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Au Pays Thai Récits et Descriptions PAR M. PATUEL Missionnaire apostolique.
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    Au Pays Thai

    Récits et Descriptions

    PAR M. PATUEL

    Missionnaire apostolique.

    « Cao-tri, arrêt buffet ». C'était le cri que mes deux confrères et votre serviteur poussaient instinctivement en apercevant, au milieu de la plaine, le village de ce nom. C'était la première étape sur la route de Sam-teu. Mon confrère, le Père Roucoules, et moi étions désignés pour relever de ses ruines. Une chrétienté jadis florissante, en pays laossien, Yen-kuong. Le Père Viallet avait voulu adoucir par sa présence l'amertume de la séparation ; il était le trait d'union entre les deux peuples et les deux situations, le passé et le futur. Nous arrivions à une vive allure, un peu délestés peut-être, vers trois heures du soir. Le voyage avait été plein d'entrain, vraiment charmant. La conversation n'avait point langui. Nos montures elles-mêmes marchaient avec brio... tout invitait à un peu d'entraînement. Le temps est frais... La route, grande artère, large, spacieuse, bien entretenue, s'avance en plein cur de la forêt vierge, comme un tunnel au milieu des roches. On a éventré cette immense brousse impénétrable, nous voyageons sous une voûte serrée, enguirlandée, festonnée, drapée magnifiquement... par le Créateur, c'est-à-dire infiniment plus poétique que tout ce que peut rêver l'imagination la plus puissante. Le soleil lui-même, le roi tout-puissant, peut à peine percer ces lianes, ces branches, ces feuillages touffus, ce fouillis où, en plein midi, cerfs et daims trouvent un frais abri. Quand il s'est frayé un passage, il dessine sur le terrain les figures les plus variées, les représentations les plus inattendues, des tableaux d'une ordonnance surprenante, déchiquetés, découpés, diversement teintés... Les chevaux hésitent à fouler ce merveilleux tapis, baissent la tête pour s'assurer de la réalité.
    Les yeux sont moins surpris par la hauteur prodigieuse, l'étendue immense des arbres géants qui dominent cette masse verdoyante, par le spectacle grandiose et varié de collines, vallées, monts enchevêtrés, se succédant sans intervalle, bizarrement accouplés, formant les figures les plus inattendues... qu'étonnés par l'impénétrabilité de ce chaos : les buissons les plus touffus sont envahis par les herbes hautes, drues, serrées, asphyxiées sous ce manteau épais , ils forment un écheveau inextricable ; les lianes énormes montent à l'assaut de tous les arbres qu'elles enlacent, étreignent, se disputant chaque branche elles se précipitent pour tomber dans le vide, au-dessus de nos têtes, en festons magnifiques ; chaque branche de chaque arbre fuit vers la lumière, la liberté ; les palmiers seuls ont du large, leurs feuilles très étendues donnent une ombre très épaisse, rien ne croit à leurs pieds ; le bananier sauvage éloigne les voisins.. ; les troncs secs, les branches tombées... tout sert d'appui, le géant monte à l'assaut, monte toujours, excelsior, excelsior, jusqu'à ce qu'il succombe sous le faix. C'est lui qu'on aperçoit au milieu de la route, semblable à un quartier de roche détaché de la montagne, un baobab gigantesque, que l'orage a couché, déraciné, soulevant un monceau de terre, ses racines s'élèvent comme de grands bras décharnés à dix mètres en l'air, car lui a huit mètres de contour, son pied repose sur le talus de la route ; à peine un léger mouvement, plutôt instinctif, et à cheval, sans même ralentir l'allure, nous passons sous cet arc de triomphe... approximativement il s'élève à deux mètres cinquante au-dessus du sol ! Il est aussi l'arbre sacré qui verse l'ombre sur le siège des esprits protecteurs, ce serait de ce chef s'attirer des malheurs que d'y toucher. Mais il n'est pas mort en entier, une ramification a traversé la route et à huit mètres une racine s'est penchée vers la terre, s'y est enfoncée, est devenue un gros arbre qui forme la pile de ce pont nouveau genre...Très souvent, pendant les orages, l'on peut apercevoir des voyageurs parfaitement à l'abri sous ces voûtes providentielles. Un paon et sa nichée, surpris dans leur sortie, n'ont que le temps de regagner leur cachette ; les petits, huit, se précipitent dans les pattes de la mère qui les entraîne, en gloussant dans le fouillis. Les mâles, perchés haut, s'ébrouent, évent aillant leur queue, ils déchirent l'air de leurs cris rauques, de tous les coins de la forêt leur voix grince et vous agace le tympan. Les pigeons-ramiers, renfrognés, étirent langoureusement leur lourde mélancolie, ils sont côte à côte collés comme des figurines de caoutchouc... Les tourterelles, plus nerveuses, défilent à tire d'aile dans le dédale des cimes des arbres, vite elles vont aux innombrables graines de cet éden ; les merles siffleurs babillent impitoyablement sur les plus hauts jacquiers ; des volées de perruches fendent l'air, rapides comme le javelot, donnant leur cri d'alarme de crécelle, d'une intensité perçante ; évoluant dans les airs, des variétés innombrables d'autres oiseaux prennent leurs ébats dans cette mer de verdure ; dans le ciel le vautour s'élève en planant, il recherche les hautes sphères... En vérité, c'est le passage le plus enchanteur qui se puisse rêver, et nous avançons sans paraître nous rendre à la réalité... Peu à peu, cette route magnifique se rétrécit et est réduite à des proportions moindres : la brousse, l'herbe, les roseaux, les bambous tendent avidement le cou, semblables à des serpents cherchant à mordre, ils se penchent et aspergent du trop plein fie leur rosée la tête des voyageurs qui les heurtent. Nous passons le cours d'eau à gué, une odeur âcre nous saisit à la gorge, des animaux sauvages en grand nombre, sangliers, cerfs, daims, fouines, chats sauvages, sont venus se rafraîchir, il n'est pas nécessaire d'avoir le flair d'un chien de chasse.... d'ailleurs, regardez à vos pieds, les traces ne sont-elles pas visibles ; tout est piétiné comme sur un champ de foire, l'eau est à peine éclaircie, les derniers viennent à peine de partir, ceux-là sont bien reconnaissables, ce sont les pieds d'éléphants, des creux de pieux enfoncés en terre. Qui qui ri qui... en aval, à 500 mètres, c'est un coq sauvage qui, désaltéré, rend grâces au ciel. Les faisans dorés abondent, mais très tard ou très matin, défilent silencieusement d'un pas lourd, en se dandinant, avec un bruit sec de coups de langue. Ksi-ksi.... au-dessus de nos tètes un vieux singe se moque laidement de nous, obligés de suivre la ligne plane de la surface terrestre, en grignotant un fruit il s'élance, pirouette dans les branches, dégringole, s'accroche avec sa queue, et disparaît. Voilà devant nous une bande d'Annamites trottinant à la file, leurs charges se balancent sur leurs épaules, et leurs mains battent l'air comme un métronome en cadence ; ils sont trente ou quarante et se rendent dans la forêt, avec leurs serpettes, ils abattront les roseaux qu'ils rapporteront au marché ; d'autres vont faire du charbon, un certain nombre rapporteront du bois ; certains des paquets de lianes ou des essences précieuses, médicinales ; sur notre passage ils se précipitent dans l'herbe, d'aucuns même tombent... riant aux éclats, se découvrant instinctivement, et leurs rangs se reforment au milieu d'un fou rire général... ce ne sont pas des millionnaires assurément. Un autre groupe chemine un peu plus doucement, ceux-là plient sous le faix, ce sont les échangeurs. Ils gagnent la haute région et vont de village en village, de maisons en maisons offrir leurs marchandises aux habitants de la forêt qui n'ont pas de marché. Ce sont les juifs du pays. Dans leurs paniers on voit les mélanges les plus hétéroclites ; marmites, plats, plateaux en cuivre, pots en terre, brûle-parfums, chapeaux, laques, vaisselles importées de Chine, de la cotonnade, des couteaux laossiens, des boites à bétel, à noix d'arec, de la bibelot aille : fil, aiguilles, boite à tabac avec miroir à l'intérieur sous le couvercle, des éventails en tous genres, quelques parapluies, des souliers annamites, sandales de cuir, tabac laossien en pains, du sel... que sais-je encore... Ils nous laissent passer silencieusement, baissant la tête, pas le joyeux rire de l'autre groupe, c'est le hideux lucre qui montent à l'assaut de la liberté. Nous admirons les touffes de bambous, serrés, innombrables qui croissent et pourrissent sur place : « Que d'argent sur le marché de Phat-diem ! » Soupire mon domestique, il entrevoit là toute une fortune pour son pays. C'est vrai, mais si tout était exploité, le péché capital, que paresse l'on nomme, disparaîtrait de la terre, car où recruter la main doeuvre pour exploiter ces forêts incommensurables ! Près des cours d'eau, l'exploitation se pratique mais sur une échelle minime, c'est une goutte d'eau puisée à la mer. Bien souvent il m'est arrivé de causer des frayeurs intenses à ces paysans occupés à traîner des bois ; c'était involontairement, bien involontairement. Nos montures, notre costume, notre allure ont le don d'effrayer les buffles à demi sauvages attelés aux pièces de bois ; ils s'enfuient à notre vue, précipitamment, à travers la forêt, entraînant conducteurs et fardeaux, ou cassant tout, traits, joug, attaches, pour courir, en poussant des soufflements, se jeter dans les eaux. A une certaine distance, ils se retournent pour regarder le danger en face, poussent un cri et repartent. Nous respirons dans ces solitudes une atmosphère de liberté par tous les pores de notre être. L'homme parle peu dans la forêt, il se sent si petit qu'il n'ose troubler le silence de la nature. Ce silence s'évanouit comme par enchantement à l'approche des villages, c'est ce qui nous est arrivé près de May, village très coquettement assis au pied d'une colline couverte d'aréquiers et de bananiers. Une bande de porcs, paissant le long de la route, s'enfuit à toute vitesse devant nous, disparaît dans le village comme des rats dans un égout. Deux jeunes filles revenant, leur charge de bois sur l'épaule, la projettent à terre et disparaissent, telles des gazelles dans le désert, devant cette cavalerie qui arrive... Un troupeau: les mâles lèvent le nez, les jeunes veaux se précipitent près de leurs mères, les vieux et vieilles continuent comme si rien n'était ; les clochettes de bois résonnent sourdement, les petits bergers accourent l'arbalète sur l'épaule, les conversations reprennent, la gaîté reparaît, les visages s'épanouissent, les chevaux se mettent instinctivement au pas ; l'on respire, l'on dirait que l'on sort de prison, c'est un soupir de soulagement. Encore un galop et Cao-tri apparaît.

