Nosseigneurs Pineau et Gendreau occupent les premières places.
    Du côté de l’Épître, sur le banc correspondant à celui des Cardinaux, la première place est réservée à l’Éminentissime Cardinal Rampolla, archiprêtre de la Basilique ; puis, viennent par rang de dignité les Chanoines-Évêques et Prêtres de Saint-Pierre, le Général des Dominicains, ceux des Franciscains et des Lazaristes, le Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, et enfin les quatre postulateurs, mais ceux-ci n’ont guère occupé leurs places, ayant plusieurs fonctions à remplir pendant la cérémonie.
    Le célébrant Mgr le Patriarche latin de Constantinople, Chanoine Évêque de Saint-Pierre, revêtu de la chape rouge, mitre en tête, va se placer au faldistorium.
    Le Souverain Pontife n’assiste pas, pour la Béatification, à la cérémonie du matin.
    L’orgue joue l’entrée.
    Bientôt le silence se fait, les quatre postulateurs, invités par le maître des cérémonies, vont avec le secrétaire de la Sacrée Congrégation des Rites se placer devant l’Éminentissime Cardinal Aloïsi-Masella, pro-préfet de cette Congrégation; après l’avoir salué profondément, l’un des postulateurs lit quelques mots d’éloge à l’adresse des Martyrs, et le secrétaire portant le Bref de Béatification, demande au Cardinal pro-préfet de vouloir bien en permettre la publication. Tout en donnant son assentiment, celui-ci renvoie les demandeurs au Cardinal-Archiprêtre de la basilique de Saint-Pierre, afin d’obtenir de lui la permission de publier ce Bref dans son église. L’autorisation obtenue, le secrétaire de la Sacrée Congrégation des Rites ne pouvant faire la lecture du Bref, le remet à un clerc. Celui-ci monte à la tribune préparée pour la circonstance et lit très distinctement le Bref proclamant Bienheureux tous nos Martyrs (1).
    Aux derniers mots de cette pièce, qui énumérait les noms de nos 49 martyrs, des 26 martyrs dominicains, du B. Clet et du B. Jean de Triora, les voiles qui couvraient le tableau de la gloire et celui de la façade tombent, les cloches de Saint-Pierre sonnent à toutes volées, et le chant triomphal du Te Deum retentit sous les voûtes de la basilique. Comme un courant électrique, l’enthousiasme s’est emparé de toute l’assistance, l’émotion est intense et indescriptible.
    Cependant, dès que le Te Deum a été entonné, on apporte sur l’autel les reliques des Martyrs, et le célébrant accompagné de son diacre et de son sous-diacre, vient au milieu de l’autel ; il s’agenouille sur le dernier degré, encense par trois fois ces reliques que dorénavant nous pourrons vénérer; puis le Te Deum achevé, il chante les versets et oraisons des nouveaux Bienheureux.
    1. Nous donnons plus loin la traduction de ce Bref.
    Pendant ce temps, les Postulateurs aidés de quelques clercs, distribuent aux Cardinaux, aux Evêques et à un grand nombre de personnages, les images et les livres représentant et racontant la vie et le martyre des Bienheureux.
    La messe pontificale suit le Te Deum, elle est célébrée par le Patriarche latin de Constantinople ; la chapelle Giulia, composée en partie de chantres de la chapelle Sixtine, a exécuté en belle et grande musique tous les morceaux de la messe Sancti tui Domine... du Commun de plusieurs martyrs au temps pascal.
    A midi 1/4, le cortège des Cardinaux se reforme pour sortir, et la foule ne tarde pas à s'écouler, non sans regarder une fois encore les tableaux des Bienheureux.
    Quelle impression de grandeur souveraine et de force harmonieuse en ces solennités qui s'accomplissaient lentement, avec un ordre et une majesté remplis de grâce! Et quelle incomparable beauté dans les chants qui montaient vers les profondeurs infinies du ciel.
    Le soir, les portes de Saint-Pierre doivent être ouvertes qu'à 4 heures ; mais le Pape assistera à la cérémonie et la foule sera plus considérable encore que le matin ; aussi dès 4 heures 1/4, la basilique est absolument pleine.
    Les Cardinaux résidant à Rome étaient à peu près tous présents, avec un grand nombre d'Archevêques et d'Evêques occupant les mêmes bancs que le matin.
    Les deux tribunes des ambassadeurs et de la noblesse romaine étaient remplies, les autres tribunes également.
    Malgré cette grande foule, on ne remarquait aucun désordre et un calme relatif régnait dans l'église.
    L'illumination est la même que le matin, l'autel est préparé pour la bénédiction du Saint-Sacrement. Devant le tabernacle, sur l'autel même, six cierges sont disposés en demi-cercle autour du reliquaire, forme renaissance, qui contient des ossements d'un certain nombre de Bienheureux.
