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Aux Liou Kiou : Lettre du P. Ferrié 1

Aux Liou Kiou Lettre du P. Ferrié Missionnaire apostolique A Mgr COUSIN, ÉVÊQUE DE NAGASAKI Monseigneur, Au mois de décembre dernier, Votre Grandeur me permettait de faire un voyage à Okinawa, la plus grande et la plus peuplée des îles qui composent l'archipel de Liou-kiou. J'avais lu dans certaine relation qu'on pourrait peut-être trouver aux Liou-kiou des descendants d'anciens chrétiens.
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    Aux Liou Kiou

    Lettre du P. Ferrié
    Missionnaire apostolique

    A Mgr COUSIN, ÉVÊQUE DE NAGASAKI
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    Monseigneur,
    Au mois de décembre dernier, Votre Grandeur me permettait de faire un voyage à Okinawa, la plus grande et la plus peuplée des îles qui composent l'archipel de Liou-kiou.
    J'avais lu dans certaine relation qu'on pourrait peut-être trouver aux Liou-kiou des descendants d'anciens chrétiens.
    Mon intention était de parcourir l'île d'Okinawa dans tous les sens, de m'assurer si cet espoir était vain, et de sonder les dispositions actuelles des habitants à l'égard de notre religion.
    Mon projet n'a pu se réaliser en entier: Votre Grandeur sait que mon voyage fixé au commencement de janvier a été retardé jusqu'aux premiers jours de mai, et que j'ai été obligé de rentrer à Oshima plus tôt que je ne l'avais pensé. Je n'ai donc pu visiter qu'une partie de l'île.
    La préfecture d'Okinawa
    Pour commencer la relation de ce voyage, permettez-moi, Monseigneur, de vous communiquer quelques renseignements généraux que j'ai recueillis sur la préfecture d'Okinawa.
    Cette préfecture, avant la conquête de Formose, était la plus méridionale du Japon. Elle renferme 55 îles habitées. Ces îles sont échelonnées sur une longueur de 270 lieues, du Nord Est au Sud-Ouest.
    Le développement des côtes est de 315 lieues, leur superficie est de 156 lieues carrées. D'après le recensement du 31 décembre 1896, la population est de 440.895 habitants.
    Les 55 îles dont se compose le département d'Okinawa se divisent en trois groupes principaux: la grande île d'Okinawa, avec les îles voisines, forme le groupe du nord-est; au centre se trouve le groupe Miakojima, et au sud-ouest, le groupe Yayerzama.
    Les courants et les tempêtes fréquentes qui règnent dans ces parages rendent la mer très dangereuse. Il y a quelques années à peine, les communications entre ces divers groupes d'îles se faisaient au moyen de barques à voiles; les passages étaient très difficiles.
    Depuis l'occupation de Formose par les Japonais, un service de bateaux à vapeur a été établi entre cette île et la métropole. Ces bateaux font escale dans chacun des groupes d'îles qui forment le département d'Okinawa; les communications sont ainsi devenues plus régulières, plus rapides et moins périlleuses.
    Sous l'ancien régime, la capitale des Liou-kiou était Shuri, petite ville de 24.922 habitants, à une lieue de la mer, sur la côte ouest de l'île : on y voit encore la forteresse et le château qui servait de résidence aux anciens rois du pays. Actuellement le siège de la préfecture est à Nafa, ville de 34.117 habitants, située sur le bord de la mer, à une lieue au sud-ouest de Shuri. C'est la ville la plus peuplée et la plus commerçante.
    Souvenirs
    Le 5 mai, je débarquais à Nafa. Ma première pensée fut d'aller en pèlerinage à la pagode d'Amiko qui a servi d'habitation aux premiers missionnaires de notre Société au Japon.
    Après avoir fixé mon logement et déposé mes petits bagages, je me rendis à Tomari.
    Essaierai-je, Monseigneur, de vous retracer les impressions que j'ai éprouvées dans cette chambre où a été si longtemps captif le zèle de Mgr Forcade, du P. Leturdu, et des autres confrères envoyés pour ressusciter la foi au Japon?
    La maison est la même, elle n'a guère été réparée depuis, et je n'ai pas eu de peine à faire revivre le passé dans mon esprit.
