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Au Pays Thai 2 (suite)

Au Pays Thai Récits et Descriptions PAR M. PATUEL Missionnaire apostolique. (Suite 1) Le nommé Eng était du nombre de ces gens qui préfèrent la solitude à la société. Il avait bâti une cahute au sommet d'une colline où il vivait de maïs, n'ayant pour compagnons que deux poules. Son fils unique habitait un village voisin, ne pouvant ni ne voulant suivre l'auteur de ses jours dans sa retraite par trop monacale. 1. Voir Annales de la Soc. des M.-E. n° 62 p. 92. ***
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    Au Pays Thai

    Récits et Descriptions

    PAR M. PATUEL
    Missionnaire apostolique.
    (Suite 1)

    Le nommé Eng était du nombre de ces gens qui préfèrent la solitude à la société. Il avait bâti une cahute au sommet d'une colline où il vivait de maïs, n'ayant pour compagnons que deux poules. Son fils unique habitait un village voisin, ne pouvant ni ne voulant suivre l'auteur de ses jours dans sa retraite par trop monacale.

    1. Voir Annales de la Soc. des M.-E. n° 62 p. 92.

    ***

    Le Thai dédaigne le commerce : « Voyez, c'est un commerçant ! » Dit-il dédaigneusement quand il aperçoit un Annamite que l'espoir du gain pousse jusque dans ses montagnes. Il a recours à lui pour les échanges obligatoires, mais il le méprise.
    Les calculs pécuniaires lui sont totalement inconnus. L'argent, il le cache, l'enfouit en terre par peur des voleurs, peut-être, mais surtout parce qu'il en rougit. Si le nécessiteux a recours à lui, lui emprunte, il pense être suffisamment honoré quand il rentre en possession de son capital, il n'oserait exiger un intérêt, il serait montré du doigt à l'égal d'un voleur.
    Le Thai juge inutile de confier sa pensée au papier. Le papier dont il a besoin pour libeller ses placets, présenter ses doléances au mandarin, formuler ses griefs, est de si minime quantité qu'il est bien plus simple pour lui de l'acheter chez l'annamite que d'en tenter la fabrication. Le maire, les chefs de corvées, ceux des villages ont-ils quelque ordre à transmettre? Ils l'écrivent sur une latte de bambou ; le porteur passe de mai son en maison, le lit aux intéressés, le commente même au besoin.
    La lettre, le doux épanchement dans le sein d'un ami, la lettre si chère à Mme de Sévigné, lui est inconnue.
    Le Thai n'est donc pas un être affectueux qui sent, qui aime ? Il n'est donc pas comme le reste du genre humain ? Les absents ? Il les oublie ? Les parents ? Il s'en moque ? Eh bien, non ! Il ne se moque de personne, n'oublie pas plus les absents que ses amis ; il sent, aime aussi vraiment, aussi profondément, aussi longuement que ceux qui aiment le mieux. Il n'y a pas de pays au monde où les visites aux parents, aux amis soient si fréquentes que chez lui. Il pèche peut-être par excès de ce côté-là. Fréquemment, trop fréquemment même, il se met en route, dans ses plus beaux atours, pour aller faire visite à la parenté. La parenté, pour lui, est un mot bien élastique, frères, soeurs, cousins, cousines, oncles, tantes, arrière petits-cousins, tout y passe. Au bout d'un mois et plus, il revient...