    ***

    Le poteau, haut de cinquante pieds, où flotte aux grands jours le drapeau aux trois couleurs, aujourd'hui absent, indique la résidence du mandarin à 200 mètres de la route. A droite et à gauche des auberges pour les voyageurs. A la guerre comme à la guerre ! Nous choisissons un gîte et prenons nos dispositions pour passer la nuit, c'est l'étape. Il serait dangereux de nous aventurer plus loin. C'est d'ailleurs le terme fixé, c'est là qu'auront lieu les adieux, notre confrère, le Père Viallet, devant pour affaires, se rendre dans un village voisin. D'abord les chevaux... ils sont attachés à l'abri et les sangles lâchées, frottés vigoureusement. Les curieux commentent à s'attrouper... « Des chevaux ! Un rouge, un noir, un blanc !... » Les réflexions les plus bizarres, sur les moindres détails, se succèdent dans tous les groupes, et le chef de poste crie à tue-tête : « Du paddy pour les chevaux ! Allons, vite... et allez donc couper de l'herbe, des feuilles de bambou... il en faut, vivement, il se fait tard ». Déjà les mères accourent, leurs bébés dans les bras pour demander des médecines, elles attendent dans la cour : « Père, mon fils a des vers le mien a mal aux yeux mon mari a la fièvre mon frère a mal au pied, je vous en prie, donnez-nous des médecines ». Elles doivent être en provision abondante dans les bagages de tout voyageur, et spécialement dans les nôtres. «Tiens, toi, un cachet de quinine-voici de la santonine à qui le collyre ? Moi, moi, moi. Avancez par ordre ». La distribution est faite, mais les demandes continuent. « Bam lay Cô, bonjour Pères. Tiens, voilà le mandarin ! » En effet, au milieu de ses scribes, assesseurs, le préfet vient lui-même à notre rencontre majestueux, grave, un peu corpulent, vêtu de soie verte à caractères chinois, turban rouge il s'avance lentement un éventail à la main, nous faisons quelque pas vers lui. C'est un homme dans la force de l'âge, les yeux un peu gros roulent dans leurs orbites d'une façon étrange, son aspect est froid, son regard fuyant, il est cependant coté comme l'un des administrateurs les plus intelligents de la province ; mais surtout sa réputation de parfaite courtoisie et de large hospitalité est très répandue. Et, de fait, dans toutes les formes rituellement traditionnelles, il est vrai, mais de la manière la plus aimable, sans affectation avec une certaine pointe de satisfaction, il nous prie de lui faire l'honneur de venir honorer sa modeste demeure : « Ce n'est pas si souvent que les Pères passent par ici, ajoute-t-il très courtoisement ». Nous, nous sommes tenus par la politesse à refuser. La politesse d'offrir entraîne celle de refuser. Nous prétextons que nos achats sont faits, que nos couchettes sont prêtes... nos bagages rangés... etc... « Qu'à cela ne tienne, j'aviserai à tout ce dont vous aurez besoin, vos bagages seront transportés chez moi, vos chevaux soignés... »

    MARS-AVRIL 1908, N° 62.