    Ici devait se dresser l'autel pour le saint sacrifice de la messe, et sous cette véranda, les missionnaires prisonniers devaient réciter le saint office quand le mauvais temps ne permettait pas de sortir dans le petit jardin qui se trouve à côté ; derrière la maison s'élève encore le tertre sur lequel ils montaient pour découvrir, sur l'immensité de la mer, les bateaux qui leur apportaient des nouvelles de la France, du monde.
    J'ai bien examiné les murs et les colonnes de la pagode dans l'espoir de découvrir quelque inscription tracée de la main de nos anciens missionnaires: je n'ai vu que des caractères chinois et quelques mots d'anglais qui m'ont paru d'une date assez récente.
    Je me suis rendu ensuite au cimetière qui se trouve à quelques pas de la pagode d'Amiko. Il y a 21 tombes d'étrangers : Français, Américains, Chinois.
    Au milieu d'elles se trouvait celle du P. Adnet ; j'eus de la peine à la découvrir, car l'inscription gravée sur la pierre par le P. Leturdu était à peu près effacée.
    Agenouillé près de cette tombe, j'ai essayé de réciter quelques prières pour le défunt ; mais mon esprit, distrait, ne pouvait s'attacher au sens des prières que je disais. Je pensais au saint missionnaire et il me semblait que d'une voix très douce, il disait : « Me laissera-t-on à jamais seul dans cette terre d'exil?... Quelqu'un ne viendra-t-il pas prêcher les infidèles de ce village, former de bons chrétiens qui prieront de temps en temps sur ma tombe?... Voilà 52 ans que j'attends, et je suis toujours seul!... » Je pensais aussi aux autres confrères qui avaient vécu en cet endroit, et qui certainement donneraient leur secours et leur protection à ceux qui viendraient prêcher la foi aux infidèles d'Okinawa. Et les mérites renfermés dans cette pauvre pagode d'Amiko, ne sont-ils pas le gage des bénédictions spéciales que le bon Dieu accordera à la prédication de l'Évangile?... Ce fut au milieu de ces pensées que j'achevai mes prières pour le repos du P. Adnet.
    Premiers discours
    Dès le lendemain, je faisais à la mairie et à la préfecture de Nafa les démarches nécessaires pour réparer cette tombe et recreuser l'inscription.
    Ce travail a duré quatre jours, pendant lesquels commencèrent mes relations avec les habitants des villages voisins.
    Attirés par ma présence, ils venaient par petits groupes de 15 à 20 personnes, examiner le travail que nous faisions au cimetière. Je profitais de l'occasion pour leur parler des missionnaires qui avaient vécu longtemps à côté d'eux, et leur expliquer la doctrine qu'ils étaient venus leur annoncer.
    Hélas! je n'ai pas été longtemps à m'apercevoir que je me heurtais à une grosse difficulté! Le bon Dieu ne m'a pas favorisé du don des langues... Je parlais, et l'on ne comprenait pas. Je ne comprenais pas non plus les demandes que l'on m'adressait.
    Le second jour, vers 5 heures du soir, pendant que j'étais occupé à tracer les lettres à graver sur la tombe du P. Adnet, un convoi funèbre de 200 personnes environ passe à côté de nous. Au retour de l'enterrement, une centaine d'hommes, de femmes et d'enfants attirés par la curiosité s'approchent de moi. L'occasion était trop belle pour ne pas en profiter, au risque même de n'être pas compris.
    Je leur parle donc du P. Adnet, des missionnaires qui avaient habité la pagode d'Amiko et que plusieurs se rappelaient avoir vus. De là, à l'explication des principales vérités de notre religion, il n'y avait qu'un pas. Tout le monde écoutait avec attention, ce qui me donnait du courage. Quand vint l'heure de me retirer, deux jeunes gens de 17 à 20 ans se détachèrent du groupe des auditeurs et m'accompagnèrent jusqu'en dehors du village.
    Chemin faisant, je leur demandai si tout le monde avait compris mon discours... l'un d'eux me répondit en souriant : « A part 5 ou 6 jeunes gens qui vont aux écoles, les autres n'ont dû rien comprendre à ce que vous avez dit... »
    Combien c'était décourageant!... Et je crus cependant que tout nétait pas perdu, car au moment où nous allions nous séparer, les deux compagnons me demandèrent le nom de l'hôtel que j'habitais à Nafa, ajoutant qu'ils désiraient aller me voir et causer plus longuement avec moi.
