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Au Pays Thai 3 (Suite)

Au Pays Thai RÉCITS ET DESCRIPTIONS PAR M. PATUEL Missionnaire apostolique. (Suite 1)
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    Au Pays Thai

    RÉCITS ET DESCRIPTIONS

    PAR M. PATUEL

    Missionnaire apostolique.

    (Suite 1)

    Nascuntur poetæ. On naît poète, le Thai naît chasseur. Le premier joujou du bambin est une flèche, son premier engin est une arbalète. En gardant, ou plutôt en suivant ses bestiaux, il fouille les taillis, les buissons, poursuivant les faisans, les poules sauvages et abattant les oiseaux. Adolescent, il n'a de répit qu'il naie un fusil. La grande distraction des jours de repos, est d'aller abattre les écureuils très nombreux, qui ravagent les fruits du palmier. Ils sont fréquents ces abris de feuilles de palmiers, où se cache le patient guetteur dans une immobilité lapidaire. Soyez bon chasseur, les honneurs de la popularité vous attendent. Il est toujours cuisant de revenir bredouille, mais plus particulièrement en ce pays où tous les regards, à votre passage, se penchent curieusement au balcon, où des sourires louangeurs ou narquois soulignent votre maladresse ou votre habileté. Le moindre petit oiseau... mais rapportez quelque chose. La chasse est donc un passe temps général, une distraction fort goûtée. Chacun retourne, après l'émotion, à ses champs.

    1. Voir Annales de la Soc. Des M.-E, n° 62, p. 92, n° 63, p. 137.

    Mais l'abondance du gibier a fait naître des spécialités de chasseurs de profession, qui s'adonnent exclusivement à l'art cynégétique. Les variétés en sont nombreuses : le chasseur universel poursuit indistinctement tout ce que la Providence lui offre : gibiers à plumes, à poil, voire même gros gibiers.
    Le particulariste affectionne une variété, comme plus difficile à abattre, plus lucrative, plus commune, plus à son goût en un mot. Ce sont les chasseurs de bufs sauvages, habiles tireurs, habiles grimpeurs, prêts à se dérober comme le singe en disparaissant dans les arbres. Le chasseur de sangliers, armé d'un long coutelas, visite les bas-fonds humides que fréquente les vieux solitaires, évite de tirer de face, se dérobe aux assauts en fuyant par côté, ou acculé serre la bête au couteau. Le chasseur de singes siffleurs sait imiter le cri du petit en détresse, se dissimule habilement au pied des grands arbres. Le chasseur de chevreuils et de cerfs se cache dans une immobilité parfaite dans les arbres élevés sur la lisière des bois ; de son perchoir sa vue plonge dans la jungle ; avec une feuille de roseau, il contrefait, en allongeant la voix, le cri du faon en détresse appelant sa mère ; en moins d'un quart dheure, celles-ci arrivent nombreuses et il peut tirer de très près plusieurs coups sur ces innocentes bêtes sans défiance, chasse fort intéressante, lucrative, mais dangereuse à raison du voisinage des tigres qui guettent aussi les faons. Le chasseur d'éléphants rencontre peu de gibier. A raison du prix très haut qu'atteignent les défenses, la concurrence est grande, les troupeaux rares ne comptent guère que des femelles, les mâles ayant été de préférence abattus. Dans la tribu Deng, il n'existe qu'un seul troupeau dont un mâle âgé, trois femelles et deux jeunes. Viser à lil et suivre à la trace des pas, aux taches de sang, partir en chasse de préférence le matin pour pouvoir suivre, tel est le coutumier.
    Les rhinocéros étant nombreux en Indo-Chine, ont fait éclore des vocations. Disons d'abord que les rhinocéros sont de puissants animaux à peau très épaisse, formant chez quelques espèces de vastes boucliers, repartis sur le corps et la racine des membres. Leur, face porte une ou deux cornes plus ou moins droites ou courbes, souvent hautes d'un mètre. Courant avec une grande rapidité, sauvages et mêmes féroces à l'époque du rut, ces animaux se défendent avec succès contre tous les autres et n'ont d'autre ennemi mortel que l'homme. On les chasse pour leur cuir qui fournit d'excellents boucliers, presque à l'épreuve de la balle, pour leur corne estimée dans les travaux de tabletterie, pour la médecine en Chine, et qui passait autrefois pour un révélateur de poison ; on en faisait des coupes ou des pierres d'épreuve qui étaient censés noircir au contact du poison. Les rhinocéros vivent solitaires ou par couples, dans les forêts humides ou les jungles inondées ; certains préfèrent les plaines desséchées et arides de l'Afrique. Leur nourriture essentiellement végétale se compose surtout de racines et tiges succulentes, aussi font-ils de grands dégâts dans les plantations, mais en général ils évitent les lieux habités. Les rhinocéros proprement dits n'ont qu'une corne. Des deux espèces, l'une des rhinocéros soudains est répandue dans l'Asie méridionale et à Java, l'autre des rhinocéros unicornes ne se trouvent que sur le continent asiatique jusqu'au Tonkin ; certains de ces animaux atteignent quatre mètres de long et deux mètres de haut.