    ***

    Le lettré, et par lettré j'entends celui qui sait lire les caractères thai, est parmi eux un oiseau rare ; il se rencontre parmi les plus intelligents, les familles aisées ou de lignée seigneuriale, les habitués de la chicane. Les charlatans, les sorciers, devins, histrions, s'initient à la lecture, afin de pouvoir apprendre dans les livres ad hoc les formulaires, tirades, qu'ils débitent avec une volubilité étonnante clans les sacrifices, offrandes aux génies, incantations, horoscopes, comédies, représentations... Il existe quelques rares livres de poèmes historiques, contes, fables, allégories.... mais très obscurs et incompris du vulgaire. Cette ignorance met le peuple à la merci des usuriers ou des farceurs. Il le sait. Mais son caractère volage et sa nature indolente ne peuvent se plier à l'exercice de l'étude et fournir l'effort constant pour arriver au but.
    Notre assiduité à lire, écrire, étudier l'étonne. Je m'amusais à étudier ces physionomies, dans ma chambre, aux moments de loisir, surtout le jour où je recevais mon courrier : « Que de livres vous recevez, Père ! Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? Les nouvelles du pays. Mais il y en a des lettres dans votre papier ? Quelques-unes, oui ». Je leur passais un journal, ils le regardaient attentivement, le tournaient dans tous les sens, regardaient les uns devant, les autres derrière, le titre en bas, commençant par les annonces. « Qu'est-ce que c'est que cette image-là. Père ? Une annonce : « Lait à l'ours ». Et celle-ci ? Et cette lettre immense ? Et cet homme là, que fait-il là ? Il est tout noir ! Nous voudrions bien savoir tout ça »... Et se retournant vers ma bibliothèque, une pauvre bibliothèque bien maigre, ils comptent les livres, recomptent, comptent, ne parviennent pas à se mettre d'accord. « Vous avez tout lu, Père ? Tout ! Est-ce que vous en avez d'autres ? Plus gros, plus petits, y a-t-il des images ? Oui. Il faudra nous les faire voir. Une autre fois nous reviendrons ».
    La race thai n'est pas sans défauts ; défiant, fourbe, traître même, paresseux, adonné à l'opium, le Thai ne recule pas de vaut le meurtre, il pirate fréquemment ses ennemis, la vengeance lui tient au cur, le poison est son arme favorite... Mais il rachète tout cela par de réelles qualités ; il est naturellement fort sobre, endurant, désintéressé, paisible, probe, juste, très simple dans ses goûts, très modéré dans ses ambitions, secourable pour les infortunés. Sa moralité n'est peut-être pas beaucoup inférieure à celle des races blanches.
    Le communisme le plus parfait qui se puisse rêver, en ce bas monde, est mis en pratique par les différentes tribus, qui relèvent de la grande famille thai. Une série de traditions orales, fruits d'expérience séculaire, basées sur le bon sens, élevées au degré d'institutions respectées, forment le seul code de justice civile à la fois pénale et distributive. Le chef est le maître absolu, à lui est dévolue l'administration universelle, ainsi que la propriété effective du territoire. Cette autorité est partagée par les chefs subalternes de chaque village ; il est assisté dans les délibérations publiques par quatre chefs des familles les plus en vue et jouissant d'une bonne réputation. Une cinquième est chargée de l'exécution des ordres. C'est une monarchie héréditaire tempérée.
    Tous les trois ans le seigneur fait la répartition des champs, qui sont, comme la forêt et les eaux son domaine effectif ; il en concède la jouissance à ses sujets, mais pour un temps. Quelques champs cependant ont été aliénés à certaines familles et exemptés d'impôts pour services signalés rendus à la tribu.
    La forêt, ces immenses étendues de bois qui recouvrent les 19/20mes de leurs montagnes, sont reconnues appartenir au chef qui les a reçues du roi, en théorie, mais en fait, elles sont devenues, par la force des choses, le domaine de tout le monde. Coupe ce que tu veux, où tu veux, quand tu veux... tel est le seul article du code. Il en restera toujours assez pour empoisonner l'air de miasmes.
