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Au Laos tonkinois rayons et ombres

Au Laos tonkinois rayons et ombres Lettre du P. Varengue. Missionnaire apostolique.
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    Au Laos tonkinois rayons et ombres

    Lettre du P. Varengue.
    Missionnaire apostolique.

    S'il y a un fait capable d'encourager le missionnaire devant le peu de résultats apparents de ses efforts, c'est celui du Seigneur Jésus mourant sur fa croix, abandonné de presque tous. A la Sagesse infinie, on ne pouvait reprocher la méthode on la manière. Il la savait. Et pourtant, à en juger d'après le résultat extérieur, son oeuvre est manquée. Après plus de trois années d'une prédication incessante, familière, vivante, marquée des plus éclatants miracles, il n'a qu'un noyau de disciples. Et quels disciples ? L'un ne connaît encore ni le Père, ni le Fils; un autre est proche de l'apostasie. On peut se demander : « Ont-ils la foi? »
    Dans certaines régions, dans quelques peuplades ou l'Évangile du Christ est annoncé depuis plusieurs dizaines d'années, on est parfois forcé de se poser la même question.
    Dieu seul peut répondre.
    A côté des chrétiens peu fervents, il y a les païens endurcis que rien ne touche.
    Au village de X, il y a eu cela remonte déjà à quelques années un certain nombre d'apostasies. Dieu les a punies terriblement, et il s'est servi du tigre. Les païens eux-mêmes y ont vu le doigt de Dieu, ce qui ne les a pas amenés à se convertir pour autant. Chaque jour, le roi de la forêt venait rôder autour du village; il prenait celui-ci aujourd'hui; demain, c'était le tour d'un autre; le surlendemain, un troisième était emporté. Bref, ce fut une terreur folle; tout le monde s'enfuit; du village, il ne resta que des cases désertes.
    Plus tard, quelques maisons se rassemblèrent à nouveau, une dizaine au village du bas; quatre ou cinq au village du haut, où est actuellement la maison du Père.
    Je me trouvais ces jours derniers en cette maison avec le P. Canilhac, quand, après la messe du dimanche, on nous apporta du village du bas, sur un brancard, un homme qui venait d'être mordu par le tigre. Il portait plusieurs traces de morsures, dont deux assez profondes.
    Le P. Canilhac et moi l'avons soigné de notre mieux. Trois fois dans la semaine, nous sommes allés à cheval faire son pansement à domicile. L'état de santé ne s'améliorait pas. Bref, le dimanche suivant, après la messe, nous partîmes lui faire visite, car les nouvelles étaient mauvaises. A notre arrivée, nous aperçûmes une figure défaite : le malade, soutenu par quelques personnes de son entourage, touchait visiblement à sa fin ; néanmoins, il avait encore toute sa connaissance. Le P. Canilhac ne lui propose plus de remèdes. Il lui demande ;
    « Enfin, maintenant, veux-tu recevoir le baptême ? » La réponse se fait entendre de suite :
    « Pas encore... ».
    Euphémisme pour dire : Non, je ne veux pas.
    A l'instant, comme si Dieu n'avait attendu que ce dernier mot, il était pris des dernières convulsions de l'agonie et expirait.
    Chers lecteurs des « Annales », je vous le dis en toute vérité, quand j'entendis la réponse de l'homme, ce fut au fond de mon cur comme un déchirement. Quoi ! Voilà un pays immense où nous sommes juste deux missionnaires. Par une faveur de Dieu, ce moribond les a tous deux à son chevet ; tous deux ont soigné son pauvre corps labouré par les griffes du tigre. Il va mourir. Une parole peut lui ouvrir le ciel. Et son dernier mot est une fin de non recevoir, un refus obstiné. A ce moment, j'eus comme la vision de cet acte sans repentance qui fixe la volonté dans le mal, et par suite le corps et l'âme loin de Dieu, dans l'enfer, pour toujours.

    ***

    Parmi les catholiques de la région, il y a un chef de canton qui fait un singulier contraste avec la masse des chrétiens amorphes et indifférents. Il y a de cela quelques années, on avait mis le feu aux rizières de la montagne. Je ne sais comment cela se produisit, toujours est-il que sa maison fut atteinte. Quand il arriva, il était trop tard. Il n'y avait devant ses yeux qu'une immense fournaise où le feu faisait rage. Le chef de canton s'agenouilla, et, silencieux, résigné, il fit sur lui un grand signe de croix.
    Ce chef de canton vient de perdre une petite fille de cinq ans qu'il chérissait : c'était sa petite dernière. Le jour où elle mourut, il surveillait l'équipe d'ouvriers qui préparait le terrain où doit s'élever l'église en bois de Muong-Xia. Aussitôt averti, il quitta le chantier, et de nuit à la lueur des torches il se rendit à son village éloigné de cinq kilomètres. L'enfant mourait à minuit. Le lendemain, il revenait à dix heures reprendre la surveillance des travaux. « Dieu en a décidé ainsi, dit-il ; à sa volonté ! » Et les larmes qu'on voyait dans ses yeux et qu'il essuyait de la main disaient sa douleur, mais il la supportait en chrétien.

    ***

    Vous excuserez, chers lecteurs, cette lettre où je ne vous ai pas conté grandes nouvelles. J'ai voulu seulement garder le contact avec vous. Dans vos ferventes prières, demandez à Dieu que, dans notre Laos Tonkinois, il y ait moins d'ombres que de rayons. Les ombres, c'est le mal, c'est le manteau noir de Satan qui a régné en maître pendant des siècles, ce sont les esprits auxquels on offre encore des sacrifices. Les rayons, c'est tout bon mouvement qui part du coeur, c'est la foi vivante et agissante, Jésus connu et aimé par nos chrétiens comme il l'est par les belles âmes de chez nous, et il me plaît d'écrire ces lignes en cette fête de Jeanne d'Arc, cette fleur rayonnante de notre sol chrétien de France, que j'ai été seul à fêter ici aujourd'hui en ce pays lointain de Muong-Khiêt où n'a retenti en son honneur aucune joyeuse fanfare, ni sonné aucune cloche.
    1924/184-186
    184-186
    Laos
    1924
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