    Toutes les formes de politesse étant épuisées, les prescriptions entièrement observées, nous nous inclinâmes, et dirigeâmes vers sa demeure. Il nous suivait de près et nous pouvions échanger quelques mots de conservation avec Son Excellence, conversation bien banale, traditionnelle aussi, où l'on demande des nouvelles de la santé, de l'état des affaires, de la paix du pays, de la récolte, de la pluie et du beau temps. Nous arrivons à l'entrée de son castel. La porte de l'enceinte est composée d'un cadre formé de quatre gros madriers, dont les deux perpendiculaires sont fixées en terre. Ils sont percés de trous carrés distants de vingt centimètres, de solides barres de bois y sont fixées horizontalement pendant la nuit et assujetties par des chevilles. Ce système de fermeture, très primitif, est très solide. Un serviteur se précipite pour retirer complètement toutes les barres, afin que nous puissions entrer sans avoir à nous baisser ou à enjamber les barres inférieures qu'on ne retire pas ordinairement. A quelques pas de son habitation, d'un geste bref, il nous prie de lui faire l'honneur de vouloir bien entrer dans sa maison, s'excusant sur son exiguïté, sa laideur, regrettant de n'avoir pas un palais à offrir à nos Seigneuries. Et nous de relever ces injustes dépréciations, de faire l'éloge de cette demeure, et ne nous y trompons pas, ces paroles flatteuses chatouillent agréablement l'épiderme de notre hôte, nous le voyons au léger sourire qui contracte presque imperceptiblement le coin de ses lèvres... je dois ajouter, le gîte était entièrement cligne de l'éloge, qui devenait ainsi d'une exactitude sincère. Son Excellence avait acheté cette maison chez les Annamites, car ses subordonnés n'étaient point aptes à édifier un si élégant palais. Démonté, il avait été transporté à dos d'homme, pièce par pièce, et reconstruit sur place. Le trajet était de deux jours, le nombre de coolies porteurs de 150 environ. Naturellement, prix d'achat, corvées, frais de reconstruction, de fêtes, de réjouissances... tout avait été fourni par les heureux sujets d'un chef habitant un si beau palais. La gloire n'en rejaillissait-elle pas sur toute la tribu ? Il était entièrement du plus fin jaquier, d'un jaune or, d'essence très belle et très dure. En face de l'entrée, adossé au mur, l'autel des ancêtres magnifiquement orné : parasols, brûle-parfums, bâtonnets d'encens, bibelots en papier colorié ou étamé, deux luminaires peints, pendent de chaque côté ; aux murs deux superbes défenses d'éléphants, plus haut deux cornes de cerfs. A droite des fusils laossiens sans crosse, tout droits comme un bâton, très longs, accrochés au mur et un superbe Le faucheux. Son Excellence, comme tous ses sujets, est un Nemrod renommé, doublé d'un fin diplomate ; il sait que faire sa cour aux autorités constituées est un chemin qui mène promptement à la fortune. Aussi a-t-il soin de meubler sa maison d'objets de provenance française : fusils, photographies, fauteuils, chaises, tapis, bouteilles de liqueurs, verres, fourchettes, cuillères, assiettes. L'intérieur de cette habitation donne l'illusion d'un musée d'emprunt ou d'un noir costumé à la Belle Jardinière. Les autorités françaises sont reçues ici avec le dernier chic de la capitale, aussi avons-nous eu occasion d'entendre les éloges enthousiastes que certains hôtes prodiguaient à l'adresse du préfet de Cao-tri, « le chef le plus français de la province de Thanh-hoa ». Mais celte masse enfarinée ne me dit rien qui vaille. L'écorce est verte, mais le cur est rouge, est-il dit en langue annamite... Après les premiers moments d'entretien officiel, après avoir mastiqué une bouchée de bétel, le thé est servi sur un plateau incrusté d'une grande valeur, il mérite notre attention. Le temps est très brumeux, la nuit approche, nous exprimons le désir d'achever la récitation de notre bréviaire. Nous pouvons le faire tout à notre aise dans l'intérieur de la vaste enceinte. Le prétoire est perché à la sommité d'un mamelon pour éviter les effluves malsaines des marais avoisinants ; le sol est caillouteux, rougeâtre, très sec, nous sommes au large au milieu de ce rectangle de 80 mètres sur 100 de côté. La nuit tombe tout à fait quand nous terminons notre prière. « J'ai demandé à Dieu de tout mon coeur de faire descendre sur notre hôte et ses sujets la lumière de sa grâce et d'éclairer leurs ténèbres ». J'achevais quand le planton de garde sonne la retraite du soir. Le gong résonne sourdement, les coups d'abord lents, prolongés, s'accentuent, se rapprochent, se précipitent pour finir dans une roulade. Et le son se prolonge longuement au loin, il module ses ondes sur le versant des collines, jusqu'au sommet des montagnes ; il n'est pas de maison, si perdue soit-elle au milieu de la forêt, qui n'entende ce bruit sourd et lointain. Et instinctivement je me mets à genoux et récite l'Angelus, et ma prière monte ardente vers le trône de la divine Mère, en faveur de ceux à qui la Bonne Nouvelle de sa féconde maternité n'avait pas encore été annoncée. Et je ne me relevais qu'après avoir tracé sur moi un grand signe de croix, voulant prêcher d'exemple, car il est évident que chacune de nos plus petites actions, le moindre geste, est épié, commenté par toute la troupe des assesseurs, greffiers, soldats, gens de corvée, serviteurs curieux, dissimulés derrière les parois. Les murs sont transparents et ont des oreilles.
    Pendant ce temps, les chevaux du préfet ont été tirés de leurs écuries, les nôtres logés à leur place. Le proverbe annamite dit en vérité : « Le cheval maigre fait la honte de son maître». Le bien soigner n'est-ce pas honorer le propriétaire. Ils ont reçu une large ration de paddy (grains de riz), une ample provision d'herbe les attend. Le mandarin multiplie ses délicates attentions.
