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Au Tonkin vers 1700

Au Tonkin vers 1700
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    Au Tonkin vers 1700

    Les armes de S. G. Mgr Jacques de Bourges, évêque d'Auren et premier vic. apost. du Tonkin occidental, portaient « d'azur au chevron d'or accompagné de 3 lys d'argent, tigés et feuillés de sinople ». Mais par suite de l'insécurité des temps, cet héraldique blason ne surmontait aucun trône épiscopal, le pauvre évêque in partibus infidelium n'ayant, pour y pontifier, la moindre église cathédrale. A défaut d'écusson armorié, il eût pu vraisemblablement accrocher à son huis les doubles panonceaux des tabellions du roy, étant donné que son seigneur et père en Dieu, Mgr François Pallu, premier vic. ap. du Tonkin, avait jadis obtenu de Louis XIV que les missionnaires français nommés notaires apostoliques, auraient aussi le titre et les pouvoirs de notaires royaux. Oui, mais le pauvre évêque, qu'hospitalisait Raphaël, interprète des Hollandais, n'avait pas plus de domicile légal que de basilique mineure. Son seul titre reconnu était chef du comptoir français de Héan (Hung-Yên), sur le Fleuve Rouge, où les navires européens avaient permission d'accoster. C'est de là que sous un déguisement de marchand et mêlé aux trafiquants cosmopolites, l'évêque d'Auren dirigeait son immense vicariat. Après son sacre à Juthia, il y était revenu, en 1682, à bord du Saint-Joseph, qui amenait à Héan une ambassade de Louis XIV, chargée de remettre au roi du Tonkin une lettre autographe et un cadeau royal. D'après un document anglais, ce cadeau valait 1.200 livres sterling.
    A l'exception des Anglais et des Hollandais dont les prédicants ou ministres se souciaient fort peu d'évangéliser un pays où la persécution régnait à l'état endémique, toutes les autres nationalités représentées au comptoir de Héan avaient des missionnaires de leur langue, du Tonkin à la Cochinchine : Jésuites, Franciscains, Augustiniens, Missions Étrangères de Paris et Dominicains espagnols de la province de Manille. Ces derniers avaient été appelés à la rescousse, en 1676, par Mgr Pallu et, depuis lors, ils ont toujours travaillé côte à côte et coeur à coeur avec les prêtres des Missions Etrangères. Leur premier vic. ap. au Tonkin oriental fut, du reste, Mgr Deydier, évêque d'Ascalon, l'inséparable compagnon de départ et d'apostolat de Mgr de Bourges. Une relation, un peu postérieure, dit qu'avant la persécution de 1737 le Tonkin entier comptait 250.000 chrétiens, dont 120.000 aux jésuites portugais de la province du Japon, 80.000 à MM. des Missions Etrangères, 30.000 aux missionnaires de la Propagande et 20.000 aux dominicains espagnols.
    Malheureusement, cette multiplicité d'ordres et de congrégations, que divisaient encore des questions d'obédience et d'exequatur, et qui travaillaient trop souvent en antagonistes, sur un terrain d'action mal délimité, engendrait de continuelles rivalités de juridiction et d'interminables conflits d'autorité. Et c'était justement pour remédier à cet état de choses que le Pape Alexandre VII avait « fait, constitué et député » les Vicaires Apostoliques qui, ne relevant que du Saint Siège et n'obéissant qu'aux directions pontificales, centraliseraient entre leurs mains toute l'administration spirituelle des Eglises à eux confiées. Ce bref du Souverain Pontife, plusieurs fois confirmé par des ordres formels, n'était cependant que médiocrement exécuté : soutenus par la politique ombrageuse du Portugal, le Patriarche de Goa, Primat des Indes, et son suffragant pour l'Extrême-Orient, l'évêque de Macao, s'opposaient de mille façons dilatoires à l'exercice de la juridiction des Vicaires Apostoliques. Par suite, comme l'observe M. A. Launay, il advenait « que dans un même village de 200 chrétiens, se trouvaient trois églises édifiées par des missionnaires de trois Congrégations, ayant chacune une méthode d'évangélisation particulière, et parfois donnant sur les mêmes actes des directions contraires ; les chrétiens fréquentaient exclusivement une de ces églises, et reconnaissaient uniquement l'autorité du prêtre qui en était chargé, sans tenir compte de la distance ou de la proximité de leur demeure ».