    Le chasseur qui s'attaque à lui, me narre Tao Thieu, un vieux dur à cuire, qui a plusieurs campagnes à son actif, doit s'armer de patience, plus que d'explosif. Ce mammifère erre de retraite en retraite échappant à lil le plus exercé. Son ouïe, d'une acuité surprenante, percevant les bruits les plus imperceptibles à des distances incroyables, lui annonce son ennemi avant même que celui-ci ait pu soupçonner sa présence ; alors, en un instant, en une course très rapide, il parcourt une distance que le chasseur mettra plusieurs jours à franchir. Celui-ci doit se faire accompagner par deux serviteurs au moins, chargés de riz, leurs sacs sont recouverts d'une natte qui protège une couverture, qui sera précieuse pour les nuits passées en pleine forêt. Lui-même porte dans un havresac sa couverture, un paquet de poissons desséchés, un peu de thé, sa pipe à opium quand il y est adonné, une petite provision de tabac, et le silex qui, supérieur à nos allumettes, donnera le feu, au milieu même de la pluie. Dans une cartouchière il serre sa poudre, soigneusement enveloppée, des lingots de fer, des bourres, du plomb, de la cire, un coutelas pend à sa ceinture. Les jambes des voyageurs sont entourées par des bandes d'étoffes, pas de souliers ; outre qu'ils ne possèdent par ces instruments si précieux pour le pousse-cailloux, ils leur seraient fatals. Ils doivent tous avoir le pied silencieux et prudent un faux pas, le moindre bruit, leur proie lève la tête et détale, le fruit de plusieurs journées de marche et de précautions est perdu. La campagne commence, il s'agit de découvrir le gîte, pas d'agences de renseignements, ces chassés étant l'apanage exclusif de spécialistes ; rares sont ceux qui connaissent les murs du rhinocéros, reconnaissent ses traces ; plus rares encore sont ceux qui s'en préoccupent, au cas même où ils pourraient en recueillir, ils doivent bien se garder de le faire, on verra plus bas pourquoi. Evitant les villages, prenant des sentiers détournés, notre intrépide Nemrod s'enfonce en pleine forêt, fouillant les fonds des vallées qu'il sait affectionnées, recherchées ; habitées par l'animal ; se fiant à son habitude, à son flair, il cherche, cherche, examine soigneusement les lieux, les traces nombreuses d'animaux sauvages, les moindres indices, rien ne passe inaperçu. Comme le rhinocéros se baigne volontiers dans la vase, les voisinages des marais, des mares, doivent être visités minutieusement ; le matin surtout, dès l'aube, le chasseur doit être sur le qui-vive, tout yeux, tout oreilles, c'est le moment où le rhinocéros broute les joncs, roseaux, genêts, végétaux à épines, faisant lui-même du bruit, mais sa couleur brun foncé apparaît très difficilement dans la forêt indécise. Et cette poursuite pendant deux, rois, quatre jours et quelquefois davantage même.

