Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Au pays de la Vie Heureuse

Au pays de la Vie Heureuse A notre époque de pessimisme quasi totalitaire, on pourrait croire que ce pays de la vie heureuse n'existe que dans la lune ou quelque planète extravagante. Et pourtant notre petite terre, malgré certains esprits chagrins, recèle encore dans plusieurs de ses régions habitées, de ces oasis où l'on aime faire une promenade et secouer violemment ses idées moroses. Tout voyageur attentif en convient assez vite quand il gagne la Malaisie.
Add this
    Au pays de la Vie Heureuse

    A notre époque de pessimisme quasi totalitaire, on pourrait croire que ce pays de la vie heureuse n'existe que dans la lune ou quelque planète extravagante. Et pourtant notre petite terre, malgré certains esprits chagrins, recèle encore dans plusieurs de ses régions habitées, de ces oasis où l'on aime faire une promenade et secouer violemment ses idées moroses.
    Tout voyageur attentif en convient assez vite quand il gagne la Malaisie.
    La Malaisie ! Pays heureux ! Anglais, Chinois, Indiens et Malais sont les quatre principaux types à différences raciales que l'on rencontre sur ses routes. L'Anglais a sur tous la supériorité intellectuelle indéniable, l'apanage de l'autorité, l'éminence de l'argent. Le Chinois, migrateur et chafouin, suit l'Anglais et guette le gain : c'est le mercanti des pays neufs, insouciant de la semaine des quarante heures, tâcheron sans congés annuels payés, mais qui ravitaille la classe ouvrière en riz, en alcool et en opium si besoin ; c'est le coolie des mines d'étain, le marchand ambulant, l'homme du comptoir, le prêteur à la petite semaine, le défricheur, l'entrepreneur, l'industriel qui réussit à gagner le ciel économique de tous les continents. Indiens et Malais enfin représentent les équipes nécessaires des plantations de caoutchouc, les spécialistes de rizières et, sur les rivages maritimes, les maîtres pêcheurs.
    Or, bien qu'il y ait Anglais, Chinois, Indiens et Malais (et une kyrielle d'autres mélanges de races), on est frappé de la paix qui règne partout dans ce pays. Paix et sécurité que des troubles grévistes insignifiants ne parviennent point à entamer. Bien des journalistes superficiels pourraient croire par exemple que le port de Singapore où ruisselle une activité de tour de Babel serait tout désigné pour des fermentations bolchevistes : il n'en est rien. La paix y est profonde et inaltérable comme l'eau bleue qui déferle à ses quais. C'est que croyances, questions de couleurs, de peau, de nationalités, laissent indifférents ceux qui tiennent en mains les balances de la justice. Toutefois, et ceci est d'importance à Singapore plus qu'ailleurs, s'avère vrai le fameux axiome : Si vis pacem para bellum. L'île n'est qu'un hérissement dissimulé de canons, qu'un redoutable amas de casernes. Forteresse impériale, elle a pléthore de soldats, de marins et d'officiers. La redoutable base navale enfin, dont nul ne saurait mesurer la valeur stratégique exacte et dont le coût fabuleux reste secret, rend l'île pratiquement imprenable. Mais cette domination militaire et navale a le tact du gentleman qui respecte les droits du passager d'escale et qui se garde bien de l'éblouir.
    Le touriste d'occasion n'admire en effet à Singapore qu'une ville très propre, des avenues pleines d'ombre, un Hôtel des postes magnifique, des jardins aux gazons fleuris et verts, des champs de sports considérables, sans se douter que certaines gueules de canons invisibles sont prêtes à cracher à quelque quarante kilomètres en mer des obus d'une tonne chacun.