    Et dans les accalmies qui lui permettaient de s'évader du comptoir de Héan, l'évêque d'Auren allait, à travers les provinces, répétant, avec le même accent que S. Paul, la même plainte du grand apôtre : « Il y a, hélas ! Des contestations parmi vous. Je veux dire que chacun de vous parle ainsi : Moi, suis à Paul! et moi à Appollos ! et moi à Céphas ! et moi au Christ! Le Christ est-il divisé? Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous? » Mais la pacification ne se fit que peu à peu dans les âmes et elle fut la résultante providentielle de la persécution qui éclaircit les rangs des missionnaires et de la multiplication du clergé indigène qui, avec un zèle sinon toujours égal, du moins avec un esprit nouveau, remplaça les anciens pasteurs et, avec l'apaisante collaboration du temps, fusionna leurs fondations dispersées.
    Il semble bien que cette question du clergé indigène, question vitale cependant et qui, pour une grande part, avait motivé l'intervention de Rome par l'institution des Vicaires apostoliques, avait été quelque peu négligée, en pleine moisson pourtant, par les successeurs des premiers apôtres qui défrichèrent le Tonkin. La relation citée plus haut semble bien l'indiquer quand elle ajoute : « Notre compagnie (120.000 chrétiens) y avait quatre jésuites européens, trois du Tonkin et trois prêtres séculiers aussi tonkinois. Les messieurs des Missions Etrangères (80.000 chrétiens) avaient un vicaire apostolique, trois de leurs messieurs venus de Rome et quinze prêtres tonkinois ; la Propagande avait quatre missionnaires augustins déchaussés, italiens, quelques prêtres chinois et un vicaire apostolique. Les Pères dominicains y étaient au nombre de quatre. Tel était l'état de la chrétienté du Tonkin vers 1737 ». La formation du clergé indigène fut, en tous cas, l'oeuvre primordiale à laquelle se consacrèrent les premiers missionnaires de la rue du Bac. François Deydier, envoyé au Tonkin par Mgr Pallu n'y arriva qu'en 1666. Or, trois ans après, dans une rapide et périlleuse tournée en compagnie de M. de Bourges, Mgr de la Motte Lambert, outre les deux prêtres tonkinois déjà ordonnés au Siam, conférait à Héan la prêtrise à sept catéchistes, les ordres mineurs à dix et la tonsure à vingt autres. Aussi le P. Launay est il en droit de conclure : « Sept ans après sa fondation définitive, la Société des Missions Etrangères avait réussi dans l'exécution d'une oeuvre que beaucoup jugeaient impossible, elle avait choisi des lévites, elle les avait instruits et élevés au sacerdoce, elle avait posé les règles fondamentales de l'organisation des églises (Monita ad missionnaires), et enfin, ne redoutant pas de faire ce que d'aucuns eussent facilement traité de superflu (Amantes de la Croix) elle avait orné ces églises des fleurs du jardin que Jésus se réserve à lui seul ».
    Le premier séminaire du Tonkin fut établi, comme l'on sait, dans une jonque du fleuve Rouge. « La difficulté de trouver un lieu d'assemblée où l'on pût se dérober aux recherches des officiers du roi, fit souvenir M. Deydier que Jésus-Christ avait souvent prêché et instruit ses disciples dans la barque de saint Pierre et dans celle des autres apôtres ». Et voici quel en fut le premier règlement : « Dès ce jour (clôture de la retraite d'ouverture), nous commençâmes à mener une vie de communauté, écrit le supérieur et, qui plus est, une vie apostolique; nous mangions ensemble, chacun lisait et servait à table à son tour; je ne m'en exemptais pas plus que mes jeunes séminaristes. Ils s'y opposèrent d'abord, mais quand je leur eus apporté l'exemple de Notre Seigneur, qui avait poussé l'humilité jusqu'au point de laver les pieds du traître et abominable Judas, ils ne surent que répliquer et furent obligés de se rendre, quoique avec une peine extrême, parce que cela est sans exemple parmi les Tonkinois, chez qui les femmes mêmes ne mangent d'ordinaire qu'après leurs maris.
