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Avec les Japonais dans de far west

Avec les Japonais dans de far west Le P. Jean-Baptiste Lissarrague, missionnaire de Tôkyô, rentrant dans son diocèse après sa démobilisation, a voulu visiter certaines communautés japonaises des Etats-Unis.
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    Avec les Japonais dans de far west

    Le P. Jean-Baptiste Lissarrague, missionnaire de Tôkyô, rentrant dans son diocèse après sa démobilisation, a voulu visiter certaines communautés japonaises des Etats-Unis.
    Formant un groupe compact au milieu de ce grand peuple, ces âmes restaient impénétrables à l'action religieuse du clergé américain. Leurs évêques, soucieux de maintenir dans la ferveur ceux qui avaient déjà reçu le baptême au Japon et d'amener au catholicisme ceux qui vivaient encore dans les ténèbres de l'infidélité, s'adressèrent aux évêques du Japon pour obtenir un prêtre parlant le japonais et habitué aux moeurs nippones. Le P. Breton, du diocèse de Hakodaté, obligé de quitter momentanément sa mission pour cause de maladie, fut chargé, en attendant son rétablissement, de tenter cette oeuvre japono américaine. Le récit du voyage du P. Lissarrague nous permettra de juger des résultats obtenus.
    Mardi 9 septembre 1919. Sachant que je dois descendre à Los Angeles à 7 h. et demie, le nègre de garde dans le wagon Pullman a eu soin de me réveiller longtemps à l'avance; je lui en sais gré, car il me donne ainsi l'occasion d'admirer plus tôt ce beau pays qui s'appelle la Californie et dont j'ai tant entendu parler depuis mon enfance. Beaucoup de mes compatriotes basques s'y sont établis et j'en retrouverai plusieurs ; les Japonais y sont venus de plus en plus nombreux, à tel point qu'on a jugé nécessaire d'y envoyer un missionnaire parlant leur langue ; je retrouverai donc un peu de mon pays natal et un peu de mon pays d'adoption, ce qui, ajouté au fraternel accueil que me réserve le P. Breton, me fera oublier un instant que j'en suis encore à errer par le monde.
    Le train est déjà en ville, roulant à travers les rues comme un simple tramway électrique, l'aspect des boutiques et des gens me fait l'impression du « déjà vu », à mieux regarder je m'aperçois que nous traversons le quartier chinois exactement pareil à celui qu'on peut voir dans tous les ports de l'Extrême-Orient, depuis Yokohama jusqu'à Colombo. Me voilà parti à rêver, mais presque aussitôt le train s'arrête et je me trouve en face de mon confrère ; il me semble avoir recouvré quelque chose du Japon et m'en sentir moins éloigné, impression qui me prouve que l'amour de ce pays est resté vivace en moi, malgré une absence de plus de cinq ans. Il me tardait de voir quelques Japonais, mais le trajet de la gare à l'école où le Père m'a conduit tout d'abord est tellement court et le parcours se fait si rapidement que nous sommes rendus avant même d'avoir le temps de fixer qui que ce soit ; je n'en suis d'ailleurs pas fâché ; car de la sorte il se trouve que mes premiers compliments sont pour les religieuses japonaises que le Père a fait venir pour l'aider dans son oeuvre. Celle-ci étant à ses débuts, il n'y a pas encore de paroisse japonaise avec église proprement dite, je célèbre donc ma messe dans la petite chapelle domestique qui se trouve dans le prolongement d'une des salles de classe et là je me sens redevenir missionnaire.
    Quand je finis, la cour commence à se remplir de bruit ; au retour de chacun de ses cinq ou six voyages, l'autobus de l'école excusez du peu et surtout n'oubliez pas que nous sommes en Amérique déverse une vingtaine de bambins où je reconnais de petits Japonais, mais combien différents de ceux qui fréquentaient mon école maternelle à Tôkyô. Physiquement ceux d'Amérique l'emportent sur les autres, mais j'ai l'impression, qu'à mes yeux, c'est là leur seule supériorité ; je me hâte d'ajouter que deux semaines ne seront sans doute pas suffisantes pour les connaître à fond, d'autant moins que leur japonais est assez pauvre et mon anglais plus pauvre encore. D'ores et déjà on m'assure, et je le crois facilement, que cette génération née en Amérique ne songera jamais à devenir japonaise ; on élève les enfants comme s'ils devaient toujours vivre en Amérique, sans compter qu'habitués dès leur jeune âge au bien-être matériel de ce pays, jamais ils ne seront capables