    Il est en Malaisie une autre armée qui semble se réveiller en 1937 d'une façon merveilleuse ; c'est celle que composent les compagnies d'étain, de caoutchouc, d'huile de palme, d'ananas, etc... La Malaisie Britannique territorialement plus petite que l'Angleterre et avec un dixième de sa population, ne possède pas moins de 3 millions d'acres plantés d'« heveas brasiliensis » et produit environ la moitié du caoutchouc du monde. En 1905 la Malaisie n'offrait sur le marché que 130 tonnes de caoutchouc, tandis qu'elle pourrait en vendre aujourd'hui plus d'un demi million de tonnes. Avant 1876, il n'existait pas dans toute l'Asie un seul caoutchoutier de Para, tandis qu'on en compte plus d'un milliard en 1936. L'histoire du caoutchouc transplanté des forêts de l'Amazone pour être cultivé en Asie est quasi romantique. Ce fut en effet vers la seconde moitié du dix-neuvième siècle qu'il devint évident que le caoutchouc sauvage de la jungle brésilienne ne pourrait bientôt plus suffire à la demande. Mais le Gouvernement brésilien faisait bonne garde et ne voulait vendre à aucun prix des semences à l'étranger. Ce fut Sir Henry Wickham qui, évadant la vigilance gouvernementale, parvint à se procurer en guise de spécimens botaniques 70.000 graines. De celles-ci sans doute la plus grande partie ne put germer, mais il en resta suffisamment pour qu'on puisse en expédier à Ceylan et en Malaisie. D'où la fabuleuse richesse.
    Quant à l'étain, plus d'un tiers de la production mondiale sort de Malaisie. Il faut avoir traversé les Etats de Perak et de Selangor pour se rendre compte du formidable travail que demande l'extraction de l'étain. Actuellement les deux tiers des mines sont la propriété d'Européens et d'Australiens, et le dernier tiers appartient à des Chinois. Pour la main-d'oeuvre elle est chinoise 90 pour cent. Les revenus provenant de l'exportation de l'étain l'emportent de beaucoup sur les autres perçus par le gouvernement. Sans doute depuis six ans, la production de l'étain a-t-elle été considérablement restreinte, mais la part donnée à la Malaisie entière (près de 100.000 tonnes annuellement) reste fort satisfaisante et rémunératrice.
    Il y a 50 ans des pessimistes affirmaient que les mines d'étain malaises seraient épuisées au bout de 10 ans ; quelques optimistes prédisaient 25 ans. Or, non seulement l'étain n'est pas épuisé, mais des informateurs sérieux assurent qu'à toute époque d'avenir on pourra toujours et toujours soutenir que la production en Malaisie en a encore pour 10 ans !
    Disons maintenant un mot rapide de l'Agriculture en Malaisie qui ne s'est guère développée que vers le milieu du dix-neuvième siècle. Aux seizième et dix-septième siècles, l'industrie des épices était florissante et ravitaillait principalement la flotte de la Compagnie des Indes. Puis vinrent les cultures de la canne à sucre, du tapioca, du café, remplacés en grande partie par le caoutchouc aujourd'hui. Il n'y a guère Glue le riz qui, par suite de la croissance de la population malaise et chinoise, gagne maintenant, et chaque année, du terrain. Les statistiques donnent pour 1936, 750.000 acres de rizières fournissant une récolte de 320.000 tonnes. Récolte toutefois, avouons-le, bien insuffisante puisqu'elle ne représente que 41 pour cent de la consommation locale.
    Après le riz, citons les plantations de cocotiers qui se trouvent partout en Malaisie. Le coco fournit en effet la nourriture, la boisson, le combustible aux habitants. Il y aurait environ 600.000 acres de cocos plantés en Malaisie avec une exportation annuelle de 112.000 tonnes de copra d'une valeur d'un million de livres sterling. Un nouveau débouché pour le copra vient d'une huile qu'on en extrait et qui est de plus en plus utilisée dans les manufactures britanniques.