    Pour les bois de construction d'essences particulièrement recherchées, le premier qui découvre l'arbre le marque d'un X et personne n'osera y toucher. Certaines tribus ont coutume d'abattre de gros arbres et les laissent pourrir sur place ; quand ils sont à point, on y plante le pavot à opium, qui y pousse fort bien. Les principales cultures sèches : riz de montagne, maïs, manioc, piment, se font en commun. Au mois d'avril, les Thai se réunissent et choisissent le terrain favorable. Leur choix se fixe sur les collines, les flancs des montagnes, les versants à terre noire el à gros arbres ; ceux-ci indiquent que depuis longtemps le pays na pas été cultive, la terre noire indique beaucoup d'humus. En commun ils travaillent à abattre ces bois et les laissent sécher. Deux mois plus tard ils choisissent un jour faste, et après les sacrifices rituels prescrits, mettent le feu. L'incendie gagne, grandit, s'élève, embrase toute la montagne, les flammes s'élèvent en gerbes immenses et ondoyantes ; l'air contenu dans les bambous se dilatant sous l'action de la chaleur, ils éclatent, dominant le pétillement du feu, comme le crépitement des coups de fusils. C'est tin spectacle féerique. Le feu réduit en cendres le menu bois ; les gros arbres, les branches sont mis en tas ; ceux qui sont plus près de la lisière sont entassés en guise de haies. Le terrain est partagé au prorata du travail, et une ligne partant du sommet le divise, comme les baleines d'un parapluie.
    Au moyen d'un pieu, ils font un trou en terre et y laissent tomber les graines voulues. Si les cultures ne coûtent pas beaucoup de peine à faire, elles en coûtent, en retour, énormément à garder. L'homme est bien le roi de la création, mais il n'en est pas le seul maître. Tous les habitants de la forêt manifestent leur mécontentement de voir prendre leur patrimoine : oiseaux, cerfs, sangliers, écureuils, et ils sont légion, épient la moisson. Aussi chaque cultivateur est obligé de fournir, à tour de rôle, une sentinelle. Le matin surtout, il faut être au poste, car à la première lueur de l'aube les cultures sont mises en coupe réglée, et pendant la journée l'attention doit être continuée. Cachée dans un belvédère, perchée au sommet de la colline, la sentinelle regarde de tons côtés, elle frappe, frappe continuellement sur un bambou ; les coups résonnent au loin, se répercutent dans la forêt, éloignent les animaux, parce qu'ils révèlent la présence d'un homme. Sur les rigoles, cours d'eau, biefs, les cultivateurs installent des crécelles automatiques assez ingénieuses, d'une simplicité enfantine cependant. Elles consistent en un bambou pivotant autour d'un axe placé légèrement au-dessous du milieu ; ce bambou est disposé au-dessous d'un barrage et l'eau est dirigée dans son goulot par un tuyau. Quand il est rempli, la partie supérieure, étant plus longue et par conséquent plus lourde, entraîné le tube qui bascule, se vide et retombe. La partie inférieure frappe sur une pierre ; le bruit produit est énorme, mais il sert à peu près autant qu'un emplâtre sur une jambe de bois. Les animaux ont bien vite saisi le joint. Les oiseaux, cerfs, faons, ne rendent pas le rôle du gardien trop pénible, mais les singes!.. « Les singes, me disait Ke Ua, ont tous les vices ; ils devancent l'aube, si matin que je sois sur les lieux, je les y trouve déjà en bandes ; quand je garde un côté, ils vont de l'autre ; quand je les chasse, ils fuient à cent mètres ; à peine ai-je tourné le dos qu'ils dégringolent ; quand j'ai mon fusil ils ne paraissent pas, le soir ils coupent du riz et l'emportent ». En promenade, dans ces plantations, où il y a de jolis coups de fusil à faire, un jour je rencontrai la mère Khé au désespoir, elle s'était époumonée à crier, à lancer des projectiles à une bande de petits singes roux. « Ils savent, me disait-elle, distinguer l'homme de la femme, ils ne nous craignent point nous, femmes. J'ai apporté une arbalète, ils savent que je ne puis en tirer, ils se perchent sur les arbres et se moquent de moi. Oh ! Les gredins, fit-elle en leur montrant le poing, ils ont le coeur mauvais!» Où sont-ils ? Lui demandais-je. Ils vous ont aperçu et se sont enfuis dans les rochers, là, voyez en face ».