de se soumettre aux multiples privations qu'implique la manière de vivre des Japonais au Japon dans toutes les classes de la société. Le « shake hand » et un « good morning, Father ! » remplacent le profond salut de tout le corps auquel je m'attendais et c'est pour moi une désillusion ; on m'a changé mes Japonais et je crains qu'en s'américanisant ils n'aient perdu quelques-unes de leurs exquises qualités qui faisaient d'eux les « délices du coeur » de saint François Xavier. Le Père Breton et les religieuses me rassurent, le changement est tout de surface et nécessaire à cause précisément du changement de milieu; un salut japonais n'est gracieux que dans un décor approprié ; ici, en Amérique, il paraîtrait grotesque, mais à part quelques rares exceptions, le fond reste le même, surtout lorsque les parents ont le soin et le temps de s'occuper un peu de leurs enfants.
    En plus d'une crèche pour les tout petits, l'école comprend les trois premières années du primaire dont les cours sont professés par deux religieuses, Filles de la Charité ; la classe commence par la récitation de quelques prières, le chant d'un cantique et celui de l'hymne national américain, le crucifix tient la place d'honneur et des gravures religieuses de fort bon goût ornent les murs. Le nombre des élèves dépasse la centaine et quand, d'ici, ils vont, pour les cours supérieurs, dans une école publique ou paroissiale, ils y font, paraît-il, excellente figure par leur intelligence et leur assiduité. Il va sans dire que tous les enfants qui fréquentent l'école ne sont pas catholiques ; la colonie japonaise de Los Angeles comprend plus de 10.000 membres ; mais, parmi eux, les familles catholiques sont encore peu nombreuses. Ici, comme au Japon, et peut-être un peu partout les préoccupations matérielles sont au premier plan et, à l'abri de la misère, on n'obéit que mieux au besoin du lucre qui y est plus impérieux et plus général que partout ailleurs. Mais, si les parents prétextent leurs occupations multiples pour s'excuser d'étudier la religion, ils ne font pas d'objections à ce qu'on l'enseigne à leurs enfants, plusieurs le souhaitent même et le prouvent, en préférant pour les leurs, une école catholique. Aussi, en admettant que les conversions seront forcément rares parmi les émigrés japonais, on peut avoir bon espoir qu'elles se multiplieront dans la génération née en Amérique. Mais alors, comment expliquer la nécessiter de la présence d'un missionnaire parlant japonais, du moment que ceux parmi lesquels il est appelé à travailler d'une façon efficace parlent tous l'anglais ? Un prêtre américain ne ferait-il pas aussi bien, sinon mieux ? Il faut croire que non, puisque l'évêque de Los Angeles a réclamé lui-même un missionnaire du Japon et que Mgr O'Dea de Seattle se plaint de ne pouvoir en obtenir un pour son diocèse. De plus, une vocation spéciale n'est peut-être pas absolument nécessaire, mais elle est très utile pour l'évangélisation des païens, sans compter que le clergé aux Etats-Unis, et tout particulièrement dans l'Ouest, est loin de suffire même aux besoins de la population catholique. Autant de raisons déjà de faire appel à un missionnaire de métier. Mais il y en a encore une autre plus sérieuse que celles que je viens d'énumérer : c'est qu'il est impossible d'arriver aux enfants sans passer par les parents et que, dans le cas qui nous occupe, un prêtre parlant le japonais sera toujours mieux reçu par eux qu'un prêtre américain qui ignore tout du Japon et qui aura beaucoup de difficultés à se faire comprendre de ses interlocuteurs dont l'anglais est rudimentaire et se réduit, le plus souvent, à pouvoir exprimer le prix d'une marchandise. Et puis en admettant que les Japonais soient vaniteux on le dit en dehors de leurs îles leur vanité ne peut être que flattée en voyant qu'ils ont eux aussi leur prêtre catholique propre, tout comme les Irlandais, les Français ou les Italiens et en bons Japonais, soucieux d'obéir au « giri » ou code de convenances, ils se feront un devoir de ne pas l'ignorer. Voilà pourquoi il me sera donné de voir les principaux membres de la colonie, avec le consul à leur tête, visiter en corps l'orphelinat confié par le Père aux religieuses venues du Japon, visite qui sera relatée le lendemain par les trois journaux japonais de la ville avec force éloges sur le site choisi et le dévouement des Soeurs.