    Signalons enfin la fameuse huile de palme dont l'accroissement en plantations magnifiques s'étend chaque année. On reste éminemment rêveur sous ces arbres d'un vert argenté, que l'on aperçoit parfois en passant en chemin de fer, devant l'énorme travail combiné de l'homme et du sol nécessaire à l'épanouissement et à la sauvegarde de ces arbres. Il ne faut pas oublier, en effet, que toutes ces plantations de palmiers, de « rubber trees », que toutes ces mines, etc., sont autant de conquêtes sur la jungle qu'il a fallu défricher. Que de vies d'hommes dès lors ont été la rançon de ce progrès commercial et industriel ! Les moustiques, les serpents, les tigres, les rats et mille autres ennemis de l'homme se sont défendus violemment contre les envahis surs de leurs domaines. Par ailleurs, un soleil implacable fondait les cervelles et l'eau fangeuse ou verdâtre qu'il fallait boire jadis irritait les muqueuses des plus robustes constitutions. Sans doute les conditions d'existence ont heureusement changé. Les 214 gares du chemin de fer d'une longueur totale de 1.700 km et l'incomparable réseau routier ont détruit l'isolement et les distractions sociales abondent aujourd'hui. Quasi chaque soir, de spacieux bungalows abritent les « cocktail parties » et de confortables clubs accueillent les amateurs de stengahs ou de gin-pahits. D'immenses champs de golfs, d'impeccables courts de tennis, de fraîches piscines invitent les amoureux du mouvement musculaire pendant les heures délicieuses de la soirée, tandis que les cinémas et les cabarets regorgent de leurs habitués nocturnes.
    Toutefois, ce serait une erreur de croire qu'en Malaisie, l'Européen mène une vie de luxe et de langueur. Les heures de travail dans les bureaux, sur les chantiers, à la mine, à la plantation, sont longues et pénibles. Les affaires matérielles restent fort absorbantes et les loisirs sont rares. Que de responsabilités assument tous ces travailleurs acharnés! C'est à la sueur non seulement de leur front mais de leur corps tout entier qu'ils parviennent à gonfler les portefeuilles des actionnaires d'outre-mer par de copieux dividendes. Que les marchés de l'or, de l'étain, du caoutchouc subissent de violentes fluctuations, et voici que la masse populaire est lésée dans le cours des denrées nécessaires à sa vitalité. Aussi la voit-on s'obstiner, comme une machine de plus en plus perfectionnée mais de moins en moins libre, à parfaire son rendement. En Malaisie, l'homme est esclave de la technique et de l'argent; c'est un immolé de l'énergie productrice de bien-être et du capital qui tue les corps, les consciences et les âmes.
    Heureusement le Catholicisme, si vivant en Malaisie, s'efforce de rendre à l'homme sa valeur spirituelle en l'enracinant, comme dit Mauriac, dans le seul terrain qui puisse le nourrir ». D'après le Christianisme, en effet, l'homme s'en va vers une éternelle destinée et s'il doit rechercher les moyens terrestres de sa subsistance, il n'en reste pas moins responsable du sort de son éternité bienheureuse.
    La Société des Missions Etrangères de Paris est la principale gardienne en Malaisie des libertés spirituelles humaines et la vaillante ouvrière dont l'inlassable labeur secoue les masses diverses plus ou moins réfractaires. Qu'il y ait un éveil du sentiment religieux catholique en Malaisie à l'heure actuelle, on n'en saurait douter; mais cet éveil a besoin d'être constamment soutenu et dirigé. Les Vicaires apostoliques depuis Monseigneur Courvezy en 1841, puis les Evêques résidentiels de 1888 à nos jours ont considérablement développé, pour ne pas dire créé, ce beau diocèse de Malacca qu'anime et qu'administre « suaviter ac fortiter » aujourd'hui Monseigneur Devais. Que de chapelles et d'églises plus ou moins modestes ou fastueuses, en pleine ville ou en brousse, n'attestent-elles pas la vitalité chrétienne du peuple! Toutes ou presque, d'ailleurs, sont trop petites à l'heure actuelle pour le nombre croissant des fidèles. De nombre trop limité aussi l'admirable clergé qui se dévoue jour et nuit au service des âmes! A le fréquenter on le sent heureux de collaborer au plan divin, d'aider Dieu à régner. De là cette joie communicative, cet entrain fécond, cette union qui transparaît dans les actes journaliers des missionnaires de Malaisie.