    « Nous faisons nos exercices ensemble. Je mis aussitôt mon viatique et ce que les catéchistes m'avaient confié entre les mains de M. Raphaël, choisi pour être notre trésorier et notre économe. Tout ce que les chrétiens me donnaient en aumônes et pour dire des messes, lui était envoyé sans passer par mes mains.
    « Ainsi nous sommes, par la miséricorde du bon Dieu, arrivés à l'état des premiers chrétiens dont l'écriture dit : erat cor unum et anima una, erant illis omnia communia ». Il faut dire que ces séminaristes n'étaient pas tous de prime jeunesse, si on en juge par l'âge de ceux d'entre eux qui les premiers reçurent la prêtrise : à part un sujet d'élite, âgé de 30 ans, les autres avaient respectivement 45, 46, 50, 56, 60 et 66 ans d'âge, d'authentiques presbyteri et d'incontestables seniores, comme dans la primitive Eglise. De ce jour, en tout cas, n'eut plus de raison d'être la curieuse remarque du roi du Tonkin rapportée par Deydier : « Toutes les autres nations se servent des Tonkinois pour en faire des prêtres de leur dieu, chacune selon sa religion, il n'y a que les Portugais (les catholiques) qui ne veulent pas les élever à cette dignité dans la leur ».
    Il y a parmi vous des contestations... gémissait Paul, et après lui le pauvre évêque d'Auren qui avait rassemblé sous sa houlette pastorale les séminaristes de son frère et ami Deydier, sacré par lui Vic ap du Tonkin Oriental. Elles aussi durèrent très longtemps, les dicussions qui concernaient ce trop jeune clergé indigène souvent trop vieux d'âge. En 1721, à peine sacré à Ke-sat, François Guisain, évêque de Nysse, fit renouveler par Rome les pouvoirs pourtant très précis qui permettaient aux Vic apost d'ordonner des prêtres indigènes qui ne comprenaient pas le latin, ordination dont Fray Jean de la Croix, dominicain espagnol et Vic ap du Tonkin Oriental, contestait encore la validité (1).

    (1) L'étude du latin fut, du reste, très vite introduite dans les séminaires et, dès l'origine, elle fut de règle à Juthia, premier séminaire fondé dans des conditions normales. Cf., pour le fond et la forme, le « Diarium » d'André Ly.

    Ah! « Si les ouvriers évangéliques vivaient ensemble dans une bonne intelligence et dans une paix parfaite... » Disait à son tour, dans une lettre datée de 1700, l'excellent missionnaire jésuite que fut le Père Le Royer. Il en donna lui-même un exemple parfait qui fut élogieusement relevé par les mémoires du Temps. Terminons donc, par quelques notes sur lui, ces extraits de l'Histoire de la Société, du Mémorial des Missions Etrangères et des Lettres édifiantes et curieuses. La Bibliographie des voyages dans l'Indochine française de BRÉBION marque à son sujet : « 1692, R. P. Le Royer (Abraham Joseph) Français voir son Journal in-4° de 90 p. sur papier de Chine conservé, sous la cote 31, parmi les manuscrits provenant du R. P. Brotier, dans la Bibl. des P. Jésuites de la rue Lhomond ». La nouvelle édition des Lettres édifiantes ne donne, en tous cas, que trois lettres de lui, datées de 1700,1707 et 1714. « Il y a huit ans que je suis au Tonkin, écrit-il en 1700. J'y arrivai avec le P. Paregaud Français mort en 1645, dit Brébion par suite d'une faute d'impression), le 22 de juin de l'année 1692, après une navigation très longue et très difficile ». Dans une lettre de 1714 il parle de « M. Guizain (Guisain) qui passa au Tonkin avec moi ». Les deux PP. Jésuites avaient donc fait ce long voyage avec des missionnaires français comme eux et, comme eux, dès leur arrivée ils avaient été recevoir leurs pouvoirs de qui de droit, suivant la volonté bien manifeste de Rome : « Nous commençâmes, mon compagnon et moi, à faire l'office de missionnaires, avec la permission de nos seigneurs les évêques, le 4 octobre 1692 ». Ce ministère béni de Dieu fut singulièrement bien rempli et les chiffres que le bon Père donne de ses baptêmes, confessions et communions, de 1692 à 1699, sont particulièrement éloquents. Ce caractère conciliant, joint à un zèle infatigable, lui valut l'estime de tous et dans tous les camps. C'est ainsi qu'après la mort de son compagnon, en 1695, il pouvait écrire : « Je suis présentement le seul jésuite français qui soit au Tonkin. Je demeure avec nos Pères portugais, qui ont pour moi une bonté et une charité que je ne puis vous exprimer. Vous en serez pleinement convaincu quand vous saurez qu'après la mort du Révérend Père Féreira, supérieur de tous les Jésuites du Tonkin, ils m'ont chargé en sa place du soin de cette mission, quelques efforts que j'aie pu faire pour ne pas accepter un emploi dont je me sens si incapable ». Sa manière de missionner, à cette époque troublée, édifiera nos lecteurs : « Je passe les jours entiers ou enfermé dans un bateau, d'où je ne sors que la nuit pour visiter les villages qui sont proches des rivières, ou retiré dans quelque maison éloignée.