    Dimanche 14 septembre. Je vais pouvoir faire du ministère en japonais; j'ai déjà entendu quelques confessions et après la messe de 9 heures, célébrée dans l'école et à laquelle assistaient une soixantaine d'enfants accompagnés d'une vingtaine d'adultes, j'explique à tout ce monde un chapitre du catéchisme dans un japonais facile, sinon des plus purs et j'ai la satisfaction de constater que je suis compris. Décidément « Japan no Father », comme on m'appelle, s'américanise ou plutôt commence à mieux connaître ces Japonais d'un nouveau genre. Dans l'après-midi, je subis l'épreuve d'un vrai sermon prêché dans la chapelle de l'orphelinat devant les religieuses dont je réclame l'indulgence dès le début. Il y a en effet cinq ans que je n'ai pas parlé en public et je crains que les mots me fassent défaut où ne répondent pas assez vite à ma pensée. Malgré quelques cahots, j'arrive au terme sans être obligé de m'arrêter, ce qui me rassure un peu au sujet de l'épaisseur de la rouille qui recouvre ma mémoire.
    Je profite de ma présence à l'orphelinat pour vous donner quelques renseignements sur cette oeuvre; il est placé, comme je l'ai dit, dans un site délicieux d'où l'on domine toute la ville de Los Angeles et n'a pas été construit pour l'usage auquel il est aujourd'hui affecté. C'était la villa d'un millionnaire qui la quitta brusquement de dépit de voir l'armée du Salut établir une école dans son voisinage; on prévint le P. Breton, qui de son côté avertit l'évêque. Celui-ci, en vrai Américain mena rondement l'affaire on ne s'étonnera pas de cette manière de faire expéditive et « business-like » si je dis que les bureaux de la chancellerie épiscopale se trouvent au huitième étage d'un gratte-ciel, sur le même palier que ceux de plusieurs compagnies industrielles Bref, nos petits Japonais, une trentaine environ, sont logés beaucoup mieux que des ministres dans le pays de leurs ancêtres et huit religieuses venues de ce même pays veillent sur eux avec des soins maternels. Les dernières arrivées font un stage, sinon un noviciat, chez les Filles de la Charité où elles apprennent l'anglais, tout en s'initiant peu à peu à la vie américaine, si différente de celle qu'elles ont vécue jusqu'à présent. Les enfants qui leur sont confiés ne sont pas tous des orphelins. Ceux-ci ne sont même qu'une faible majorité. La plupart sont des enfants que leurs parents ne peuvent pas garder avec eux, soit parce qu'eux-mêmes sont placés comme domestiques dans des maisons bourgeoises, ou travaillent toute la journée dans les champs, sans pouvoir rentrer chez eux jusqu'à la nuit et et sans avoir quelqu'un pour veiller sur les enfants restés à la maison. Rien qu'en ramassant des fraises, une femme gagne de si beaux salaires, qu'elle n'hésite pas à se décharger sur les autres du soin d'élever son enfant. Elle paye largement; aussi l'oeuvre des religieuses, non seulement se soutient elle-même, mais est appelée à prospérer d'autant plus rapidement que beaucoup d'Américains s'y intéressent d'une façon pratique. Il y a toujours des visiteurs dans l'après-midi des dimanches, et, à l'heure du Salut la chapelle domestique devient trop petite. Comme j'y remercie Dieu de me donner ce spectacle de Japonaises devenues missionnaires à leur tour et travaillant sur une terre étrangère ! Vraiment l'Eglise du Japon est fidèle à ses origines et on doit espérer beaucoup d'elle pour l'avenir.