    ***

    Quand tous les habitants de la forêt ont tondu chacun la largeur de leur langue de ces récoltes, le propriétaire doit faire la part des voisins. L'incroyable facilité avec laquelle ils peuvent se procurer le pain de chaque jour, la certitude où ils sont de ne jamais souffrir de la faim au point d'en mourir, a développé chez les Thai l'insouciance, l'apathie, la paresse jusqu'à l'inconscience, et annihilé l'esprit d'initiative, de prévoyance, d'amour du gain, du bien-être. S'ils ne souffrent pas les maux extrêmes de la famine, à part les années de grande abondance, ils sont ordinairement dans la gêne quatre mois et demi de l'année ; et alors il est inadmissible qu'il puisse y avoir de la réserve pour quelques-uns. Celui qui par son travail, par son esprit d'économie, avait rempli ses greniers ; n'est pas plus avancé que les autres. Il doit partager jusqu'à la dernière hottée de riz ; il n'est pas admis que l'on puisse refuser, et de fait personnerefuse. Cette loi est observée non seulement à l'égard des habitants du même village, mais de village à village, de tribu à tribu. Les habitants de la tribu Can, voisins de la tribu Deng, où je vivais, mettaient régulièrement ceux-ci en coupe réglée trois mois par an. Des caravanes, femmes, filles, enfants, descendaient la montagne. Arrivées au village elles se disloquaient ; individuellement elles se dirigeaient vers les maisons sur lesquelles elles avaient jeté leur choix, s'octroyaient trois jours d'hospitalité ; à la table commune, mères et enfants se restauraient des longues privations antécédentes, puis recevaient, remarquez ce mot, recevaient, sans qu'elles eussent à formuler de demande, une hottée de riz point encore décortiqué, et du riz prêt à cuire pour le retour. La coutume veut qu'au troisième jour les étrangers regagnent leur foyer, ou tout au moins aillent passer une nuit sous un autre toit. Le génie tutélaire de leurs maisons, très jaloux, ne permet pas qu'ils restent plus longtemps, il craint que les intrus lui prennent sa place. J'ai eu l'occasion d'assister à l'arrivée de ces caravanes de quémandeurs dans des familles que je savais, par ailleurs, très gênées ; je n'ai jamais entendu une parole désagréable, ni vu un geste désobligeant. L'année 1904 fut pour mes concitoyens une année d'extrême disette, les quêteurs furent par ticulièrement nombreux. Une chrétienne, du village de Chi-ly, A. A. se vit honorée d'une visite quelque peu abusive. Une femme et sa jeune fille, qu'elle ne connaissait pas, vinrent lui demander le couvert et le toit pendant dix-huit jours ; elle-même était obligée d'emprunter le riz pour sa famille. J'étais payé pour le savoir, étant son pourvoyeur. Néanmoins ces hôtesses furent traitées avec déférence pendant toute la durée de leur séjour, et reçurent la traditionnelle provision de voyage le jour de leur départ. Je ne fus pas plus épargné, et il fallut partager, distribuer jusqu'au dernier grain. Ayant déjà une année et demie de séjour au milieu d'eux, j'avais pu prendre à la moisson précédente mes précautions en con-séquence. Ce fut même pour moi une excellente méthode d'évangélisation, le meilleur des arguments et un genre de sermon efficace. Mais il n'en avait pas été de même l'année précédente. N'étant arrivé qu'après la moisson, je n'avais pu faire ma provision. Je dus acheter du riz dans le delta, chez les Annamites et le faire transporter à dos d'homme. Il avait fallu borner mes achats au strict nécessaire, d'abord à cause du prix de revient, et ensuite parce qu'il m'était très difficile d'avoir des porteurs. J'avais compté sans les oeuvres de surérogation, n'étant pas encore au courant des coutumes communistes de mes néo-compatriotes ; je ne pus atteindre la moisson. Les mamans m'apportaient leurs petits enfants, demandant du riz pour eux seulement. « Nous, les grandes personnes, pouvons manger les tubercules, les herbes et racines de la forêt, mais les enfants, il faut en avoir pitié, ils ne sont pas habitués ; pendant la nuit quand ils ont faim ils se mettent à pleurer, nous ne savons avec quoi les consoler ». Il eut fallu avoir des entrailles de pierre pour leur refuser. Nous fûmes ainsi réduits à manger du maïs pendant plusieurs jours, mais le nouveau riz n'en fut que meilleur ! Je me souviens toujours de l'impatience avec laquelle le village entier, nous y compris, attendions que les épis fussent mûrs ; ils blanchissaient bien lentement ! Le premier champ qui fut moissonné appartenait au nommé Ke Cua, ce fut un pillage en règle, les épis étaient encore tout verts et ne pouvaient être décortiqués. Quelques mamans cuirent les grains entiers, d'autres les réduisirent en bouillie préalablement, pour les cuire ensuite. Les enfants impatientés puisaient avec leurs menottes dans le panier à riz et mangeaient les grains crus. Après le repas, qui fut avancé, ils couraient à travers le village criant, s'appelant, se réunissant en groupe, une boulette de riz à la main : «Nous avons du riz à manger ; nous avons du riz aujourd'hui ». Depuis quinze jours ils n'en avaient point goûté. Quinze jours sans pain ! Notre voisine, Tao Pong, vint nous offrir une gerbette, en reconnaissance des prêts, un peu fréquents il est vrai, qu'elle s'était permis de prélever sur notre nécessaire. Et plus tard lorsque, dans leurs conversations, nos villageois revenaient sur les privations de ces journées : « Les Pères et les catéchistes eux-mêmes mangeaient du maïs, disaient-ils ».
    Quand un des membres de la famille a eu la chance de capter un habitant de la forêt au piège ou de l'abattre avec le plomb, la crécelle bat le rappel, et distribution est faite à chacun des représentants de chaque maison. Ils sont tous debout près du maître de céans qui tient à l'honneur de dépecer lui-même sa victime. A chacun il tend un morceau de peau, de viande, de foie, un os. La portion est proportionnée au nombre d'habitants de chaque maison. Personne ne manque à l'appel. Si par hasard quelqu'un est absent, sa part est faite ; il la prend à son retour. La sonnerie « à la viande » est comprise de tous, il n'est personne qui se fasse tirer l'oreille pour venir à la distribution. « Ah ! S'il en était ainsi pour toutes les autres sonneries, me disait un jour Ke-Pen, nous serions trop heureux ».