    A 6 heures, un murmure se fait entendre, grandit et se pro page ; le Pape entre dans la basilique. Bientôt on entend quelques cris étouffés, puis, à la vue de Léon XIII, l'émotion est à son comble, les acclamations retentissent, les mouchoirs s'agitent, les applaudissements éclatent, les 40.000 personnes présentes ne peuvent, malgré les défenses, se contenir davantage et partout on entend : « Vive le Pape, Vive le Pape-Roi.» Enfin, le Saint-Père arrive au milieu de l'abside, son regard, et quel regard plein de foi et d'amour ! Son regard se porte sur l'image des Martyrs, il y reste attaché, il les contemple, il s'absorbe dans cette contemplation, au point que la main cesse de bénir pendant quelques instants.
    Le Pape était revêtu de la soutane blanche, du rochet, du camail rouge bordé d'hermine blanche et de l'étole rouge.
    Arrivé près du prie-Dieu qui lui a été préparé devant l'autel de la Chaire de Saint-Pierre, Léon XIII descend de la Sedia ; il va s'agenouiller pour vénérer les reliques des nouveaux Bienheureux, la prière du Pape paraissait si fervente que j'entendais autour de moi murmurer: « Oh ! Quelle prédication vivante! »
    Pendant ce temps, les Gardes pontificaux, sabre au clair, se rangent de chaque côté de l'abside, le Saint-Sacrement est exposé et les lévites s'agenouillent aux pieds du Pape, qui bénit l'encens et va se prosterner sur le premier degré de l'autel pour encenser le Saint-Sacrement ; il revient ensuite à son prie-Dieu. Le Saint-Père est courbé, mais il marche encore d'un pas agile et sans le secours de personne.
    Les chants commencent solennels et harmonieux, O salutaris et l'hymne des Martyrs. Quoiqu'ils soient longs, le Souverain Pontife demeure, pendant toute leur durée, agenouillé immobile, les mains jointes et les yeux fixés sur l'autel ; on l'eût dit en extase.
    L'hymne achevée, le doyen des Évêques du Tonkin, Mgr Colomer, Vicaire apostolique du Tonkin oriental, parait en habits pontificaux avec son diacre et son sous-diacre: il salue le Pape, et s'agenouille sur le dernier degré de l'autel, du côté de l'Évangile, en attendant le moment de chanter les oraisons terminant la première partie du salut. Le chapitre de Saint Pierre à qui revient l'honneur d'accomplir cette cérémonie avait bien voulu y renoncer en faveur du vénérable Évêque.
    Au Tantum ergo, le Pape va de nouveau encenser le Saint-Sacrement et retourne à son prie-Dieu.
    Mgr Colomer chante l'oraison et donne la bénédiction avec l'ostensoir, puis on récite un certain nombre d'invocations en langue italienne.
    Quand le Saint-Sacrement a été posé dans le tabernacle, les quatre supérieurs et les quatre postulateurs des Causes s'avancent devant Léon XIII, qui se lève pour recevoir leurs hommages et leurs remerciements.
    Ils lui offrent, selon l'habitude, un reliquaire dans un écrin, un exemplaire de la vie des nouveaux Bienheureux, un tableau peint sur soie et représentant les Martyrs, et une immense gerbe de fleurs artificielles, symbole des nouvelles fleurs dont le Souverain Pontife vient de parer le ciel.
    Le visage du Pape est souriant, il dit à chacun un mot aimable, et quand M. Delpech lui demande une bénédiction spéciale pour chacun dès membres de la Société (1), Léon XIII posant sa main sur sa tête, lui dit lentement et en accentuant chaque mot: « Oh! Oui, je bénis tous et chacun des membres de la Société des Missions Étrangères ».
    1. Par une attention pleine de délicatesse, M. Delpech portait sur lui la liste complète de tous nos Evêques, de tous nos missionnaires et de tous nos aspirants.
    Cette première réception terminée, le Pape va faire ses adieux aux Cardinaux. Quelle simplicité, quel bonheur et quel amour il laissait paraître! Nous ne pouvions nous lasser de le contempler, et les larmes coulaient de nos yeux.
    Remonté sur la Sedia gestatoria, le Saint Père nous bénit encore ; alors la foule de l'acclamer, et quand de temps en temps, il cessait de bénir pour se tenir debout sur la Sedia et esquisser un geste d'adieu, c'était partout un indicible frémissement. Plus encore qu'à l'entrée de Léon XIII, les mouchoirs s'agitent, les mains battent, tous les corps se penchent instinctivement comme pour s'approcher plus près et retenir le Père qui nous quittait. Et ces marques de filiale affection Continuèrent jusqu’au moment où le cortège disparut. C’était la fin de cette belle journée.
    L’immense foule des pèlerins quitta la basilique, le départ du Saint Père laissait dans tous les cœurs un sentiment de regret et de tristesse, mais en revanche on était bien réconforté par le spectacle vraiment céleste dont nous venions d’être les heureux témoins.
    Le soir après le souper, nous montâmes sur la terrasse de la maison pour jouir de la vue de la façade de Saint Pierre brillamment illuminée en l’honneur des Martyrs, et goûter encore quelques joies.

    De quibus nos humillimas
    Devotas atque debitas
    Deo dicamus grattas. Alleluia.

    1900/166-173
    166-173
    France
    1900
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