    Samedi 20 septembre. Le village de Puente est ainsi nommé parce qu'il est la continuation ou la transformation naturelle d'une hacienda du même nom ayant appartenu jadis à l'un des gouverneurs espagnols de la Californie, du temps où celle-ci faisait encore partie du Mexique. Son état civil est inscrit à l'entrée de son territoire, dans une immense affiche réclame prenant la forme d'un grand registre ouvert où, en même temps que son passé, vous pouvez lire son présent et son avenir : « Puente, 600 habitants en 1918, 15.000 en 1935, des milliers d'acres de terre fertiles à louer où à vendre, irrigation assurée, facilités de paiement. Se hâter de faire son choix ». Et de fait, en arrivant au centre, on trouve un village en construction qui compte déjà deux banques, un grand entrepôt de marchandises de tout genre, une petite église catholique desservie par un prêtre du voisinage et fréquentée surtout par des Mexicains. Une salle d'école y est adjacente ou, deux ou trois fois par semaine, une religieuse japonaise vient enseigner les caractères et un peu de catéchisme aux enfants de ses compatriotes, qui forment déjà un total de trente-quatre familles dans la localité. A un premier voyage, nous en avons visité plusieurs, et il a été convenu qu'ils se réuniraient aujourd'hui pour entendre une conférence faite par le Père de Tokyo, rentrant de la guerre. Hélas ! Nous aussi; nous avions compté sans le président Wilson et nous ignorions à ce moment que ce même jour et à cette même heure il ferait son entrée triomphale dans Los Angeles. Les Japonais ont cru que nous ferions comme eux, c'est-à-dire que nous ne manquerions pas l'occasion unique de voir le Président et à l'exception de deux ou trois ils ont manqué notre rendez-vous. Peu importe, mais, m'est avis qu'avec un peu de patience et de persévérance on pourra faire dans ce village d'autres moissons que celles de fraises ou de melons.

    Mardi 23 septembre. Je quitte aujourd'hui Los Angeles, emportant un excellent souvenir de mon séjour et de la résidence particulière du P. Breton où des jeunes Japonais se réunissent de temps en temps pour se perfectionner dans l'anglais et entendre la bonne parole qui, lentement mais sûrement, pénètre dans les coeurs. Nous avons résolu d'aller jusqu'à San Francisco en automobile. L'automobile est devenue un objet de première nécessité en Amérique, on en compte une pour quinze personnes, rien que parmi les Japonais de Californie et en parlant de la cherté de la vie une revue demandait s'il s'agissait seulement du prix du pain et si on n'y comprenait pas celui de la gazoline. Le long de la route nous visitons quelques familles chrétiennes japonaises disséminées dans la campagne et nous avons la consolation de constater qu'elles continuent à pratiquer et que les enfants fréquentent assidûment les écoles paroissiales, partout où la chose est possible. A Salinas il y a une colonie japonaise assez considérable et le Père promet d'y revenir faire des conférences et étudier le terrain pour l'établissement d'une école maternelle confié à une soeur japonaise qui habiterait avec les religieuses de Notre Dame, dont la maison mère se trouve en Belgique. En cours de route, il nous est donné de contempler le spectacle d'un incendie qui ravage des kilomètres carrés de forêts ; mais ce que j'admire le plus c'est la richesse du sol, la douceur du climat, le bel état des routes bétonnées et légèrement enduites d'huile grasse d'un bout à l'autre du pays et j'en suis à me demander si ceux qui vivent là peuvent encore désirer quelque chose, et si l'idée d'un autre paradis, point éphémère celui-là, peut leur venir à la pensée.

    Jeudi, 25 septembre. Le soir du troisième jour nous arrivons à Menlo Park où se trouve le Séminaire de San Francisco, dirigé par les prêtres de Saint-Sulpice et où nous sommes reçus en confrères ; c'est d'ailleurs un peu la maison de tous les prêtres français qui passent par la Californie et tout particulièrement des missionnaires. Nous passons-là quelques jours délicieux dans le calme et le repos ; j'avais toujours entendu dire probablement par des personnes qui veulent que dans le Nouveau Monde tout soit différent de l'Ancien que les Séminaires américains ne rappelaient que de très loin ceux de France, mais j'avoue que je n'ai pas pu réussir à découvrir de différence, je ne dirai pas essentielle, mais même de surface si ce n'est la présence d'un bassin de natation auquel les élèves semblaient tenir beaucoup, et malgré que le grand et le petit Séminaire occupent des ailes opposées d'un même bâtiment, je puis certifier que le recueillement le plus profond et l'ordre le plus parfait y règnent aussi bien que dans les institutions similaires d'Europe.