    ***

    Leurs maisons ? Elles ne constituent pas à proprement parler une propriété. Le propriétaire ? C'est celui qui l'habite. Elles passent de mains en mains au gré des intéressés, des événements, et pour le motif le plus futile, sans redevance, sans vente aucune. La seule chose que le premier occupant emporte, c'est l'autel du génie protecteur, sorte de petite niche en bambous tressés où ce génie est censé résider. J'ai eu l'occasion de constater par expérience la sagesse, la commodité, tous les avantages pratiques de cette démocratique institution! Sachant que nous venions nous fixer au milieu d'eux, dès avant notre arrivée, les anciens de la tribu se préoccupèrent de nous préparer un logis. La plus convenable des maisons du village fut choisie d'office ; les occupants l'évacuèrent et se casèrent ailleurs. Ce n'était pas un palais, mais en attendant mieux, nous fûmes heureux de ce pied à terre.
    Le nommé Ke May, revenant à son village d'origine, Chi-ly, trouva la maison de Ke Ut disparaissant sous les herbes et les ronces qui avaient grimpé jusque sur le toit abandonné depuis tantôt deux ans. Il défriche, aménage le terrain, répare quelque peu la maison, s'y installe. Deux ans plus tard, Ke Ut revient, trouve son logis occupé, s'en construit un autre, mais ne réclame pas son bien. Il ne peut d'ailleurs arguer de ses droits ; d'après les coutumes, il y a prescription.

    ***

    La propriété mobilière est représentée par les ustensiles qui ont dû être achetés ou dont la confection exige une certaine somme de travail qui constitue le droit à la propriété : les fusils, les haches, les couteaux, les nattés de jonc, les plombs d'épervier, les pelles, les socs de charrue, les objets de luxe: parapluies, ciseaux ; couteaux de fabrication européenne, breloques, pinces épilatoires, boîtes à tabac, pipes à opium, tubes à chaux, objets de toilette ; les habits de soie, de cotonnade, turbans, jarres, couvertures, moustiquaires ; les hottes, paniers, herses, charrues, nattes, jougs et traits, flèches, etc.
    Tous leurs instruments de travail sont reconnus comme propriété privée, mais ils les prêtent si volontiers qu'ils tombent dans le domaine public. A l'époque des travaux, ils restent même pendus aux arbres, s'en sert qui veut.
    Les nattes sont abandonnées le long des torrents et sont employées par tous indistinctement. Les pipes, posées près du foyer, servent aux habitants de la maison, aux amis, aux étrangers. Aux étapes surtout il n'en manque pas, elles sont piquées en terre au service de tous.