    « A table ! » avec plaisir ! Depuis ce matin, il est cinq heures du soir, nous n'avons rien pris de solide. Une table a été disposée au milieu de la salle principale, elle est, il est vrai, un peu petite, mais ne soyons pas trop exigeants. Une lampe américaine éclaire très bien la pièce, suspension dorée, abat-jour blanc, elle fait très bon effet. Son Excellence attend que nous lui en disions un mot qui produit l'effet prévu. Quatre fauteuils avec coussins rouges, ainsi que l'apéritif..... oui, une bouteille d'absinthe, une amer Picon, avec des grands verres, du sucre, une cuillère, le tout posé sur un tapis plutôt criard, nous attendent. Un satellite qui connaît deux mots de français nous dit : « Abstint m'sieu ! » Il est fier d'exhiber sa science. Au hasard, nous nous servons. Je crois bien que nous nemmes pas gros mal au Pernod fils. Mais à voir notre air gauche, notre précipitation autour des liquides, un expert eut bien vite jugé que nous n'étions pas habitués à « siroter ça ». Le mandarin est assis près de nous, un peu en arrière, il vient honorer notre repas de sa présence nous lions conversation avec lui selon la coutume de politesse, nous l'invitons à s'asseoir à notre table, mais selon la même coutume, notre hôte refuse catégoriquement : « Khong dam. Je n'oserai point ». Absolument comme à l'hôtel Métropole, le service est fait avec promptitude et une certaine aisance qui nous surprend. Nous pûmes constater combien, dans leurs forêts, ces heureux mortels sont abondamment pourvus par le Créateur. Nous arrivions à l'improviste, aucun achat n'avait pu être fait ; en moins d'une heure, le préfet pouvait nous servir toutes sortes de viandes différentes: sanglier, cerf, porc domestique.., paon, volailles préparées avec des herbes aromatiques, menthe et gingembre, assaisonnées de sauces diverses, fortement pimentées. Elles s'étagent, dans vingt assiettes que l'on dépose sur un immense plateau, c'est plus que de l'abondance, c'est de la profusion. Dans de petites tasses, un échanson verse l'alcool de riz, qui creuse l'estomac, développe l'appétit, aux dépens des sucs gastriques, peut-être ; dans des verres plus grands, le vin rouge de table abonde ; et chacun d'élever sa pensée vers le Seigneur par une courte prière, pendant laquelle tout le monde se tient silencieusement droit. A la mode annamite, c'est-à-dire sans se préoccuper aucunement des voisins, chacun pique à droite, à gauche, où bon lui semble, plonge son morceau dans la saumure traditionnelle ; un panetier aux aguets remplit de riz les tasses à mesure qu'elles se vident, un riz blanc comme neige, parfumé. Notre hôte, attentif à tout, entretient habilement le feu de la conversation.
    Vers la fin du repas, nous sommes absolument abasourdis quand on nous apporte des coupes à Champagne... nous esquissons un geste de refus, mais déjà le liquide pétille dans les verres. Un peu émoustillés par l'exhibition inattendue de cette « carte blanche », nous interrogeons le mandarin sur sa provenance. « Elles m'on tété offertes en cadeau, quatre bouteilles seulement ». C'est façon de parler. « Je ne suis pas assez riche pour acheter ces denrées-là ». Seconde façon de parler. Il accepte une coupe et trinque à notre santé, nous portons un toast à la sienne, à toute sa famille et à l'union fraternelle des deux peuples ; il incline respectueusement la tête avec grande distinction, dépose la coupe sur le lit de camp sans l'approcher de ses lèvres, c'est le bon ton. La déférence pour un supérieur lui interdit de boire le même vin en même temps que lui. Apparaissent les desserts les plus variés : bananes, ananas, goyaves, jujubes, oranges, pamplemousses, confitures, toujours à profusion. Le café étant servi, le préfet se lève et nous demande l'autorisation de se retirer. Il veut donner des ordres pour la nuit, il disparaît à reculons. Restent quelques serviteurs, raides comme barres, immobiles comme des statues... Après les grâces, nous allons prendre l'air, il fait bon, la nuit ne sera pas trop chaude. Quand nous revenons après un quart dheure d'absence, tout est débarrassé ; les fauteuils, la table et les accessoires, tout a disparu. Les lits sont prêts, nous n'avons plus qu'à disposer nos moustiquaires. Le maître des céans est là, prêt à prendre nos dernières volontés. Nous lui demandons l'autorisation de célébrer la sainte Messe, il sourit aimablement : « Mais, vous êtes chez vous, Pères, je ne serais point satisfait de vous voir vous gêner, en quoi que ce soit. Avez-vous besoin de quelques objets? Merci, nous avons apporté tout le nécessaire. Bonne nuit, reposez en paix ». Décidément, nous étions enchantés et nous ne cachions pas nos bienveillantes appréciations. Dès l'aube nous célébrâmes la sainte Messe. A 7 heures et demie, le préfet nous fit servir un repas aussi plantureux que celui de la veille, au soir. En retour de tant d'amabilités et de soins assidus, je lui proposais de le photographier, mais il s'excusa, il l'avait été dernièrement par un visiteur. Toutes nos insistances furent inutiles. Nous lui offrîmes un couteau de poche, à manche de corne blanche, un ciseau, des médecines.
    Il les reçut à deux mains, comme de très précieux cadeaux. Jusqu'au bout il restait l'homme le plus poli, l'hôte le plus prévenant, le plus désintéressé.
    Le Père Viallet l'assura, en termes très sentis, combien nous étions heureux d'avoir passé auprès de lui des heures si pleines d'excellents souvenirs, avec quel plaisir nous lui rendrions son hospitalité si un heureux hasard voulait bien le conduire en nos demeures.... Il s'inclina respectueusement et nous reconduisit jusqu'à la porte de sortie...
    Notre confrère se rendit à Vuc-loi où l'appelaient ses affaires. Le Père Roucoules et moi continuâmes notre voyage vers Yen-khuong....

