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Au Laos Tonkinois fondation des premières Chrétientés 2 (Suite)

Au Laos Tonkinois Fondation des premières Chrétientés PAR M. BOURLET Missionnaire apostolique. (SUITE) 1 NAHAM Bien que 1a plupart de nos parents habitassent le village de Ban Co Tong je les avais quittés depuis quelque temps pour venir m'établir dans un petit hameau dépendant du canton de Muong Lat (Tribu du Marché). Muong Lat n'est plus un pays laotien, il dépend du grand territoire de Muong Gong Gia. Dans mon nouveau village je me contentais, pour vivre, de défricher des rizières de montagnes.
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    Au Laos Tonkinois
    Fondation des premières Chrétientés
    PAR M. BOURLET
    Missionnaire apostolique.
    (SUITE) 1
    NAHAM
    Bien que 1a plupart de nos parents habitassent le village de Ban Co Tong je les avais quittés depuis quelque temps pour venir m'établir dans un petit hameau dépendant du canton de Muong Lat (Tribu du Marché). Muong Lat n'est plus un pays laotien, il dépend du grand territoire de Muong Gong Gia. Dans mon nouveau village je me contentais, pour vivre, de défricher des rizières de montagnes.
    L'époque à laquelle devait monter le Père une fois fixée, les habitants vinrent en très grand nombre le chercher à Muong Li. Toujours malade, brisé par une fièvre qui ne le quittait jamais il ne pouvait ni marcher, ni même monter à cheval ; on dut le porter en palanquin. Il. traversa de la sorte le canton de Muong Lat et voulut bien, en passant par le hameau que j'habitais, faire une halte et loger une nuit dans ma maison. De là je l'accompagnai jusqu'à Ban Co Tong, oit il s'installa dans notre ancienne maison. J'y avais préparé un petit casier pour ses livres à peu près comme celui que j'avais vu à Muong Li : dans la salle des étrangers nous avions 'tendu nos nattes les plus neuves ; la maison avait été balayée avec soin et le tout arrangé pour le mieux. Souriant à la vue des naïfs préparatifs faits pour le recevoir, le missionnaire fut très touché et en récompense nous offrit .un repas dont un gros cochon servit à composer tous les plats.
    Tous nous étions heureux et nos curs se dilataient, qu'avions-nous à craindre désormais ? L'homme de Dieu n'était-il pas avec nous ? Que pouvaient contre nous les rebelles ?
    Bientôt le chef de Naham, homme doux et loyal, vint saluer le Père. Bien que la tribu fût en grande partie peuplée par des Tay, le chef toutefois était laotien.

    1. Voir n° 35, p. 257.

    Après quelque temps passé à Ban Co Tong, le P. Fiot suivit le chef et alla s'établir au village principal. De mon côté je retournai à mon hameau pour préparer la future récolte.
    Un jour, en mon absence, le chef de canton fit dire à mon père que j'eusse à comparaître immédiatement devant lui. N'ayant pas le temps de m'envoyer chercher, mon père pria deux de nos parents d'aller à ma place voir ce qu'il y avait de si urgent.
    Furieux le chef me réclama à grands cris, me maudissant parce que j'avais été chercher le missionnaire.
    « Jamais, criait-il, jamais aucun mandarin étranger ne mit le pied sur mon territoire ! Jamais, dans ma tribu un homme ne se fit porter en palanquin ! C'est Tao Tha qui a décidé l'étranger à monter, sans Tao Tha, découragé il allait bientôt redescendre en Annam. C'est moi qui suis le chef ici, moi seul ai le droit de commander sur mon territoire ».
    Il rotin a mes deux parents. Je dus, à mon tour, aller le trouver et je ne fus pas épargné davantage. De plus il me frappa d'une amende montant à la valeur d'une barre d'argent.
    Je racontai l'affaire au Père. Il envoya un catéchiste demander compte au terrible chef d'une semblable conduite.