    A l'heure des repas, le riz est cuit dans un bambou, du riz gluant avec quelques herbes, c'est plutôt maigre ; quand les chasseurs ne rencontrent pas d'eau, ils doivent en chercher dans les bambous ayant une fissure, et ils n'en trouvent pas toujours. La nuit se passe autant que possible sur les arbres, où chacun essaie de se fournir une couche aussi bien équilibrée que possible, afin de se mettre à l'abri d'une visite de messire tigre. Dans les bas fonds non boisés, ils construisent une hutte ; chacun monte ses quatre heures de garde, attisant le feu qui éloigne les fauves et les moustiques qui y pullulent. Roulés dans leurs nattes et couvertures, ils essayent de prendre un peu de repos. Mais les brouillards y sont épais, l'humidité pénètre la couchette, et le lendemain c'est la fièvre, la terrible fièvre des bois. Il faut camper, grelotter, boire des infusions de thé sauvage, ou d'autres feuilles. Et si l'état du malade empire, battre en retraite devient nécessaire. Rien de terrible comme ces nuits passées à la belle étoile. « Sur quatre suivants qui m'ont accompagné, jusqu'ici, me dit Thieu, deux sont morts des suites de ces campements nocturnes. Et toi n'as-tu jamais été malade ? Non, Père, je suis immunisé par l'opium. Si je ne puis fumer, j'avale avant le repas quelques boulettes de riz contenant du narcotique en petite quantité ». Si la fièvre diminue, à peine remis, chancelant, titubant, le pauvre malheureux recharge ses provisions et continue la marche en avant, Dieu sait par quels sentiers ! Et rien, toujours rien, le gibier est rare, beaucoup de campagnes sont infructueuses.
    Mais un heureux hasard lui présente-t-il l'objet de ses convoitises, le chasseur doit devancer ses compagnons ; prudemment, silencieusement, se dissimulant derrière les arbres, les buissons, toutes les aspérités de terrain, glissant comme le chat, avec beaucoup de sang-froid il attend le moment propice, où broutant les joncs, l'animal élève la tête, présente lil, le seul point vulnérable ; alors visant avec une précision mathématique, le chasseur fait feu et monte immédiatement dans un arbre, sans chercher à distinguer le rhinocéros, à se rendre compte s'il est mort ou vif. La prudence lui commande de se mettre hors d'atteinte d'abord. Quand la fumée s'est dissipée, il cherche, regarde soigneusement, plonge dans tous les sens, et rien... nul bruit n'arrive qu'un écho lointain des branches qui craquent, d'arbres heurtés, l'animal blessé a fui, un peu de sang, et c'est tout. La poursuite est énervante. Les traces de sang n'existent plus, celle des pas sont nulles ou à peu près, les feuilles mortes, les herbes, les branches ont repris leur portion primitive. Il faut deviner plutôt la marche de la bête ; de loin en loin, cependant, son pied est imprimé dans la terre mouillée, une branche de bois mort est cassé, ce sont les lignes générales, on supplée par l'habitude. Et l'approcher devient mille fois plus difficile. Avec bien des précautions le chasseur parvient à se dérober à sa vue, tromper sa vigilance à trois cents mètres, c'est tout ce qu'il peut faire, s'avancer plus près serait tout compromettre ; il vise et une seconde fois l'animal détale ; il a été impossible de se rendre compte de son état. Blessé ? Il l'est... mais grièvement ? Faiblement ? L'on tient un conciliabule : les provisions s'épuisent ; continuera-t-on ? Faut-il battre en retraite au moment où l'espoir commençait à poindre ? Terrible alternative. Il n'est plus loin ! Deux lingots de fer dans la tète... il a perdu du sang. Quoiqu'il ait l'âme bien vissée au corps, il ne doit pas être allé bien loin ; allons un effort, l'effort du succès, en avant encore... effectivement, à quelques heures,.. ils l'aperçoivent couché... c'est une ruse de guerre, la lutte va être chaude. Le chasseur et un de ses compagnons se réfugient sur un arbre ; le troisième, plus agile, se tient debout, débarrassé de sa charge, au pied d'un arbre qu'il peut embrasser facilement.. le tout dans le plus parfait silence.. Une détonation et le mammifère furieux s'élance sur le seul ennemi qu'il aperçoit, lequel disparaît dans les branches, se cramponne solidement... le rhinocéros, de sa corne, comme d'un bélier frappe le bois, l'arbre bat l'air comme un roseau, craque.., le temps presse, l'arbre cède. A dix mètres, du haut de son perchoir, debout sur une branche, appuyé au tronc. Thieu recharge fiévreusement son arme, le lingot s'abat sur cette tête énorme, un hurlement déchire l'air et une masse roule, battant le sol des pieds, de la tète ; quelques longs souffles... et le silence se fait
    Vite les vainqueurs cassent los frontal, coupent chacun un morceau de peau grand comme un mouchoir, témoignage irrécusable pour la tribu, ils emportent une ample provision de viande pour suppléer au riz qui va faire défaut, cachent soigneusement la corne dans le havresac, et disparaissent au plus vite. Si le chef du territoire venait à les surprendre, il faudrait partager le butin partager ? Hum ! Il faudrait peut-être lui faire la part du lion. Ici se termine l'histoire que Thieu me déclina... sa dernière chasse avait duré 24 jours, dont 14 aller et retour et 10 jours de poursuite en pleine forêt.
    La corne qu'il rapportait était celle d'un rhinocéros encore jeune, dépouillée de l'os, elle pesait environ un kilogramme 400 ; il comptait se rendre à Cho-bo pour la vendre à un Chinois. Il l'estimait à 200 piastres, soit 490 francs. Etait-il heureux de me tendre cette précieuse dépouille ! Je la palpais, la soupesais. Et dans ses yeux brillait un reflet de satisfaction intense : Il y en avait là des pipes d'opium !
    1908/233-237
    233-237
    Thaïlande
    1908
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