    ***

    Six mois plus tard...

    BIEN CHER CONFRÈRE,

    Le préfet de Cao-tri a, dès le jour de votre départ, fait des sacrifices solennels sur l'autel de son prétoire, pour expier les offenses aux mânes de ses ancêtres par les prières rituelles (le Saint Sacrifice de la messe) que vous avez faites devant leurs tablettes et se réconcilier avec eux...
    Signé : E. R.

    ***

    Février 1904. Je descends, en radeau, jusqu'à Van-nam, accompagner le Père G... malade. Je veux me rendre compte de visu, de l'état des affaires de trois familles qui demandent à se faire chrétiennes. Chemin faisant j'interroge mon pilote. « Et Son Excellence, le préfet de Cao-tri, cet homme si intelligent, si droit, a-t-il pour vous un gouvernement paternel? Gia Ne gruge-t-il pas trop ses sujets ? Gia Gia ? Gia? Gia? Quoi donc ? Réponds-moi ». Tout doucement, à voix basse, car il craint de se compromettre, il me confie : « Il nous gruge. Oui évidemment, comme tous les mandarins ! Il faut bien qu'ils vivent. Oh ! Il n'y en a aucun qui approche de lui. Ainsi après votre visite, il a exigé un buffle pour les sacrifices aux ancêtres... et 14 ligatures par canton ». La sous-préfecture compte 7 cantons ; 98 ligatures, c'était dix fois le prix de notre repas, et le buffle, destiné à apaiser les mânes ancestraux, était allé augmenter ses troupeaux !
    Il faut savoir faire flèche de tout bois.
    Mais la manoeuvre était infaillible pour éloigner de nous les populations.

    ***

    Mai 1904. De passage à Cao-tri, j'aperçois que la porte extérieure de l'enceinte est barricadée. « Son Excellence le préfet est en voyage? Demandai-je au chef de poste. Père, il est retourné (mort). Depuis combien de temps ? Un mois. Les funérailles sont faites ? Pas encore ».

    ***

    Avril 1905. « Son Excellence est-elle ensevelie ? » Demandai-je à ce même personnage, en prenant une tasse de thé. Pas encore. Nous n'avons plus que la peau et les os. Pendant, sa vie il nous soulageait beaucoup, mais après sa mort, c'est encore bien pis ; tous les quinze jours, nous devons fournir un buffle et 10 ligatures pour les repas funéraires. Et ses fils ? En présence du corps de leur père, ils se partageaient l'argent contenu dans le coffre-fort ; un jour le cadet prétend être lésé ; il descend au sous-sol et à travers le plancher, il tire à bout portant un coup de fusil sur son frère. Il est actuellement en prison et le blessé dangereusement malade.

    L'écorce est verte, le coeur est rouge.

