Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Au pays Tamoul

Au pays Tamoul
Add this
    Au pays Tamoul

    Comme, sans doute, vous l'avez appris dans vos jeunes ans, la date du 1er juillet annonce que le premier semestre de l'année est écoulé et si, pour beaucoup d'entre vous, cela veut dire que l'époque des vacances est proche, pour le missionnaire en pays tamoul cela signifie du moins que le gros travail touche à sa fin. Du travail, il y en aura jusqu'à la fin de décembre, il y en aura toujours ; mais, désormais, ce travail pourra se faire « à tête reposée », c'est-à-dire sans « être sur les dents » d'une manière habituelle, et c'est là chose qui compte.
    De janvier à Pâques, le missionnaire parcourt ses villages. A chacun de ses retours au centre du district, il s'occupe en hâte de rassembler les matériaux et d'élaborer les plans pour les bâtisses que bientôt il entre prendra, suivant le plan fixé dès avant Noël. Ces tournées d'administration, je vous l'ai dit, ne sont pas pour le missionnaire le plus mauvais de son temps. Sans doute, le travail n'y manque pas, ni la fatigue, ni l'absence des commodités les plus usuelles : mais la saison est bonne, la mousson du nord-est entraînant toujours à sa suite une fraîche brise qui veut bien se maintenir jusqu'à la mi-mars et quelquefois plus longtemps. On se lève plus tard le matin et c'est un charme sans pareil. On fait son travail tout doucement, comme on aimerait le faire toujours. N'ayant à examiner les affaires que d'un village à la fois, on vit dans un calme relatif. Il y aurait même le plaisir des déplacements si les chemins étaient meilleurs. Alors réellement peut-on dire qu'à chaque jour suffit sa peine.
    Mais dès la mi-mars, le soleil sort de sa torpeur pour s'en donner à coeur joie pendant trois longs mois, desséchant, brûlant, parcheminant toutes choses, faisant honnêtement son devoir de soleil tropical et transformant la terre indienne en un four où pâtissent plantes, bêtes et gens.
    Enfin, la mousson du sud-ouest s'établit et, si elle apporte avec elle un vent sec des plus violents et des tempêtes de sable, bientôt aussi, du moins en principe, ce sont des orages et des pluies rafraîchissantes. La pluie ! Depuis deux ans, le paysan tamoul a perdu l'habitude d'en jouir ; aussi suffit-il d'une courte ondée pour qu'il reprenne une notion claire de ses bienfaits et renaisse à l'espérance, et le voilà qui, sans plus attendre, réattelle ses boeufs à la charrue : mais du même coup il disparaît de la circulation et le missionnaire désormais mettra difficilement la main sur lui.
    Aussi la « saison », la saison du travail pour le missionnaire, coïncide-t-elle avec la saison du repos pour les chrétiens. D'avril à juillet, le paysan gardera la maison et s'il y a quelque affaire à régler, c'est le moment propice. Les enfants viennent régulièrement à l'école et on pourra pousser un peu l'enseignement du catéchisme et faire faire les Premières Communions. Le temps étant favorable, on profitera des soirs sans lune pour donner des projections fort appréciées, et des soirs « enlunes », pour des jeux divers ou séances de gramophone...
    C'est aussi, hélas ! Oserai-je dire, l'époque des fêtes patronales, et Dieu sait si nos chrétiens sont attentifs à n'en laisser passer aucune sans faire parler la poudre et promener, toute une nuit, en une marche lente à rendre jalouse la plus lente des tortues, les chars monumentaux et pauvrement décorés de leurs Saints préférés, au son de toutes les musiques et de tous les tambours qu'ils ont pu découvrir à dix lieues à la ronde.