    « Lorsque je visite les chrétiens qui demeurent en très grand nombre sur les montagnes ou au milieu des forêts (il évangélisa surtout les provinces de Thanhhoa, Nghe-an et Bochoin = Thanhhoa, Nghe-an et Bo-chinh), j'ai ordinairement avec moi huit ou dix catéchistes qu'il faut que je nourrisse et entretienne de tout. Ils apprennent aussi bien que moi à se contenter de peu de choses. Voici l'ordre que nous gardons dans le partage de notre temps. Je travaille toute la nuit, et il y en a, je vous assure, bien peu de vides. Le temps que je ne donne point à entendre les confessions, ou à communier ceux que j'ai confessés, se passe à accommoder les différends, à faire des règlements, à résoudre des difficultés où n'ont pu réussir mes catéchistes. Après la messe, que je dis un peu avant le jour, je rentre dans mon bateau ou dans la maison qui me sert alors de retraite. Les catéchistes, qui se sont reposés pendant la nuit, travaillent le jour pendant que je prie, que j'étudie ou que je repose. Leur travail est de prêcher aux infidèles, d'exhorter les anciens chrétiens, et de les préparer à recevoir les sacrements de Pénitence et de l'Eucharistie, de catéchiser les enfants, de disposer les catéchumènes au saint baptême, de visiter les malades, enfin de faire tout ce qui ne demande point absolument le caractère sacré de la prêtrise. On va de village en village et l'on recommence les mêmes exercices. Ainsi nous sommes toujours dans l'action ». Et plus loin, dans la même lettre, ce que nous devrions tous sentir au fond du coeur et redire à pleine bouche, face à la Croix ou au Tabernacle : « Pour moi, je puis vous assurer que je n'ai jamais été si content en France que je suis au Tonkin. A la vérité, on n'a ici que Dieu, et il faut bien se garder d'attendre ou de désirer autre chose ; mais quel plaisir aussi de pouvoir dire avec une effusion de coeur que nulle attache ne saurait démentir : « Deus meus et omnia, mon Dieu et mon tout », d'entendre au fond de l'âme ce que Dieu répond à cette protestation sincère et généreuse! On ne fait nulles démarches qu'on n'aperçoive des traces de sa protection singulière et comme des preuves sensibles de sa présence. Dieu se donne en quelque sorte tout à nous, comme nous voulons être tout à lui, et le centuple qu'on reçoit dans la vie présente égale où surpasse la généralité du sacrifice qu'on a fait pour son amour. C'est le témoignage que je suis obligé de rendre à ce bon maître, malgré tant d'infidélités dont je me trouve coupable ».
    Le souvenir du jésuite Le Royer méritait d'être rappelé ici : sous l'épiscopat de Mgr de Bourges, de Mgr Bélot et très probablement aussi sous celui de Mgr Guisain, son vieux compagnon de traversée, il besogna de concert avec eux, plus particulièrement dans les provinces méridionales du Tonkin, et supérieur de religieux qui en majorité se réclamaient du Portugal, il n'oublia jamais qu'il était, lui, un bon Français de France et que « ces Messieurs des Missions Etrangères » étaient ses seuls compatriotes ici ; que tous enfin, qu'ils fussent d'Apollos, de Paul ou de Céphas, travaillaient au nom du même Christ Jésus à l'édification d'une seule et même Eglise, l'Eglise d'Annam.
    E.-M. D.

    1930/125-134
    125-134
    Vietnam
    1930
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