    ***

    La plupart des travaux sont faits en commun. Les semis de riz occupent un même emplacement groupés le plus possible. Chacun des propriétaires doit faire une partie de haie proportionnée, travailler à amener l'eau pour l'irrigation, à tour de rôle, les garder contre les incursions des bestiaux, des bêtes de la forêt. Ensuite il faut songer à labourer, herser les champs. A tout seigneur, tout honneur. D'abord ceux du chef. Au jour qu'il désigne, chaque foyer fournit un animal de labour et une demi-journée de travail. Puis ils se concertent entre eux pour leurs besognes particulières. A tour de rôle, au jour désigné, chacune des familles est gracieusement invitée à vouloir bien venir aider à herser, labourer le champ de telle maison. Et le matin, dès l'aube, ils s'échelonnent à la queue leu-leu, dix, douze, quinze attelages dans le même champ, et font la ronde, semblables à un immense boa qui tournerait dans un cercle vicieux, jusqu'à dix heures environ. La maîtresse de maison « bat la soupe ». Les buffles sont lâchés et tous dînent ensemble. Après le repas chacun va à son travail. Les mêmes invitations ont lieu pour élever les haies de clôture des champs. Quand le riz a été replanté et qu'il commence à prendre pied, il est nécessaire de détruire les mauvaises herbes, une invitation est adressée aux femmes et aux filles, le travail est accompli en commun, il est suivi aussi d'un repas servi à toutes les travailleuses. La récolte du riz est faite aussi de cette manière.
    Quand quelque membre de la tribu n'a pas d'animaux de labour, on lui vient en aide, car plus tard, lui aussi, au moment de la famine, puisera à la réserve commune ; par prévoyance donc, aidons-le à labourer son champ, à planter son riz. Manque-t-il de semis ? On se cotisera, chaque maison diminuera sa plantation, et la collecte suffira pour lui assurer une petite moisson. Un ancien revient-il au pays ? Une recrue nouvelle demande-t-elle à s'installer dans le village ? Le gîte et l'hospitalité lui sont fournis jusqu'à ce qu'il ait fixé son choix pour l'emplacement de sa maison, préparé les premiers bois, bambous pour cloisons, feuilles de palmier pour la couverture. Le village entier, moyennant un repas, prête son concours pour les travaux les plus pénibles, pour planter les colonnes, élever la charpente, faire les cloisons.

    ***

    Quand un décès a lieu, il n'est pas de maison qui n'aille présenter ses condoléances aux parents. La demeure du défunt ne désemplit pas. Les repas funéraires réunissent tout le village pendant plusieurs jours, c'est un va-et-vient continuel. Les avis de tous sont écoutés sur le choix de l'emplacement du tombeau. C'est vraiment un parent de tous qui disparaît. Un membre de chaque famille l'accompagnera à sa dernière demeure.

    ***

    En vertu de cette solidarité, une surveillance générale effective s'exerce sur les biens particuliers. Au mois d'août 1903, tous les jardins situés sur le bord du torrent furent envahis par l'eau. Comme il n'existe pas de voleurs, nous laissions nos instruments de travail, pelles, pioches, hoyaux, arrosoirs... au jardin, sans jamais les rapporter à la maison. Un matin donc, où l'inondation était plus forte encore que d'ordinaire, je vis Ba Pen et Ke May se mettre hardiment à l'eau jusqu'aux épaules, traverser le torrent et rapporter tous ces instruments.
    Les travaux d'entretien des routes, réfection des ponts, très rares il est vrai, les corvées sont partagés au prorata de la population de chaque hameau, d'une façon fort équitable. La tribu forme une ligue défensive, en temps de guerre ou de piraterie ; chacun des habitants est soldat, prend les armes, monte la garde, veille à la sécurité générale, se bat vaillamment pro aris et focis.

    ***

    En temps de paix, quand la prospérité règne, une réunion générale a lieu, au premier de l'an ; tous les membres valides doivent venir à cette grande fête de la famille. Des bufs, des buffles, porcs, volailles, sont immolés en nombre suffisant pour nourrir toute l'assemblée.
    Les jarres du meilleur vin égayent les convives pendant trois jours entiers. Il est formellement interdit d'arriver pendant les réjouissances et de se retirer avant la fin. Des sacrifices solennels ont lieu en l'honneur des ancêtres. Les défunts ne s'ont point oubliés, leur mémoire est constamment honorée. Les frais sont répartis proportionnellement entre, tous les assistants. Ces agapes fraternelles renouent les liens de parenté, réparent les oublis, cimentent les amitiés, favorisent les affaires, mettent un peu de poésie dans la monotonie du terre à terre de la vie quotidienne.
    (A suivre).
    1908/137-149
    137-149
    Thaïlande
    1908
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