    Tremblant, le chef fit asseoir l'envoyé du Père sur le lit de camp et, lui-même prit place à ses pieds. En toute hâte il fit préparer du thé comme s'il avait été charmé de la visite. Il nia m'avoir puni pour un motif de religion, mais l'embarras de ses réponses le trahissait à chaque instant.
    Craignant le mauvais effet d'une telle conduite sur l'esprit des habitants, le missionnaire ne voulut pas la laisser impunie. Sous la conduite d'un catéchiste il me fit descendre en Annam et porter plainte au Quan-phu (chef de l'arrondissement) dont dépendait l'autorité du chef de canton.
    Le coupable fut mandé à la ville ; il refusa d'abord de s'y rendre et se cacha dans la forêt. Après trois tentatives infructueuses on réussit enfin à le prendre. J'ignore quelle punition lui fut infligée ; mais je puis affirmer qu'il dépensa plus de dix fois la valeur de ce qu'il m'avait extorqué.
    L'affaire une fois arrangée, le catéchiste ne voulut pas nous laisser remonter, mes compagnons de route et moi, sans nous faire auparavant voir un peu le Tonkin. Ce pays nous était complètement inconnu. Nous séjournâmes en plusieurs paroisses et nous eûmes la joie devoir Mgr l'évêque qui s'appelait alors Phuoc (Puginier) et de lui parler.
    Tout pour moi était nouveau ; ces chrétiens innombrables qui chantaient ensemble les prières et venaient régulièrement assister chaque matin à la messe ; ces églises bâties un peu partout ; ces missionnaires et ces prêtres annamites établis en une foule de postes différents ! Tout me remplit de respectueux étonnement et me fit comprendre les beautés de la foi. Dès lors je crus du fond du cur à toute la religion, parce que mes yeux avaient vu tout le bien et tous les heureux qu'elle fait. Monseigneur l'évêque, plein de bonté pour nous, ne nous congédia que chargés de présents.
    A notre retour de Naham, on était occupé à construire une maison pour le Père.
    Le chef de canton à Muong Lat ne voulant pas cependant se tenir pour battu avait fait moissonner mon riz par ses gens. Toutefois il n'avait pas encore eu le temps de l'emporter chez lui et toute la récolte était en tas dans un grenier que j'avais construit dans la montagne ; le P. Fiot l'apprit et nous ordonna d'aller la chercher. Nous étions trois cents, hommes et femmes, chacun en prit une charge, et en une seule fois tout le riz fut enlevé. Dès lors je ne fus plus inquiété. Je quittai du reste ce territoire inhospitalier et revins m'établir à Ban Co Tong afin de pouvoir plus facilement étudier la religion.
    Quels heureux jours ! Ce sont les plus beaux de ma vie. J'étais enfin arrivé au but ; j'avais trouvé le messager du bonheur si longtemps rêvé, si longtemps attendu ; j'allais à mon tour connaître une religion qu'au Tonkin j'avais trouvée si belle !
    Dans chaque hameau avait été placé un catéchiste chargé de nous instruire. Mais que de travail ! Le Père, comme les catéchistes, savait à peine quelques mots de notre langue; d'autre part l'annamite nous était à peu près inconnu. Mon séjour au Tonkin, qui avait duré plusieurs mois, ne fut pas sans quelque utilité à cet égard ; j'avais appris un peu d'annamite et, quand une difficulté se présentait, le Père et les catéchistes me demandaient des explications. Aussi grâce à un labeur persévérant, et mettant en commun leurs connaissances, ils purent bientôt composer un catéchisme et nous l'enseigner.
    Chaque soir nous nous réunissions dans la même maison, en groupe, autour du feu, et nous répétions la même phrase jusqu'à ce qu'elle fut gravée dans notre mémoire. De temps en temps, nous nous interrompions pour fumer une pipe ou écouter les explications du catéchiste. Le lendemain, en moissonnant le riz ou en coupant les arbres de la forêt, nous chantions ensemble ce que nous avions appris la veille. Les plus intelligents se faisaient catéchistes à leur ton et soufflaient en riant au moins avancé le mot qui ne venait pas. Puis arrivait le dimanche, jour de joie ; tous réunis dans la petite église de chaume, nous nous sentions heureux, ensemble nous récitions les prières, ensemble nous demandions au Maître du Ciel de nous donner le riz de chaque jour, ensemble nous allions rendre visite au missionnaire, notre Père, et lui portions quelques-uns des fruits de nos champs. C'était bien peu sans doute, mais nous voulions par là lui témoigner notre affection et notre reconnaissance. Nous sentions que nous avions un Père commun et nous nous aimions tous comme des frères.