    ***

    En deux jours de voyage à travers les montagnes, les torrents, les rocs, la brousse, la forêt, les ravins, la jungle,... par des sentiers à peine tracés, via Chieng-trai, Dau-be, Ban-cang, nous atteignîmes Yen-khuong, nom annamite de Muong-deng (tribu rouge), tribu de la race thai, laquelle race comprend l'ensemble des nombreuses peuplades indépendantes qui habitent les montagnes du Laos. Ce mot est le nom générique sous lequel on désigne toute l'IndoChine centrale, embrassant le bassin du Mékong, les hauts bassins du Ménam et de la Salouen. Les soulèvements transversaux, qui coupent les longues chaînes de montagnes qui sillonnent l'IndoChine du nord au sud, ont occasionné sur les fleuves des barrages qui en sectionnent les biefs et ont rendu impossibles de longues navigations. Ainsi s'explique que la race thai, qui peuple en grande partie le Laos, soit subdivisée en rameaux s'ignorant réciproquement. Au commencement du XIXe siècle, les Siamois, conduits par le général Badin (un ancien officier du premier Empire), conquirent presque tout le Laos. On distingue aujourd'hui le Laos français ou occidental, le Laos siamois ou oriental et les Etats Chans. Le Laos français a été exploré par Mouhot.
    Les villages sont fort éloignés ; la population très disséminée, vivant dans des cases sur pilotis, est d'environ 3.000.000 d'habitants, dont 1.000.000 Laossiens se rattachant aux Birmans par le type, aux Siamois par le langage. Le reste est formé de tribus les plus diverses: Thai-xa ou Kha, Tho, Meo, Man, Moi, Lolo.
    Le langage ou patois de chacun de ces groupements varie assez sensiblement. Tous cependant comprennent ou parlent la langue laossienne.
    La tribu Deng fait partie de la grande famille thai. Le mot thai signifie indépendant, indépendance. Le Thai est fier de ce titre. Combien vaniteusement nous aimons à parer nos noms de titres et de qualificatifs, ces hochets de gloriole ! Combien aussi de vulgaires cartes prétentieusement libellées A. R., ingénieur en chef, directeur de, membre actif du, secrétaire... Et il y en a comme ça des kyrielles. Le Thai, lui, est indépendant. C'est son plus beau titre d'honneur. Aussi toutes ses harangues commencent-elles par ces mots : « Phu Thai. Hommes indépendants, nous tous ». Ces mots Hommes indépendants (Phu Thai) vraiment ne disent rien ainsi platoniquement écrits en six lettres. Il faut les entendre vibrer sur leurs lèvres, saisir l'accent de cette fierté orgueilleusement significative : « Nous sommes de Cette tribu ! » Il n'est pas jusqu'au bambin qui n'ait déjà cet accent. Ils le sucent avec le lait de leurs mères.
    En route interrogez-vous les voyageurs ? Leur demandant quel est leur pays ; si vous dites selon le mode ordinaire d'interrogation : « D'où êtes-vous ? » Personne ni ne comprend, ni ne répond. Si vous ravisant, vous dites : « Eh ! Les indépendants d'où êtes-vous ? » Tout ce monde lève la tête et répond aimablement. Ils ont saisi l'honneur qui leur est fait. Indépendant, c'est le point faible, c'est par là qu'il faut les prendre.
    La liberté, voilà l'idole. A d'autres les gloires littéraires, les palmes académiques, la science, la connaissance des astres, les secrets du ciel, des entrailles de la terre ; à d'autres, l'or, l'argent, la fièvre du commerce, le lucre, la passion des voyages, le tour du monde, le pôle nord, les mines d'or de l'Alaska, l'ambition, les honneurs et leurs cuisantes déceptions, les fruits amers de l'envie, le vol, la rapine, la guerre, la vengeance. A lui le ciel pur, serein, qu'il peut contempler sans le voir partager, l'air qui embaume de senteurs son sang, tout, son être, le spectacle grandiose d'une nature toujours calme. A lui le chant des innombrables voix de la nature, cantique d'actions de grâces au Créateur bienfaisant, à lui l'espace illimité, l'horizon infini, la forêt immense, in divisée, la grande fascinatrice... A lui, le cours d'eau capricieux qui berce ses nuits de son doux murmure, ses eaux claires et transparentes où il se mire ainsi qu'en une glace, l'étroit sentier qui serpente au flanc de la colline en mille détours capricieux. A lui la sauvage sensation de se sentir, la nuit dans sa maison, à l'abri des fauves qui rôdent cherchant une proie ; à lui le concert de leurs luttes nocturnes, le cri rauque du faon en détresse, du daim poursuivi par les meutes de chiens sauvages, le cri perçant du tigre à l'affût, la vision de ses cieux yeux qui percent dans la nuit. A lui le réveil en campagne, sonné par le singe siffleur, répété par le faon à la voix cuivrée, répété encore par la voix claire, brève du coq sauvage, le gazouillement d'innombrables oiseaux qui accompagnent ces voix de soprano, partout la mélodie. A lui l'aigle qui plane dans les airs, la cigale qui égaye ses loisirs, le merle qui caquette à la cime des arbres, l'écureuil ami des graines de palmier, qu'il peut apercevoir de son habitation, et dont les yeux malins brillent comme un rubis. L'abeille sauvage lui distille du miel et de la cire, il n'a qu'à l'aller chercher au flanc des rochers abrités ou dans les arbres creux, il mange abondamment du premier, la seconde lui fournit la lumière et il lui en reste même pour le commerce ; les animaux sauvages lui fournissent souvent d'excellents mets: daims, cerfs, axis, sangliers surtout, chèvres sauvages, rhinocéros, éléphants... Il n'a point besoin de réveille-matin le coq sauvage lui annonce l'approche du jour ; pas davantage de baromètre, le faon avec son cri rauque et sauvage lui annonce les changements de temps bien plus fidèlement que tous nos savants instruments ; pas davantage de calendrier, les fruits des arbres lui disent les changements de saisons à l'apparition du fruit de tel arbre, il plante son riz, à la floraison de telle liane, il sème son coton ; chez lui la faim n'a jamais amené la mort de personne. La famine désole-t-elle le reste du monde ? I1 la forêt, la grande pourvoyeuse, là est la réserve de tubercules, racines, essences mangeables, feuilles tendres, fruits délicieux... Ses cours d'eau lui donnent du poisson, de premier choix, il ne rencontre jamais d'écriteau « pêche réservée, chasse interdite ».
    Il est ignare des lettres. Il lit bien plus facilement dans le grand livre de la nature, il possède la clef de toutes ces beautés qui nous sont inconnues parce que nous ne savons pas les pénétrer. Il n'a pas de livres. I1 confie ses pensées à l'écorce des arbres, elles se gravent en plus beaux caractères.
    La vapeur ne l'emporte pas fiévreusement à travers les espaces. Il a ses chemins mouvants qui le mènent où il veut. Pas d'or, c'est le principe de tous les malheurs. Les beaux habits, les costumes, la soie, les parures, les atours, le laissent indifférents ; il confectionne lui même de la bonne et saine cotonnade ; son vêtement est simple, de bon goût. Il va pieds nus, c'est un besoin de moins à satisfaire, une dépense de moins à son budget et une coutume très hygiénique, recommandée ; par Mgr Kneipp. Il trouve Même fort drôles, nos goûts nous emprisonner des membrés faits pour la liberté, le grand air !
    Lui seul vit vraiment sa vie, il la vit même à longue échéance, lentement, posément, sans fièvre, il ne brûle point l'étape. A chaque jour suffit sa peine. A quoi bon se créer des soucis ? Ah ! Il mourrait, j'en suis sûr, s'il devait, comme nos ouvriers d'usine, s'astreindre à suivre une heure. 4 heures 1 /2 ? Qu'est-ce que cela ? 9 heures moins 1/4 ? Qu'est-ce à dire ? I1 ne comprend pas. Il ignore l'heure et les subdivisions que nous en avons faites. La notion du temps est dans son esprit vaguement déterminée ; il n'a qu'un mot pour désigner une durée de temps, c'est le motcho, qui signifie indistinctement : heure, espace, moment. Quelle heure est-il ? Nous venons de lâcher les buffles, nous allons dîner. Nous allons souper, les troupeaux sont rentrés. Il ne dit point : il est 5 heures, il faut se lever, il est 10 heures, il faut prendre le repas ; 9 heures, il faut lâcher les troupeaux. Non, il regarde le soleil, l'inclinaison de l'ombre, il lâche ses bêtes, il doit être l'heure ; il a faim, il doit être l'heure de manger ; point d'entraves à sa liberté, il règle lui-même le temps et ne lui est point soumis en esclave. Les principales divisions de la journée sont : le cri de la poule, 2 ou 3 heures du matin ; dès l'aurore, le lever ; la sortie des bestiaux, de 8 à 9 heures du matin ; le repas du matin, 10 heures ; le milieu du soleil, midi ; l'heure d'aller à la forêt, de 2 à 3 heures de l'après-midi, après la sieste ; la rentrée des troupeaux, de 4 à 6 heures ; le repas du soir, de 8 à 9 heures.
    Il a adopté la classification chinoise des mois lunaires, mais-avec un jour de retard ! Qu'est-ce qu'un jour ?
    Tous les septièmes jours sont fériés, c'est le repas en l'honneur du Pha (ciel). Le tambour l'annonce à tout le village ; les travaux des champs sont suspendus, hommes et animaux de travail se reposent une journée.