    Lundi, 29 septembre. De bonne heure nous partons pour Sacramento, capitale de la Californie, où une religieuse japonaise est chargée des enfants de la colonie à l'école paroissiale tenue par des la joie et le réconfort que lui cause notre visite. En ce moment trente-cinq petits Japonais fréquentent l'école paroissiale et cela malgré l'école officielle de la colonie d'esprit nettement bouddhiste. Quel dommage qu'un missionnaire ne puisse s'y rendre plus souvent et y entreprendre un travail suivi !

    Dimanche 5 octobre. J'ai passé la semaine à San Francisco, vivant en compagnie des missionnaires de Marykwoll, dans leur procure nouvellement installée, et j'ai eu le plaisir d'accompagner trois d'entre eux jusqu'au bateau qui devait les amener dans leur mission de Chine. Ce sont, on peut le dire, nos cousins d'Amérique, membres d'une Société soeur de la nôtre et on retrouve chez eux la franche gaîté qui est la caractéristique des missionnaires de la rue du Bac. Je me suis fait un devoir de visiter tous les jours la mission japonaise confiée actuellement au P. Egloffstein S. J. qui, après en avoir été l'initiateur, s'en est déchargé une première fois sur son confrère le P. Moore, son grand âge et sa santé l'empêchant de s'adonner à cette tâche comme il l'aurait désiré. L'un et l'autre ont appris le japonais à San Francisco et le résultat auquel ils sont arrivés est une preuve de leur zèle. L'été dernier, le P. Moore avait fait déjà tous ses préparatifs pour aller passer une année à Tokio afin de se perfectionner dans la langue, lorsque brusquement il a été nommé supérieur du Collège de Saint Ignace, ce qui l'a obligé à renoncer à un de ses rêves les plus chers et à repasser la mission au P. Egloffstein. Celui-ci trouve un précieux auxiliaire dans le Fr. Matsui, un converti du P. Moore, qui, depuis, est entré dans la Compagnie ; deux soeurs japonaises et une Dame auxiliatrice du Purgatoire sont chargées des enfants : une soixantaine environ. La paroisse est déjà solidement constituée et aujourd'hui, dimanche, l'assistance à la messe dans la petite chapelle était assez considérable pour faire envie à beaucoup de mes confrères résidant au Japon. Le Père m'avait invité à dire quelques mots, ce que j'ai fait avec plaisir, heureux de constater qu'après trois semaines de relations avec les Japonais, je mère familiariserais assez facilement avec leur langue. L'après-midi, on a fêté un Japonais américain qui rentrait d'Europe où il a fait partie de l'armée expéditionnaire dans les rangs de laquelle il a combattu comme artilleur, notamment en Argonne. Là encore, il m'a fallu payer de ma personne et raconter les succès que la Croix-Rouge japonaise à laquelle j'ai été attaché comme interprète avait enregistrés à l'hôpital installé à Paris au début de la guerre ; après quoi on m'a fait une conduite triomphale jusqu'à la gare d'Oakland, située de l'autre côté de la baie de San Francisco et où je dois prendre le train pour Seattle et Vancouver. J'ai une heure devant moi ; beaucoup s'en étonneront. J'en profite pour rédiger dans une salle d'attente ces quelques notes et tâcher de mettre un peu d'ordre dans les impressions de cette journée ; elles sont agréables sans nul doute, mais elles le seraient davantage s'il ne s'y mêlait la pensée de savoir cette mission japonaise menacée dans son développement. Les Pères Jésuites, en effet, ne pourront pas donner de successeur au P. Egloffstein, faute de personnel, et il est inutile de chercher ailleurs pour le moment; partout c'est la pénurie de prêtres. Daigne Dieu susciter, dans les pays catholiques, de nombreuses vocations de missionnaires dont le besoin se fait sentir dans le monde entier ! La Californie compte déjà un clergé américain, des religieux de toute nationalité, parmi lesquels des Maristes et des Bénédictins français, sans parler des prêtres de Saint-Sulpice et autres séculiers de même nationalité, mais tout ce monde est loin de suffire à la tâche et doit se contenter de s'occuper des catholiques, alors que les conversions pourraient se multiplier chez les protestants et les païens venus des quatre coins du monde. « Rogate ergo dominum messis ut mittat operarios in messem suam ». Oui, vous tous qui vous intéressez à l'expansion de l'Eglise et au salut des âmes, « priez le Seigneur qu'Il envoie des ouvriers » en nombre suffisant pour faire la moisson ; priez pour que son appel trouve des échos dans les coeurs de cette jeunesse que la guerre a habitués à tous les dévouements et même au sacrifice de leur vie.