    Comment s'y prennent-ils pour construire la grande et invisible cité des âmes en ce pays païen? Mais comme partout ailleurs: en priant et en travaillant. Sans doute le réseau des routes, et du chemin de fer facilite grandement ici les déplacements des missionnaires; sans doute aussi les plantations de caoutchouc et les mines voisines des églises peuvent en cas de boum et par l'entremise gracieuse des propriétaires les faire bénéficier de quelques ressources pécuniaires; mais il faut bien admettre que leurs peines n'en sont pour autant supprimées et que la grâce gratuite de Dieu qui convertit n'en est pas moins obtenue par la prière fervente et le labeur continuel des pasteurs.
    Jamais, d'ailleurs, devant la multiplicité croissante des oeuvres, les ressources ne seront suffisamment abondantes et toujours l'ouvrier du bon Dieu devra peiner, suer et s'immoler. U n frappant exemple de cette immolation date seulement de janvier 1937: à bout de forces, le pasteur d'une importante paroisse chinoise de Singapore quittait son domicile vers midi pour s'en aller prendre à la campagne quelques jours de repos, croyait-il, et on le vit mourir le soir même!
    Les méthodes d'évangélisation doivent varier, mais l'homme apostolique sait qu'il peut en définitive les condenser toutes à son usage dans cette formule : « Ora et labora ». Les nombreuses retraites prêchées en Malaisie durant les quatre premiers mois de cette année 1937 par l'Evêque de Salem et par des Pères Rédemptoristes australiens ont certainement sanctifié cette terre malaise ef fait jaillir abondamment l'Esprit. En écoutant, un certain soir, ces prédicateurs éminents, quelque pieux témoin ne pouvait s'empêcher de jeter les yeux sur la foule immense. Il y avait là des dactylos, des employés de commerce et de banque, des marins et des militaires en uniforme, des ouvriers, des ingénieurs, de nombreuses mères de famille, etc. Presque tous venaient de gagner leur pain du jour à la sueur de leur front; c'était le pain nécessaire à leurs corps. Ils passaient maintenant leur soirée, plus aisément sans doute, à gagner le pain de leurs âmes et à glorifier Dieu. Leurs mains s'étaient meurtries au labeur et leurs intelligences s'étaient fatiguées aux calculs et à l'invention. Tous avaient fait loyalement leur devoir, rempli leurs pénibles fonctions et se croyaient satisfaits.
    Ils l'étaient certainement car leur tâche humaine était accomplie et Dieu ne dédaigne pas cette tâche-là. Néanmoins tous savaient que
    Dieu leur demandait davantage, qu'il exigeait en cette fin de journée leurs curs, leurs âmes et l'épanchement bénévole de leurs infirmités, de leurs égoïsmes et de leurs pauvretés. Dieu, le Père aimant, voulait découvrir à ses enfants ces trésors de pardon, ces chances de salut qu'il leur octroyait, ces réalités surnaturelles et sublimes, si méconnues, on peut le dire, des masses ignorantes et ingrates d'aujourd'hui.
    Et cette rapide vision d'exercices spirituels en plein halètement des sirènes, des klaxons et des vrombissements d'avions dans la ville de Singapore portait invinciblement le contemplateur méditatif à projeter sur l'écran de l'avenir lointain peut-être, hélas! Mais certain, une nouvelle et plus lumineuse vision de chrétiens fidèles, foule immense, qui comprendrait alors la totalité des habitants de ce splendide diocèse de Malacca, de ce beau pays de la Vie Heureuse, humaine et divine.

    L. CHORIN,
    Missionnaire de Bangkok.

    1937/267-272
    267-272
    Thaïlande
    1937
    Aucune image