    ***

    Le réveil est facultatif pour le Thai qui s'étire, se frotte les yeux, fume une pipe et se demande ce qu'il va faire : la moisson est achevée, le riz est planté, le manioc aussi, tout pousse admirablement... allons faire un tour de chasse, allons vérifier les pièges tendus, quelque gibier peut-être s'y est laissé prendre ? Et il part, son fusil sur l'épaule, content comme un roi. Son fusil, voilà l'identification de son indépendance ; aucune loi restrictive ne vient mettre dans son esprit la moindre inquiétude, le gendarme ne lui donne pas la frousse, gendarmes, gardes-champêtres, commissaires de police, juges de paix... inconnus ! Le chasseur de Louis Veuillot s'exalte, sa carabine élevée dans les airs, au sommet des Alpes, grisé par un moment de liberté, mais si le gendarme arrivait ! Le Thai, lui, jouit de la plénitude de la liberté, comme le robuste paysan jouit de sa bonne santé toujours et continuellement.
    Pendant la journée a-t-il sommeil ? Il dort. Lui prend-il Fantaisie d'aller au bain ? Il descend au torrent, son eau est si propre, si pure, si transparente ! Quelle délicieuse sensation de s'y plonger ; avec le sable du rivage il se frictionne tout le corps, baigne sa longue chevelure ; une chaleur bien douce circule dans tous ses membres et il éprouve une satisfaction intense ; son appétit est aiguisé, sa nourriture sobre, fruste presque, lui parait l'idéal du repas.
    A-t-il envie de fumer une pipe ? Il s'offre ce plaisir ; à la maison, aux champs, en route, il allume un petit feu et, sans précipitation, pendant que son buffle se repose, il envoie aux nuages des bouffées de fumée qu'il contemple amoureusement.
    La langue lui démange-t-elle ? Il va faire visite au voisin. Le Thai est né bavard, ses longs loisirs, ses longues soirées... il les passe à tailler des bavettes ; de quoi cause-t-il? De rien. Il raconte mille fois la même histoire, répète aussi souvent la même légende... elles lui paraissent toujours aussi, savoureuses, semblable à l'oiseau qui répète la même chanson, qui la trouve toujours de plus en plus belle et s'en grise. Mais le grand, l'agréable plaisir, c'est l'arrivée d'un étranger, d'un voyageur... Alors tous accourent, l'entourent, le questionnent avidement, lui demandent de raconter les nouvelles, et s'il est disert, il sera retenu un jour, deux jours... C'est le trouvère qui égayait autrefois les interminables soirées d'hiver dé nos pères calfeutrés en leurs castels, par ses récits sans fin, ses ballades joyeuses, ses contes amoureux, ses romans de la rose, ses critiques acerbes du renard, ses fictions heureuses et ses adulations intéressées. Rien de plus large que le train de vie familial. Quelques traditions se sont formées le long des temps sur la besogne de chacun des membres de la maison, il ne conçoit pas mieux et se garde bien de toucher à ces us et coutumes que lui ont légués les ancêtres, que l'expérience a sanctionnés. C'est le maximum de liberté pour tous, autant qu il est compatible avec les nécessités, quotidiennes de la vie. Au lever, c'est la liberté pour tous : boeufs, chevaux, buffles, chèvres, cochons, canards, poules, tout est lâché et errera toute la journée où bon lui semblera... à une seule condition, de revenir à la nuit tombante... et encore. Maintes fois les buffles ne reviennent, ah ! Bast ! On ira les chercher demain ! Demain, c'est trop tard, le tigre les a mangés ! Tant pis! Les enfants vont s'amuser ; leur réponse est aussi universelle que significative : « Nous allons nous amuser, tiens ! » Il ne sait donc pas que c'est là notre occupation, ont-ils l'air de dire en vous regardant d'un air de reproche.
    Le berger suit bien ses bestiaux, quand le riz est planté, mais de loin, très loin, il a son arbalète, son couteau, pensez donc ! Il a bien autre chose à taire. Les buffles enjambent-ils les barricades? « Tu n'avais qu'à les faire plus hautes, plus solides ». Dévorent-ils le riz? « C'est prêté, rendu ». Une sanction? À peine un mot de reproche, jamais de punition ! Les marmots ne rentrent-ils pas pour dîner ? Ils dîneront ailleurs. Même le soir ne reviennent-ils pas ? Ils sont chez le voisin, ils reviendront demain. Au retour c'est à peine si on leur demande où ils ont passé la nuit !
    Dans le même village, à l'heure du repas, les hommes surtout, ne se donnent souvent pas la peine de revenir à la maison distante de 20, 40, 100 mètres, ils dînent sans façon où ils sont en visite, ils restent même assis à la même place, la maîtresse de la maison leur apporte le riz et la conversation continue. C'est tout à fait reçu.