    Mardi 7 octobre. Je suis à Portland, dans l'état de l'Orégon, venu pour une chrétienne mariée à un païen et qui attend le passage d'un missionnaire du Japon pour pouvoir se confesser et régulariser sa situation. Elle a écrit à plusieurs reprises à ce sujet au Père qui jadis l'a baptisée à Okoyama et qui, à son tour, a averti le P. Breton ; celui-ci visite de temps en temps les chrétiens disséminés dans les Etats de l'Orégon et de Washington, mais comme je dois m'embarquer à Seattle, il m'a prié de le remplacer. Malheureusement l'adresse qu'on m'a indiquée est vieille de plus d'un an et quand j'arrive à la rue indiquée, je m'aperçois qu'elle s'achève avant d'arriver au numéro que je cherche et que l'emplacement présumé est occupé par un immense dépôt de bois de construction. J'interroge des ouvriers qui y travaillent et comme ils ne peuvent me fournir aucune indication, j'avise au côté opposé de la rue un restaurant italien; le patron, qui parle français, a connu la Japonaise que je cherche, mais la maison où elle logeait avec son mari ayant été démolie, il ne peut me dire où elle est allée habiter. « C'est dommage, ajoute-t-il, c'était une brave personne, bien vue de tous les voisins».

    Vendredi 10 octobre. Après une journée passée à Seattle à remplir des formalités sans fin pour l'obtention d'un « permis d'embarquer » qui a donc pu dire que l'administration américaine n'était pas compliquée ? Elle le devient en tout cas peu à peu me voici depuis hier matin à Vancouver dans le Canada. Je n'y suis venu que sur les vives instances du P. Breton auquel j'alléguais que mon passeport n'était valable que pour le Mexique et les Etats-Unis; de plus ni lui ni moi, nous ne connaissions l'existence de quelques chrétiens japonais dans cette ville ; mais lui était en correspondance avec une tertiaire franciscaine, ancienne missionnaire anglicane, qui a ouvert une école ou elle enseigne l'anglais aux Japonais nouvellement arrivés et en profite pour leur parler souvent de la religion catholique. D'ailleurs devant sa porte, à côté de la planchette indiquant les leçons d'anglais, se trouve une autre plus grande, pareille à celles qu'on place devant nos églises du Japon et sur laquelle on lit, en caractères « Tenshukôkyôkwai » ou « Mission Catholique ». « Tant de dévouement mérite d'être apprécié et encouragé, m'a dit le P. Breton, et vous le ferez par votre visite que j'ai déjà annoncée ». Je n'avais qu'à céder et, le 8 octobre au soir, j'ai tenté l'aventure. Préférant le bateau au train, je me suis présenté sans aucun bagage aux bureaux de la « Canadian Pacific », compagnie où se remplissent les formalités de douane et d'inspection de passeports et où plusieurs personnes attendaient déjà, ce qui n'était pas pour me déplaire, puisque je pourrais voir avant d'être appelé comment les choses se passaient. Mais j'avoue n'avoir rien compris à l'interrogatoire de ceux qui étaient avant moi ; outre que ma connaissance de l'anglais parlé est très rudimentaire, les officiers canadiens semblaient affecter de poser leurs questions à voix très basse. Toutefois je voyais bien que tout le monde ne prenait pas la direction du quai d'embarquement, que plusieurs s'en retournaient avec leurs bagages, alors que d'autres attendaient simplement dans la salle, afin sans doute d'être examinés plus à loisir. Mon tour venu, j'étalai mon passeport et mon livret militaire, déclinai mon titre de missionnaire catholique et déclarai que j'allais à Vancouver uniquement pour visiter quelques amis japonais ; les deux officiers se concertaient, mais je sentais déjà qu'ils m'étaient favorables. « Ou vous embarquez-vous pour le Japon ? », me demanda l'un d'eux. Ici même, à Seattle, le 12 octobre, sur le Kashima Maru, lui répondis-je, et, ce disant, je tirais de mon portefeuille le billet de passage que j'avais eu soin de prendre le matin même.

