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Au milieu des pestiférés - Une grâce du bon dieu

Au milieu des pestiférés - Une grâce du bon dieu Lettre de M. Doutreligne Missionnaire apostolique.
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    Au milieu des pestiférés - Une grâce du bon dieu

    Lettre de M. Doutreligne
    Missionnaire apostolique.

    La peste sévissait cruellement au village de Gan mao ; dans le bourg voisin de Na-he 73 personnes avaient déjà, péri victimes de la terrible épidémie ! En mon absence (j'étais parti pour la retraite annuelle et ce voyage durait un mois et demi), le catéchiste Oui Sien sen accomplit des prodiges de dévoue- ment, soigna les pestiférés et à la fin tomba lui-même victime du fléau. Sur son lit de mort, il ne cessait de prêcher le calme et la confiance : « Courage, amis ! Courage, le Père arrive ! » La venue du Père, en effet, serait le meilleur remède. Chez ces braves gens, l'influence personnelle du missionnaire européen est de si heureux effet que les coeurs les plus éprouvés, les corps les plus malades, tressaillent d'aise et d'allégresse dès son arrivée, portent plus facilement leur lourd fardeau de souffrances.
    Je ne pus revenir à temps pour administrer Oui Sien sen. Il mourut en bénissant Dieu, offrant sa vie pour les âmes païennes de son entourage. J'allais bientôt récolter l'abondante moisson d'âmes que les mérites de ce bon serviteur avaient fait mûrir.
    Parmi ces grâces nombreuses, il en est une si exceptionnelle de la part de la divine Providence, qu'il me serait vraiment pénible de la laisser ignorée... L'on donnerait sa vie entière pour revivre ces heures bénies ou être à nouveau l'heureux instrument d'un tel bienfait!
    Oui Kin-sien avait deux femmes !... Et je n'en savais rien !... Il avait si bien réussi à me cacher son état anti-canonique, produisant des témoins les plus dignes de foi pour attester sa situation régulière : une seule femme et la vraie! Montrant une volonté tenace et persistante de recevoir le baptême, il avait été régénéré par les eaux sacramentelles lors du passage de Mgr Seguin dans ces parages. Depuis, j'avais logé chez lui... Et ce fieffé menteur... qui m'avait volé le baptême... me montra mi jour une véritable loque vivante étendue sur un grabat : « Voilà ma soeur aînée, dit-il, sourde, muette, lépreuse ! » J'allai à cette pauvre femme; je lui parlai ; elle me regarda avec des yeux hagards, ne comprenant rien à tout ce qui se passait autour d'elle. Réveillée de sa torpeur, elle y retombait presque aussitôt, pour ne plus reprendre ses forces qu'aux heures des repas. Les voisines m'affirmèrent qu'autrefois elle était intelligente, goitreuse il est vrai, mais sachant manier le fuseau, aller au bois, porter de l'eau, faire les marchés. Je n'insistai pas... Et personne, par crainte de vengeance, n'osa me dire qu'elle était la vraie femme et non la soeur de Oui Kin-sien I... Battue par son mari, réduite par la faim et les souffrances, elle dépérissait lentement et de corps et d'intelligence.
    Le mystère allait s'éclaircir... Arrivé dans ce village pour soigner les pestiférés, je m'installai chez le catéchiste. De chez moi, sauf un tout jeune homme plein d'ardeur chrétienne, personne n'avait voulu me suivre... tarit on redoutait la contagion. Je baptisai immédiatement un grand nombre de païens in articulo mortis. J'administrai les sacrements aux chrétiens, des potions aux autres, j'essayai de consoler tout le monde.
    Soudain, une forte femme, la seconde de mon fameux Oui Kin-sien, accourt en m'interpellant : « Père, Père! Venez vite, la première femme de mon mari se meurt! Qui donc? La femme de mon mari? » J'avais compris... Le coquin m'avait trompé, et j'allais pester contre les roueries chinoises ; mais à quoi bon?... Ne fallait-il pas aller au plus pressé? Je cours chez la mourante... Son mari accroupi non loin d'elle ne s'en occupait même plus... Sa femme, sa légitime, était bien celte loque vivante dont j'ai fait mention au début de cette histoire... Un regard terrible vers ce mari infidèle lui fait comprendre que je sais tout. . Il n se jette à genoux, me supplie...
    J'avais bien autre chose à. faire que d écouter ses doléances, ses excuses... « Donne-moi de l'eau. Ta femme se meurt; vas-tu la laisser partir comme une païenne? »
    O prodige ! Cette femme qui depuis 15 ans était sourde, muette, rachitique, lépreuse, qui ne donnait plus signe .d'intelligence, parut écouter avec intérêt l'explication des principaux mystères de notre sainte religion que je lui répétai plusieurs fois. Quand l'eau du baptême eut coulé sur son front, elle ouvrit de grands yeux, me fixa d'un regard doux et reconnaissant ; son visage s'épanouit; ses lèvres s'entre ouvrirent et laissèrent échapper ces simples mots : « Père, merci! » Puis ses paupières s'abaissèrent... Elle était morte, partie pour le Ciel...
    Les chrétiens témoins de cette scène, ravis d'une bénédiction si visible sur la malheureuse créature, s'unirent à moi pour remercier Dieu.
    Oh! Combien doux fut pour moi cet instant ! C'est alors qu'il fait boa être missionnaire ; c'est alors que l'on se sent heureux des sacrifices et prêt à affronter de nouvelles souffrances! Hélas ! Elles ne manquent pas au Kouy-tcheou !...

    1923/15-16
    15-16
    Chine
    1923
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