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Aux accents de la marseillaise

Aux accents de la marseillaise Les souvenirs de ma vie de missionnaire ne sont pas tous de couleur rose.
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    Aux accents de la marseillaise

    Les souvenirs de ma vie de missionnaire ne sont pas tous de couleur rose.
    Il y a un nombre déjà respectable d'années, — j'étais alors encore jeune, heureusement! — je fus envoyé dans un pays de cauchemar, auquel je rêve encore parfois en frissonnant. C'était au mois de mai. Partout des roses. Le long des sentiers fleuris, les branches des grands arbres ploient sous les rosiers grimpants ; les arbustes disparaissent sous les bouquets odorants ; mais je ne sens aucun parfum. Dans les bosquets d'innombrables oisillons gazouillent leurs plus doux refrains, mais je n'entends rien. Dans ce pays maudit où je viens d'arriver, je ne vois, à tous les carrefours, que diables grimaçants, pierres grossièrement sculptées et affreusement bariolées devant lesquelles s'inclinent les passants. Je vois de tous côtés des pagodons abritant d'horribles poussahs noircis par la fumée, devant lesquels des mégères en loques, des bonshommes à l'air rébarbatif, brûlent des bâtonnets d'encens ou, sous la direction intéressée de sorciers affublés d'oripeaux défraîchis, offrent quelque coq déplumé avec libations d'eau-de-vie.
    Partout, à travers la campagne, ce sont des pagodes ornées de Bouddhas géants au ventre proéminent, de déesses grimaçantes, d'idoles grinçant des dents, de monstres fantastiques à faire peur aux honnêtes gens. Et toutes ces horreurs carnavalesques sont gardées et honorées, avec plus ou moins de dévotion, par des bonzes pleins de malice et d'astuce.
    Et c'est ce pays, où tout exhale l'odeur du diable, que je dois évangéliser !
    Bonzes et sorciers ne tardent pas à raconter que le prêtre européen se nourrit de la cervelle des défunts, leur trouant le crâne, leur arrachant les yeux. Dans les tempes des ancêtres tout en faisant bombance, on colporte des détails épouvantables sur les affreux festins du « diable d'Europe ». Et tout le monde ajoute foi à ces histoires abracadabrantes. Aussi, lorsque je passais dans une rue, les enfants s'enfuyaient à toutes jambes, les femmes se cachaient dans la maison et barricadaient les portes, les hommes s'armaient et tapaient à coups redoublés sur les tamtams pour signaler l'approche de l'ennemi.
    Comment aborder des gens si mal disposés pour leur parler de religion et essayer de les convertir ?...
    Un jour, je reçois d'un bienfaiteur de France une lettre m'annonçant 'l'envoi d'un phonographe et de quelques disques. — « La musique adoucit les moeurs, me disait-il ; essayez donc du phono pour convertir vos sauvages ». J'attendais impatiemment l'arrivée de l'harmonieux appareil, mais le diable voulut se mêler de l'affaire. A ma grande consternation, j'apprends bientôt que phono et disques gisent au fond du fleuve, la barque transportant les colis de la Mission s'étant brisée contre les rochers. Au bout de huit jours cependant on retire de l'eau phono et disques, mais dans quel état, grand Dieu ! Tout est cassé, sauf un seul disque, assez endommagé, mais dont un côté sera utilisable. Le forgeron de la ville parvient tant bien que mal à rajuster les morceaux de l'instrument et à le faire marcher cahin-caha, mais non sans un grincement tintamarresque des rouages et du ressort, ainsi que de sourds grognements plutôt inquiétants. La machine marche néanmoins.
    Le côté utilisable du disque fait entendre la Marseillaise exécutée par une chorale française en renom. Et il se trouve que, pour des oreilles chinoises, le disque, bossué et roué, a été amélioré par la baignade prolongée qu'il a subie. Un Européen non encore chinoisé se boucherait les oreilles en entendant cette pauvre Marseillaise braillée par des voix tonitruantes n'ayant plus rien d'humain. Au contraire, sur mes braves Chinois, les voix éraillées, accompagnées par les bizarres grognements de la machine, obtiennent un succès extra ordinaire. « C'est merveilleux », déclarent les auditeurs, qui se pâment de joie. Et, de ce jour, finies les tribulations : plus de pierres, plus d'injures ; ce ne sont que sourires et salutations jus qu'à terre. Le chant guerrier a conquis tous les coeurs. Aux accents de la Marseillaise, les loups se sont changés en agneaux.