    A l'occasion des grandes fêtes, au jour où l'on célèbre la Naissance du Seigneur Jésus, par exemple, l'église débordait, et avant de nous séparer, nous mangions en commun un grand repas offert par le missionnaire. On ouvrait des jarres de vin de riz, et chacun en buvait assez pour avoir un peu de joie au cur, mais en évitant de s'enivrer comme c'était autrefois l'habitude.
    Trop heureux temps, si notre bonheur n'eût pas été troublé par les souffrances de notre Père. Car il souffrait, hélas ! Et beaucoup. La maladie s'était abattue sur lui et ne le quittait pas ; bien des fois il ne se sentait même pas la force de dire la sainte messe. Mais, il était si courageux que, pendant les crises les plus aiguës, il continuait de travailler à l'étude de la langue et de s'occuper de nos plus petites affaires.
    Profitant des moindres répits que lui laissait la fièvre, il parcourait les différents hameaux de Naham pour conférer le baptême à ceux qui étaient suffisamment instruits. Le hameau de Ban Co Tong fut le premier à savoir à peu près le catéchisme et à être baptisé.
    La veille de la cérémonie nous prîmes tous un bain et peignâmes notre longue chevelure avec plus de soin que de coutume.
    Au matin nous nous levâmes le cur débordant de joie, attendant avec impatience l'heure trop lente à venir. Chacun avait revêtu ses habits de fête ; les femmes portaient à leurs bras des bracelets d'argent, vieux souvenirs de famille datant de plusieurs générations, les pères menaient par la main les enfants déjà grands ; eux aussi allaient recevoir les sacrements qui lavent les péchés. Jamais hameau ne vit tant de bruit et tant de mouvement. C'était une bien grande fête que celle du baptême. Elle changeait nos curs et nous faisait trouver la religion plus belle qu'auparavant. Les rares habitants, qui jadis tremblaient encore un peu à la vue du missionnaire, sentaient soudain la crainte céder à. l'amour. Et le soir, réunis autour du foyer nous n'avions qu'une voix pour dire : « Quelle joie tout de même ! Eût-on soupçonné pareil contentement avant d'être chrétien ! »
    Le Maître du Ciel nous protégeait même matériellement et, à cette époque nos greniers étaient à peine assez grands pour contenir nos récoltes.
    Bientôt le P. Fiot ne put plus suffire à l'ouvrage tant était grand le nombre des néophytes ; deux missionnaires, les Pères Hien (Thoral) et Thuy (Pinabel) montèrent du Tonkin., en 1880, pour lui venir en aide.
    Jamais je n'ai vu un cur aussi chaud que celui du Père Thoral. Dès qu'il sut un peu la langue, il se mit à prêcher. Comme le cerf brame le soir et fait résonner les échos de l'éclat de sa voix, ainsi criait le P. Thoral. Parfois il nous parlait de l'amour de Dieu, alors il s'animait à chaque phrase ; haletant, il ne pouvait plus trouver ses mots ; les sanglots étouffaient sa voix et de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Nous ne levions les yeux sur lui qu'avec un respect mêlé de crainte. Pieds nus comme nous, il escaladait les montagnes, s'accrochait aux rochers, franchissait les torrents avec de l'eau souvent plus haut que la ceinture. Rien ne l'arrêtait lorsqu'il s'agissait de prêcher la religion.