    ***

    La femme est moins libre : au lever elle soigne la basse cour, fait la toilette des marmots, pile le riz, va faire la provision de bois, prépare le repas. Dans la soirée, elle arrache les herbes dans la plantation de coton, de riz, de manioc. A l'époque de la moisson, elle coupe les épis de riz, les lie par poignées, les dépose en tas, son mari le transportera au grenier. Quand le coton est arrivé à maturité, elle le cueille, le sèche, le manipule pendant les longues veillées ; le fils le tresse, le tisse. Quand les jeunes pousses de bambous abondent dans les bois, c'est elle qui va les déterrer, les serre dans sa hotte et par dessus elle empile des paquets d'herbes tendres, principalement des fougères, qui serviront à préparer un plat très goûté. Quand elles se rendent ainsi au bois, elles se réunissent en nombre et emmènent avec elles leurs chiens pour se préserver du tigre, parlent très fort pour l'épouvanter, mais rarement permettent à leurs petits enfants de les suivre, ou si elles sont dans l'obligation de le faire, les gardent soigneusement à vue. De goûts très simples, elles se bornent à broder l'extrémité inférieure de leurs jupes, l'extrémité de leurs turbans et caracos, teignent elles-mêmes leurs habits et préparent leurs teintures.
    De moeurs très douces, naturellement paisible, obéissante, très soumise à son mari, laborieuse, alerte, forte, courageuse, sobre, très attachée à ses enfants qu'elle gâte même, la femme Thai n'a pas l'humeur querelleuse, méchante, emportée de sa cousine la femme annamite. Elle joue dans la maison un rôle effectif, réel, cuique suum ; le mari ne vendra jamais le porc qu'elle a nourri, les canards, les poules qu'elle a soignés, sans son consentement. Elle en a le soin, elle en retire le profit. Elle sait même faire respecter ses droits, mais à voix basse, sans acrimonie. Ses arguments sont toujours écoutés, respectés. Je n'ai jamais ouï, en pays filai, les scènes d'outrages, les bordées d'injures sans nom, ni assisté aux pugilats échevelés qui sont le pain trop souvent servi en Annam.
    Il faut avouer cependant qu'elle cède à celles-ci en vivacité ; si elle a la ténacité du buf, elle n'a pas l'entrain de l'abeille. Sa sage lenteur cousine peut-être un peu avec la lambiner. Tout son travail se déroule lentement, posément, sans presse ni tourment. Ce n'est pas pressé. Voilà son système philosophique1.

    1. Le sexe fort est moins astreint, mais il doit supporter les grosses fatigues, faire les travaux pénibles. Il abat les arbres, pour construire la maison, défriche les terrains de culture dans la montagne, les champs incultes, laboure, herse, tait les semis de riz, irrigue, va chercher les produits d'exportation: rotin, fibres de palmier, feuilles de bananiers, faux-gambiers, caoutchouc, benjoin, miel sauvage, cire ; il chasse, pêche fait les corvées, transporte les bagages, refait les routes, les ponts, conduit le radeau, porte le riz, répare son castel, veille sur les troupeaux, fait les transactions importantes, discute les affaires de la tribu, va les traiter devant le mandarin, fume l'opium ou va se promener.

    ***

    Pour n'être pas bruyamment manifestée, l'horreur qu'éprouve le Thai pour toute restriction de sa liberté est profondément enracinée. Les moindres faits qui, pour nos natures passeraient inaperçues heurtent violemment et profondément la sienne. L'extrême sensibilité de ses impressions nous échappe, son âme vibre à des sensations guenons ne soupçonnons pas, de même que notre oreille ne sait point comme la sienne saisir les bruits de la forêt. La sensitive se replie, ses feuilles très irritables se ferment, ses folioles s'abaissent comme si elles étaient flétries, à un choc que notre ouïe ne perçoit même pas, à une ride que nos yeux ne distinguent même pas ; l'esprit d'indépendance du Thai est d'une impressionnabilité bien supérieure encore. Aussi est-il nécessaire d'acquérir, pour le mener, un doigté spécial qui ne s'acquiert que par une longue expérience jointe à une douceur constante, une douceur sans bornes, une douceur poussée jusqu'à la faiblesse. L'injure, les mauvais traitements le blessent au cur, sa rancune devient profonde, et rien n'effacera ce souvenir, rien, pas même la vengeance. Sa vengeance à lui, c'est la fuite. Le chef du village, le chef de la tribu le grugent-ils ? Les impôts sont-ils trop lourds ? Les corvées trop fréquentes ? Il prend son vol vers des régions-plus indépendantes. A la nuit il réunit son monde en silence, la femme place les hardes dans une hotte, lui, emporte les marmites, tous les ustensiles, emmène le buffle à qui on a préalablement enlevé sa clochette, les mioches suivent la mère et ils disparaissent. Il laisse le chef, chef d'un village sans habitants, d'une terre sans bras. Le seigneur voisin est heureux de recevoir cette nouvelle recrue, surtout si la famille est nombreuse, il lui octroie des vivres pour lui permettre d'attendre la prochaine moisson, il trouve le logis chez un ami, reçoit des champs en partage, devient citoyen de la nouvelle tribu jusqu'à la première injustice ou offense. J'ai traversé des territoires ainsi complètement abandonnés, où vivaient naguère à l'aise cent foyers ; à Muong-pao, par exemple, le vide s'était fait parce que les corvées étaient trop nombreuses. Il en est qui préfèrent rompre tout à fait avec le genre humain et vivre en pleine forêt.
    (A suivre).
    1908/93-113
    93-113
    Thaïlande
    1908
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