    Je leur indiquai mon logis ; mais comme je ne rentrais chez moi qu'après le coucher du soleil, je leur conseillai de venir me trouver le lendemain au cimetière où je serais de 8 heures du matin à la nuit tombante.
    En rentrant à Nafa, je me berçais des plus belles espérances. Perrette et son pot au lait! Je me disais que ces jeunes gens avaient peut-être été touchés par la grâce. Et je pensais déjà que comprenant et parlant bien le japonais, ils pourraient me servir d'interprètes.
    N'était-il pas naturel de s'attendre à un miracle de la grâce dans ce pays fécondé par les mérites des anciens missionnaires?
    Hélas! Le miracle ne devait pas s'accomplir. Ce fut en vain que pendant les journées du lendemain et du surlendemain j'attendis mes deux jeunes gens... Ils ne vinrent pas, et je ne les ai pas revus depuis.
    Dans une lettre adressée d'Okinawa à Votre Grandeur, je lui ai dit là rencontre que j'avais faite d'un homme de Nafa, baptisé l'année dernière par le P. Richard. Je pensais que ce chrétien me servirait d'interprète... Encore une fois, mes espérances ont été déçues!... Cet homme est malade ; il n'a pu m'accompagner un seul jour, malgré le désir qu'il avait de m'être utile et de travailler au salut de ses compatriotes.
    Nafa
    Nafa, capitale des Liou-kiou, est formée d'indigènes et de Japonais. Les Japonais sont tous commerçants ou employés du gouvernement; en général ils vivent dans une condition assez aisée. Les indigènes sont plus nombreux et paraissent plus pauvres.
    Ce qui m'a frappé d'abord, c'est le peu d'influence morale qu'exercent les Japonais sur les indigènes, surtout au point de vue de la langue.
    On dirait vraiment que les habitants d'Okinawa s'obstinent à demeurer un peuple à part dans l'empire du Japon. Les Japonais sont obligés d'apprendre le langage d'Okinawa pour les besoins de leur commerce, tandis que leurs employés indigènes ne font aucun effort pour comprendre le japonais.
    Il y a plusieurs théâtres dans la ville de Nafa ; on n'en trouve pas un seul où la langue japonaise soit employée : toutes les scènes se déroulent dans le dialecte du pays.
    Trois sectes protestantes sont installées à Okinawa depuis une douzaine d'années; chaque secte ne compte guère plus de 15 ou 3o fidèles. Sur ce nombre, 3 ou 4 appartiennent à la population indigène. On peut dire que le ministère des protestants est à peu près stérile. Le plus grand nombre de leurs adeptes ont été baptisés à Kagoshima ou à Osaka.
    Ils emploient cependant tous les moyens humains capables de les faire réussir. Écoles, cours d'anglais, sociétés philanthropiques, secours aux malheureux... ils ont tout usé avec un zèle digne d'une meilleure cause. En dehors du secours de la grâce qu'ils n'ont pas pour réussir dans leur ministère, il leur manque aussi un autre moyen qu'ils n'ont pas encore employé : c'est de se faire comprendre... Les ministres et les catéchistes protestants peuvent être applaudis dans les réunions de Tokyo ou d'ailleurs, et obtenir la réputation de beaux parleurs ; à Nafa on ne les comprend pas, et pour cette raison ils manquent d'auditeurs. C'est ce que m'ont déclaré bon nombre d'indigènes auxquels je demandais pourquoi ils n'allaient pas assister aux conférences des protestants.
    Que dire des murs de Nafa? Elles sont tellement déplorables que le gouvernement japonais, tout païen qu'il est, a essayé de les réglementer sévèrement; mais le mal est si grand, que je doute qu'il puisse arriver à un résultat satisfaisant.
    Avant de quitter la ville, j'ai voulu faire une visite au prince de Shuri. On m'avait dit que cet homme possédait une grande influence sur toute la population d'Okinawa. Je désirais beaucoup le voir, mais je n'ai pas été reçu.
    On m'a répondu que Son Altesse était absente, qu'Elle ne serait de retour que dans trois ou quatre jours, de revenir à celte époque.
    Pensait-on me décourager en me renvoyant ainsi, et me faire renoncer à mon projet?... je n'en sais rien; je ne voulus pas le comprendre et je me promis bien de revenir.
    (A suivre.)
    1901/104-110
    104-110
    Japon
    1901
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