    Ma cause était gagnée et après une excellente nuit passée dans un bon lit, j'ai débarquée ici hier au point du jour pour me diriger aussitôt vers l'hôpital Saint-Paul tenu par les Soeurs de la Providence où j'avais été annoncé par une lettre du P. Moore. Quel plaisir ! Tout le monde parlait « français » ! Et il me semblait retrouver tout d'un coup l'usage de la parole après quelques jours de mutisme, qui me furent, je l'avoue, plus pénibles qu'à beaucoup d'autres. J'ai passé la matinée à visiter l'hôpital et à causer avec l'aumônier, ancien missionnaire de la Sainte-Croix aux Indes. L'après-midi je me suis rendu à l'école de Miss O'Milia, que j'ai trouvée enseignant l'anglais à ses jeunes élèves, revêtue de son habit de tertiaire franciscaine : nous avons parlé en Japonais, ce qu'elle fait avec facilité, sans cependant réussir à se débarrasser de son accent anglais, et après m'avoir fait part de ses efforts et aussi des résultats déjà acquis, elle a appelé par téléphone encore un instrument de première nécessité dans la vie des habitants du Nouveau Monde le P. Bérard, procureur des Oblats de Marie qui prend intérêt à l'oeuvre depuis la mort du curé de la paroisse. J'ai appris ainsi que cinq japonais ont été récemment baptisés à Vancouver, que les païens assistent de plus en plus nombreux aux conférences religieuses que le Père fait à l'école les dimanches. Le soir je suis revenu chez Miss O'Milia qui m'attendait toute heureuse de me présenter une trentaine d'auditeurs venus pour m'entendre, parmi lesquels les cinq chrétiens baptisés l'année dernière. Justement je me trouvais en forme, parler français dans la journée m'avait sans doute délié la langue et j'ai parlé durant trois quarts d'heure, encouragé par l'attention soutenue et bienveillante de l'auditoire. Après la conférence ce fut la causerie qui se serait prolongée très tard si je n'avais rappelé à mes interlocuteurs qu'aujourd'hui je devais me lever de très bonne heure afin de permettre aux chrétiens d'assister à ma messe et d'y communier avant de se rendre à leur travail, ce qu'ils ont fait très dévotement sur la conduite de Miss O'Milia. Le soir je quitte Vancouver heureux d'y être venu à cause de ce qu'il m'a été donné d'y voir et content d'avoir prouvé à cette généreuse convertie qu'on s'intéresse vivement à son oeuvre. La pensée d'être enfin à la dernière étape de mon long voyage complète ma joie et je me surprends à fredonner le Magnificat.

    Dimanche 12 octobre. A bord du « Kashima Maru... Enfin me voici sur le bateau ! Je n'ai plus qu'à me laisser aller ! J'ai passé la journée d'hier en compagnie de deux familles chrétiennes de Seattle qui ont profité de ma présence pour faire leurs devoirs de chrétiens ; les enfants, fréquentant l'école paroissiale de la Cathédrale, auraient plutôt été embarrassés pour se confesser en japonais, mais les parents ont saisi l'occasion avec empressement, la confession en anglais leur étant pénible. Seattle compte une très nombreuse colonie japonaise, assez bien vue des Américains, chose rare sur la côte du Pacifique. L'évêque, Mgr O'Dea, s'intéresse beaucoup aux Nippons et lorsque je me suis présenté à la chancellerie pour demander les pouvoirs de confesser on m'y a répondu que « le cas japonais était réservé à Sa Grandeur » et j'ai été admis immédiatement auprès' d'elle. J'ai reçu l'accueil le plus paternel, dans le français le plus pur, puis Monseigneur m'a parlé d'une certaine promesse qu'on lui avait faite jadis du Japon de lui envoyer un missionnaire et m'a chargé de la rappeler à qui de droit. Il est convaincu qu'il y aurait beaucoup à faire parmi les Japonais de la ville auxquels il s'intéresse au point de visiter en personnes les quelques chrétiens qui existent déjà. « Ils gagnent à être connu » m'a-t-il dit en nous séparant. Merci, Monseigneur, pour cette bonne parole qui est si bien l'expression de la vérité que je n'oserai pas chercher d'autre conclusion à ces notes.

    J.-B. LISSARRAGUE.
    1920/363-377
    363-377
    Japon
    1920
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