    Sur ces entrefaites, appelé au Tonkin pour je ne sais quel motif, malade plus que jamais, le P. Fiot se mit en route. Il se fit construire un radeau pour descendre le fleuve Ma. Arrivé à un endroit appelé le Rapide, son radeau se brisa et pendant de longues heures le Père resta accroché à un rocher au milieu du fleuve. On lui porta secours et on réussit à le ramener sur la berge, mais trop tard, sans doute, pour que sa santé chancelante n'en souffrît beaucoup, car nous ne le revîmes plus. Ceux qui étaient descendus avec lui nous racontèrent qu'il mourut dans une paroisse du Tonkin en septembre 1880. Il n'avait pas eu le temps de rejoindre Monseigneur auprès duquel l'appelait son devoir et son cur.
    A cette époque, nous n'étions pas sans de grandes appréhensions sur tous les points du territoire, les Khas multipliaient leurs pillages. Ils avaient établi un de leurs camps à quelques heures de Naham, dans un village appelé Muong Day, et nous tremblions à chaque instant à la pensée de les voir arriver jusqu'à nous.
    Nos craintes n'étaient pas vaines ; bientôt les khas et leur donna de l'argent. J'ignore au juste combien ils reçurent, mais je puis affirmer qu'ils ne se retirèrent qu'avec une somme considérable.
    Mais leur mauvaise foi était claire. « Ils reviendront», disions-nous après leur départ. Et il fut résolu que nous quitterions Naham pour aller nous cacher dans la forêt ou dans des villages à l'abri de l'attaque des rebelles. Chacun, emportant ce qu'il pouvait de son pauvre mobilier, après en avoir enfoui une partie en terre, prit la fuite dans les bois.
    Oh ! Que c'est affreux la fuite, surtout pendant la nuit, et que les heures sont longues dans la forêt. Le riz manque, il faut déterrer des tubercules sauvages ; on n'ose allumer le feu de crainte qu'il soit aperçu des pirates, les enfants pleurent et on n'a rien pour couvrir leurs membres délicats, rien pour les préserver contre l'humidité des nuits. On a faim, et cependant on marche en évitant les villages et les sentiers battus ; seuls le soleil et la lune servent de guides tour à tour. Et l'on va, mettant des semaines à parcourir une distance d'un jour de marche en temps ordinaire. C'est bien dur !
    J'ai connu ces souffrances, maudit de tous et partout, parce que j'étais un peu la cause «de la conversion de Naham ; sans une protection spéciale de Dieu, je serais mort cent fois, et cependant il ne m'arriva aucun mal.
    De son côté le P. Thoral crut prudent de quitter Naham, et descendit avec le P. Pinabel au pays de Muong Xia où il rencontra plusieurs missionnaires qui venaient d'y arriver (Décembre 1880). Seul, le prêtre indigène resta à Naham pour surveiller les bagages qu'on n'avait pu emporter.
    Les Khas revinrent, et, voyant le village abandonné, ils allèrent droit à la mission où ils firent main basse sur tout ce qui était resté. Le prêtre indigène ne pouvait rien pour empêcher le pillage, il dut se contenter d'y assister en simple spectateur.

    FUITE A MUONG DENG

    Plusieurs familles, comme moi originaires de Muong Deng et ne sachant plus où se cacher pour échapper aux rebelles, résolurent de revenir dans leur patrie. Je suivis leurs conseils et, tous ensemble, nous nous mîmes en route ayant à notre tète un catéchiste. Il avait sans doute reçu l'ordre des Pères d'aller sonder les dispositions habitants et de voir s'il y aurait moyen de s'y établir.
    Mon vieux père allait devant, tirant le buffle par la corde, et je suivais avec ma mère et mes frères. Ce voyage me parut bien triste. J'allais, il est vrai, revoir ma patrie, mais j'étais errant et j'avais laissé à tous les détours du chemin un peu d'une petite fortune amassée au prix de mes sueurs. Nous avancions lentement ; arrivé dans un pays appelé Muong Ha, à une petite journée de Muong Deng, mon père fut pris de violents accès de fièvre et, dans un petit village de la tribu de Muong Ha, il mourut.