    Après ce premier succès je me transportai un jour, avec mon appareil, dans un village voisin, où se trouvait une famille chrétienne venue de loin. Inutile de dire que, là aussi, le phonographe était un instrument totalement inconnu. Aux premiers rugissements de la Marseillaise, tout le village se rue à l'assaut. Je crains même un moment que la maison ne s'écroule. Tout le monde veut avoir le nez sur le pavillon.
    Un bon vieux de 92 ans, aidé par un de ses enfants, parvient avec peine à se frayer un passage au milieu de la cohue ; par respect pour son grand âge, on finit par lui faire place. Il se courbe sur le phono, médusé, en extase ; il écoute, émerveillé, en hochant la tête. On lui apporte un banc pour le faire asseoir ; mais non, c'est une bougie qu'il veut ; on la lui présente, il l'allume et la promène dans le pavillon, sous la table, puis à droite, à gauche :
    — Ce que ma vue a baissé tout de même, s'exclama-t-il ! Mais où sont-ils cachés ?
    — Qui donc ?
    — Mais les chanteurs, voyons !
    J'essaie vainement de lui expliquer le mystère : le pauvre vieux tient à son idée.
    — Le grand homme, dit-il, me croit sourd à cause de mon âge, mais j'entends fort bien les chanteurs.
    Pas moyen de le sortir de là. Enfin quelqu'un trouve une explication satisfaisante :
    — Les chanteurs ne peuvent venir dans notre petit village. Ils sont à Chengtu, la capitale. Je les ai vus : ce sont les Soeurs Franciscaines de l'hôpital, qui m'ont si bien soigné quand j'étais malade à mourir et qui m'ont guéri. Elles chantent ainsi chaque soir à une cérémonie qu'elles appellent le Salut du Saint-Sacrement.
    Je fus heureux d'en tendre l'éloge des bonnes religieuses, mais confondre la Marseillai se avec l'Ave ve rum ou le Tan tum ergo ! ! !... Ne pouvant mettre en doute une affirmation aussi nette, le vieux conclut en branlant la tête d'un air admiratif :
    — Ce qu'elles chan tent fort, tout de même !
    Qu'au rait-il dit s'il n'avait été un peu dur d'oreille ?
    Après avoir entendu la Marseillaise plus de vingt fois et quelques mots d'explication sur la religion, les gens se retirent enchantés. Quelques curieux restent pour assister à la récitation du chapelet. Un petit païen, âgé de 6 ou 7 ans, s'agenouille à côté de la famille chrétienne. Après avoir écouté quelque temps, il se met, lui aussi, à réciter avec les autres — en chinois, bien entendu, — l'Ave Maria. « Rameau fleuri », c'est son nom, est l'arrière petit fils du bon vieux qui croit entendre les Soeurs de Chengtu chanter la Marseillaise dans le phono. Les jours suivants, le bambin aux joues roses, aux yeux rieurs, prie à ravir. Certainement la Sainte Vierge doit entendre avec plaisir la voix de ce petit chérubin.
    Trois semaines après, revenant d'une tournée dans quelques villages voisins, je repasse par là sans intention de m'y arrêter ; mais on m'oblige à descendre de ma monture pour boire une tasse de thé. Je ne pus refuser et, à peine étais-je entré dans l'auberge que tous les clients réclamèrent un air de phono, car ils avaient vite remarqué que l'instrument était dans mes bagages. Il fallut exécuter encore une fois la Marseillaise ; mais, arrivé au refrain : « Aux armes, citoyens ! », la séance fut dramatiquement interrompue.
    Une jeune femme avait fendu la foule, se jetait à genoux devant moi en me tendant son enfant qui se mourait dans ses bras :
    — Père, écoutez ; mon pauvre enfant qui parle une langue étrangère.
    D'une voix à peine distincte le petit moribond murmurait : Ave Maria ! Ave Maria ! Je devine sans le reconnaître, tant il est changé, que ce pauvre petit, blanc comme la cire des cierges de l'autel, c'est Rameau fleuri.
    — Que dit-il ? Me demande sa mère.
    — Il dit, ma brave femme, qu'il veut aller au ciel voir la Sainte Vierge. Vite de l'eau !
    Je baptise, tout ému, le petit ange, et, quelques minutes après, il s'envolait vers le ciel. Le bon Dieu avait cueilli le petit Rameau fleuri pour les jardins de son Paradis.
    Quand je me remémore ces jours lointains, en songeant à cette scène, j'en ai encore le coeur tout chaviré.
    C'était mon premier baptême, un an après mon arrivée dans ce pays. C'était le dernier jour du mois de mai. Les roses embaumaient par tous les chemins. L'espoir d'une belle moisson chantait en mon âme !
    Un missionnaire du Setchoan

    1934/170-175
    170-175
    France
    1934
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