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Au pays des rubis et des saphirs

EN BIRMANIE Au pays des rubis et des saphirs Mogok, ville des rubis et des saphirs. Ici, je suis à 1.200 mètres d'altitude, donc la température est modérée et la malaria n'existe pas. Le matin il fait même aussi froid que chez nous. C'est le meilleur climat de toute la Birmanie et le paysage est très beau : fleurs, forêts, montagnes.
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    EN BIRMANIE

    Au pays des rubis et des saphirs

    Mogok, ville des rubis et des saphirs.
    Ici, je suis à 1.200 mètres d'altitude, donc la température est modérée et la malaria n'existe pas. Le matin il fait même aussi froid que chez nous. C'est le meilleur climat de toute la Birmanie et le paysage est très beau : fleurs, forêts, montagnes.
    Les mines de pierres précieuses n'ont rien d'intéressant à visiter. J'ai voulu voir comment les Shans y travaillent. Beaucoup n'ont que des pioches pour gratter la terre jaune, or il faut creuser un puits jusqu'à une certaine profondeur : en général rubis et saphirs se trouvent parmi les graviers et l'argile qu'il faut laver et tamiser. Malheureusement la recherche des pierres coûte cher ; si quelques-uns réussissent à faire fortune, le plus grand nombre restent dans la misère. Au mois d'août, un Birman a vendu un rubis gros comme le pouce pour la somme de 300.000 roupies, c'est-à-dire 4.000.000 de francs environ. Au mois d'octobre, deux autres ont été vendus l'un 20.000, l'autre 12.000 roupies. C'est la ville de Paris qui fait le marché des grosses pièces de valeur : deux Shans demeurent toute l'année rue de la Paix, pour vendre les pierres de Mogok. Depuis la crise, le prix a beaucoup baissé et même il est très difficile de vendre ; le change à Paris est trop bas ; la conséquence est que les Shans de Mogok sont dans la misère. Pour gratter la terre à Mogok et dans un rayon de 15 kilomètres, on doit payer une licence. Si on travaille avec des pioches, c'est 130 francs par mois et par ouvrier ; si c'est avec une machine électrique, c'est 260 francs par mois et il faut toujours une équipe de quatre hommes pour creuser, laver, ta miser la ferre. Des Shans ont ainsi creusé la pierre pendant des mois et des années et n'ont rien trouvé. Les patrons ont plus de chance de s'enrichir, car seuls ils sont autorisés à vendre les pierres ; ils doivent 35 % au gouvernement comme taxe sur le capital si la pierre vaut plus de 500 roupies (6.000 francs), et 30 % aux ouvriers qui l'ont trouvée. Comme les Shans ne sont pas très malins et ne savent pas le birman, ils peuvent difficilement engager un procès. Les Birmans, les Indiens et même les Anglais en profitent.
    L'année dernière, à Kathé, village situé à 10 km d'ici, un Anglais, marchand de rubis, a été tué par trois Shans. Un soir, ceux-ci étaient venus lui offrir des rubis ; après les avoir bien examinés et pesés, le marchand les met dans son coffre-fort et dit aux trois Shans de venir le lendemain chercher l'argent. Le jour suivant, nos individus reviennent avec joie pour toucher les gros sous. L'Anglais leur demande ce qu'ils viennent faire : « Chercher le prix des rubis que vous avez achetés hier. Avez-vous un reçu signé de moi ? Non, Eh bien ! Allez-vous-en. Rendez-nous nos rubis alors ». Il les mit brutalement à la porte. Ces Shans ne pouvaient pas intenter un procès au monsieur car, n'étant pas patrons, ils n'avaient pas la permission de vendre eux-mêmes leurs rubis. Ils auraient donc sûrement été condamnés à une amende par le gouvernement... Le soir même, ils reviennent à la maison du marchand et le font demander. Lorsqu'il parait sur le seuil, ils l'attaquent à coups de couteaux et le tuent, puis s'enfuient en Chine. Le semaine dernière, au tribunal de Mogok, j'ai lu une lettre où on promettait 1.000 roupies de récompense à qui donnerait des renseignements sur l'assassin.
    Depuis 1932, la Compagnie des mines de rubis faisait très peu d'affaires, l'agent de liaison ne touchait plus que 800 roupies par mois (10.000 francs environ). Celui-ci buvait quatre bouteilles d'alcool par jour, trois de rhum et une de gin, mais il n'était jamais ivre ; il est mort ici, il y a actuellement un an. Son fils et sa femme ne se sont pas dérangés pour venir le consoler à son lit de mort ; ils ont même refusé de faire quoi que ce soit pour les funérailles : la Compagnie avait envoyé des charpentiers avec un camion, et en une heure tout était fini.
    Du temps des rois Birmans, c'étaient les Français qui avaient le monopole des mines de rubis de Mogok ; ils devaient fournir la soie au palais du roi à Mandalay. Le dernier témoin de ce temps a disparu il y a cinq mois : Mademoiselle de Nigris est morte à Mandalay à l'âge de 98 ans ; elle était de Lyon et fournissait la soie pour les parasols et les robes des rois. En 1890, les Anglais ont enlevé ce monopole des rubis aux Français et formé une Compagnie dont le principal actionnaire était un Juif de Paris. Quand celle-ci était florissante, elle employait 10.000 ouvriers par jour : cent Européens, surtout des Anglais, se chargeaient de la marche des affaires.
    Aujourd'hui rubis et saphirs se vendent encore, mais à bon marché. Il y a un an, un Juif russe a fait ses provisions de pierres précieuses et ira demeurer neuf mois à Paris, où il habite depuis 1908. Quatre ou cinq Indiens demeurent ainsi à Paris pendant neuf mois de l'année et viennent à Mogok acheter des pierres.
    En Birmanie, là où les bouddhistes sont très nombreux, il y a des conflits sanglants entre Birmans et Indiens musulmans ; des centaines de ces derniers ont été tués et leurs maisons de commerce pillées et brûlées. Les bonzes sont à la tête des assassins et des voleurs, mais comme ceci est considéré comme un mouvement politique, le gouvernement ne se montre pas sévère envers eux, il faut respecter la religion de Bouddha. A Mandalay, le marché est gardé depuis deux mois par des soldats, les Birmans veulent la Birmanie pour les Birmans, mais les Musulmans ont tout le commerce.
    Pour moi, je constate que ces troubles secouent un peu l'apathie des bouddhistes ; peut-être la vue de bonzes assassins et incendiaires fera-t-elle réfléchir quelques-uns de leurs fidèles. Des centaines de bonzes ont été abattus à coups de fusil pendant qu'ils pillaient, mais les policiers birmans ont refusé de tirer sur eux...
    Mogok, ville des rubis et des saphirs, située dans notre Birmanie où plus de 12.000.000 de païens restent encore à convertir... On y attend en plus grand nombre les ouvriers apostoliques.

    Fr. MERCEUR,
    Missionnaire de Mandalay.

    1941/20-21
    20-21
    Birmanie
    1941
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