    C'est encore l'époque des « nadagams » ou comédies (quand ce ne sont point des tragédies) qui ordinairement accompagnent la fête du village. Nos gens raffolent de ces représentations, de ces pièces dont ils chantent l'interminable « libretto » sur une même ritournelle, comme une complainte du temps passé. Et comme cela ne serait pas encore assez long, ils le coupent d'intermèdes variés où les coqs de villages s'étudient à mettre en évidence leur savoir et leur habileté à distraire le public. Le missionnaire n'aime pas ces comédies : il les déteste presque autant que le diable en personne, car la préparation, le soir, après le travail, en est trop souvent pour certains une pierre d'achoppement : source de disputes et de choses plus graves. Mais, aussi longtemps qu'il n'aura pu trouver un « ersatz », un quelque chose pour mettre à la place, il lui faudra bien faire contre mauvaise fortune bon coeur. C'est que la vie au village est terriblement monotone : on n'y connaît guère de distractions. Pendant la saison des travaux, passe encore : le paysan tamoul, le Gounden peut-être plus que les autres, est un rude travailleur et, aussi longtemps qu'il travaille, il ne songe à rien d'autre. Mais le voici soudain libéré de tout travail : désoeuvré il rôde, il dort, il palabre. Et le soir venu, il ne sait plus que faire. Aussi lui est-il difficile de résister à la tentation et, en cachette, il va à la comédie payenne que les Hindous ne manquent pas de donner dans leur quartier. Mais par-dessus tout, il faut au chrétien sa comédie à lui, dans son quartier à lui, selon sa tournure d'esprit à lui, jouée par les gens de chez lui. Cette comédie, il l'a vu représenter peut-être dix fois, car le répertoire est restreint, mais peu importe ! D'ail leurs, il y aura bien des intermèdes nouveaux, et c'est surtout cela qui l'intéresse.
    C'est encore l'époque où le missionnaire bâtit, quoique du point de vue technique ce ne soit pas la meilleure saison. Dès avril, il convoque le ban et l'arrière-ban des maçons les moins sots du voisinage et même de plus loin, car il s'agit de faire aussi vite que bien. Les constructions ! Un des grands tourments du missionnaire, non seulement pour les dépenses qu'el-les entraînent, mais aussi parce qu'elles sont un travail fatigant et odieux entre tous, nos maçons ont le génie de l'à peu près : une absence du Père et, à son retour, il faut bien vite défaire ce qui a été fait pour recommencer le lendemain. Mais travail nécessaire entre tous, car aussi longtemps qu'il n'est pas doté des bâtiments indispensables à la marche de ses oeuvres, le district ne peut être considéré comme installé définitivement.
    Par ailleurs, c'est l'époque des vacances, où séminaristes et élèves de l'Ecole Normale rentrent au village, riches d'un nouveau savoir et d'une bonne volonté accrue. Encore faut-il les surveiller et trouver des occupations à ces excellents enfants qui se nomment Susai, Arokiam, Anthonisamy, Tambusamy, Nayagam. Cette année je m'étais aventuré à prier le Supérieur du Grand Séminaire de m'envoyer un de ses bons séminaristes pour m'aider un peu, m'imaginant que, pendant quelques semaines, je pourrais me permettre ainsi une sieste supplémentaire et passer un peu plus de temps à ma table de travail. Mais voilà que cet excellent « Abbé » s'intéressa si bien aux oeuvres du district qu'il parut bien vite évident qu'il valait mieux profiter de sa présence pour donner une nouvelle impulsion aux écoles, grouper plus étroitement les meilleurs de nos gens, les instruire plus solidement des choses oubliées ou jamais apprises. Et à voir la somme de travail ainsi fournie à deux pendant sept semaines, je me demandais si les curés qui ont un bon vicaire connaissent bien leur bonheur.
    Cette période des chaleurs est aussi celle où le ravitaillement devient difficile, où le jardin, sec comme un amadou, se refuse, malgré les arrosages les plus abondants, à produire le moindre légume. Ce n'est qu'un détail, mais la vie au dire de gens fort instruits étant faite de toutes Petites choses, je m'en serais voulu de ne pas vous signaler cette minutie.
    Aussi bien, quand juillet arrive, c'est une résurrection, l'espoir prochain d'un retour à la vie normale, complété de la joie du travail accompli.
    Mais c'est aussi la date du règlement des comptes, l'échéance fatidique qu'attend le Procureur pour vous adresser sous une enveloppe anodine le relevé des comptes semestriels jour sombre entre tous ! On essaye de se persuader que ce pauvre Procureur n'y est plus, qu'il a perdu la tête, du moins qu'il se fait vieux et confond les unités avec les centaines. Enfin il faut bien se rendre à l'évidence et constater, la larme à l'oeil, que le compte est exact. Hélas !...

    G. BONIS,
    Missionnaire de Pondichéry.

    1935/269-272
    269-272
    Inde
    1935
    Aucune image