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Aux pensionnaires du verbe incarné de Belmont

COCHINCHINE OCCIDENTALE LETTRE DU P. MARIETTE Missionnaire apostolique aux pensionnaires du verbe incarné de Belmont La vie d'un missionnaire.
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    COCHINCHINE OCCIDENTALE

    LETTRE DU P. MARIETTE

    Missionnaire apostolique

    aux pensionnaires du verbe incarné de Belmont

    La vie d'un missionnaire.

    Vous voulez des détails sur ma vie depuis que je suis en ces lointaines contrée. Ma vie! Ah ! Mes chères enfants, qu'elle est différente de celle que l'on mène en France, au « doux pays » de France. D'abord ici, on étouffe depuis le 1er janvier jusqu'au 31 décembre ; puis deux saisons seulement : six mois de pluie, six mois de sécheresse absolue, longueur de jours presque égale : le jour vers six heures du matin, la nuit vers six heures du soir. Quoi encore ? Ici, mes chères enfants, on voyage surtout en barque : il y a même des chrétientés où l'on chercherait en vain, je ne dis pas un cheval comme ceux de France (il n'y en a pas un en Annam), mais un cheval annamite (ils ressemblent tous à de petits poneys). Ainsi comme à Venise, la gracieuse et poétique Venise, on va à la messe en barque, on va se visiter en barque, et le Père mange, travaille, couche et dort, en un mot passe une partie de son temps en barque. C'est charmant, en description, un peu moins en réalité.
    Ici, mes enfants, hommes et femmes, jeunes et vieux sont habillés de même, mais sont coiffés différemment, comprenez-vous un pays semblable où les femmes portent le pantalon et les hommes le chignon? Je ne vous dis rien du costume des petits enfants, la plupart n'étant vêtus que de leur innocence. Et tout ce monde fume et tout ce monde chique le bétel, et les riches se laissent pousser les ongles jusqu'à les avoir parfois plus longs que les doigts eux mêmes, et les femmes vont nu-tête, et les hommes ont, des turbans, et les Chinois portent queue, leur fameuse queue traînant jusqu'à terre et que pour un empire on ne leur ferait pas couper, et les Chinoises ont des horreurs de pieds, des pieds parfois tellement réduits qu'il leur est impossible de marcher!
    Et ici, mes enfants, on ne mange des oeufs de tortue, des vers absolument semblables aux vers à soie, qui sont très recherchés et que je ne goûte nullement (1), et beaucoup d'autres délicieuses choses! Ah! Mes chères enfants, quel pays! Quel pays ! Et que diriez-vous si l'excellente soeur X..., cuisinière de Belmont, vous servait un beau jour un potage aux nids d'hirondelles ou un plat d'écailles de poissons.

    (1). Des vers palmistes.

    La ville de Cholon.

    Il est temps, chères enfants, d'en arriver au côté surnaturel de la vie du missionnaire. Or donc, mes chères enfants, j'habite la ville de beaucoup la plus populeuse de l'lndo-Chine, 240.000 habitants environ, et savez-vous ce qu'elle compte de chrétiens, de baptisés? A peu près 500 ; vous le voyez, le démon y règne en souverain, et si notre Dieu y est assez connu (depuis le temps que l'on prêche), cependant on lui préfère Bouddha. Aujourd'hui, Cholon renferme une vingtaine de pagodes et une seule et pauvre et petite et misérable église. Pauvre enfant Jésus! C'est bien encore aujourd'hui pour Lui, Bethléem et sou étable ! En revanche, il voit souvent à ses pieds de fervents adorateurs, le dimanche il m'est donné de jouir d'un spectacle bien consolant : mes chrétiens se réunissent à 7 heures du matin et l'après-midi à 3 heures ; je voudrais que de votre cher pensionnat vous puissiez entendre toutes ces prières récitées avec rythme et entrain, glorifiant le seul vrai Dieu du ciel et de la terre. Et que diriez-vous donc, si vous entendiez les échos du choeur composé par de petites Annamites! Oui, je leur ai appris à chanter en français et qui plus est en latin. Quand je célèbre le saint Sacrifice, c'est à en pleurer de joie, tellement ces pieuses cérémonies nie font revivre en France au milieu de mes 150 enfants du catéchisme. Avec Cholon, sa Sainte Enfance et son hôpital, je possède encore dans mon immense district une quinzaine de chrétientés et d'églises avec trois prêtres annamites, six religieuses indigènes et trois catéchistes, il me faut surveiller, visiter, encourager tout ce personnel. Peut-être en me lisant, quelqu'une d'entre vous se demande tout bas : et; des religieuses françaises? N'y a-t-il donc pas de place pour elles? Si fait, et j'ai aussi six soeurs françaises... Avis...
    Quant à la question qui doit vous intéresser le plus, chères enfants, je dois vous faire savoir qu'avec votre généreuse aumône, j'ai pu acheter quatre malheureux petits bambins. Je l'avoue, quatre pour 40 francs, c'est un marché assez cher, mais impossible de faire mieux.
    Mes loisirs se terminent, et force m'est de vous dire : « A une autre fois ». Priez bien pour moi, je vous le demande en grâce, et remerciez pour moi le bon Dieu du grand bonheur qu'il me donne chaque jour de travailler à l'extension de son règne en ces contrées ; priez afin que la parole divine, courant par le monde, éclaire et touche les âmes, priez afin que les Fils du ciel joueurs, sensuels et fumeurs d'opium se convertissent, et de mon côté en retour, j'ose vous promettre de fréquents souvenirs « en mes oraisons et patenôtres ». Je vous envoie une large bénédiction, à vous, à vos parents et à vos saintes maîtresses.

    1899/261-264
    261-264
    Vietnam
    1899
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