    Les habitants nous voyaient de mauvais oeil, il semblait que notre qualité de chrétiens nous marquât au front d'un stigmate de mépris, et je dus payer trois onces d'argent le droit d'ensevelir mon père dans un terrain quine rapporta jamais rien.
    Pendant cinq jours je restai là, gardant le grand deuil, osant à peine sortir de la maison où je logeais. Puis, hésitant un peu sur le parti que j'avais à prendre, je continuai ma route sur Muong Deng pour y aller voir mes parents.
    Le catéchiste y était arrivé depuis quelques jours et exhortait de son mieux les habitants à embrasser la religion. Nos arguments vinrent aider les siens et plusieurs dés plus hardis répondirent qu'ils ne refusaient pas de se faire chrétiens, mais qu'ils voulaient attendre et examiner quelque temps encore. Ils se déclaraient même prêts à recevoir chez eux le missionnaire. Quelques jours après, le catéchiste retourna auprès de ses supérieurs pour rendre compte de son message. Je l'accompagnai, mais le laissant continuer son chemin, je m'arrêtai au village où mourut mon père. Après avoir prié sur sa tombe, je me remis en route pour mon ancien village, et pendant que le P. Pinabel descendait de Muong Xia pour venir fonder une nouvelle chrétienté à Muong Deng (fin 1880), je retournai à Ban-Co Tong ou je pus très tranquillement m'établir de nouveau.
    Au moment de l'orage, la plupart des chrétiens s'étaient contentés de se cacher momentanément dans la forêt ou d'aller s'abriter dans les hameaux voisins dépendant de la tribu de Muong Xia. Après le départ des rebelles ils avaient regagné leurs anciennes habitations et je les retrouvai tous en train de récolter le riz. Comme eux je me mis aussitôt à l'ouvrage ; mais c'était trop tard et la moisson nous donna à peine le quart de ce qu'elle eût produit si elle avait été faite à temps.
    Pendant un an et demi environ je restai dans mon ancien village. Le P. Thoral continuait à nous visiter et à nous instruire. Je l'ai bien souvent accompagné dans ses courses. Il allait de village en village, bravant l'intempérie des saisons ; rien ne l'arrêtait dans son zèle à prêcher la religion. Il voulait aller à Luang-prabang, la capitale du Laos, il m'en avait parlé bien des fois et m'avait choisi pour l'accompagner. La maladie semblait n'avoir sur lui aucune prise et malgré la fatigue il se portait bien. La fièvre cependant s'abattit un jour sur lui, il était dans un petit village appelé Ban Chao où il donnait une mission aux chrétiens. Impatient sans doute de guérir afin de continuer son travail, il but un remède français (la quinine) ; la dose était trop forte et le soir même il mourut (novembre 1881).
    A cette époque les Tay se disposaient plus que jamais à disputer aux Laotiens la possession de la tribu du Muong Xoi. Ils voulurent nous associer à leur querelle, mais le grand chef laotien avait autre fois demandé à se faire chrétien, c'était le véritable chef du pars, nous ne pouvions combattre coutre lui. Pour me débarrasser de ces tracasseries et me rapprocher des missionnaires, je quittai avec toute ma famille la région de Naham, tributaire de Muong Xoi, et je vins m'établir clans un village appelé Xai-khao. Ce village fait partie d'une tribu du nom de Muon Ai, chrétienne alors en grande partie et placée sous la haute autorité du grand chef de Muon Cong Gia. Là je retrouvai la plupart de mes autres parents et me remis à l'ouvre pour préparer une nouvelle récolte de riz.

    BAN BAI KHAO

    Dans ce nouveau poste tout sembla d'abord nous sourire et pros opérer à souhaits. Les catéchistes étaient là pour nous instruire et ne nous quittaient qu'à de rares intervalles. Le P. Mignal avait suc cédé au P. Thoral, comme lui il allait de village en village confessant les anciens chrétiens et leur donnant la communion. Il baptisait aussi les nouveaux dont le nombre grandissait de jour en jour.
    Peu à peu cependant l'avenir s'annonça gros d'orages. Les grands chefs voyaient de mauvais oeil leurs sujets se convertir en masse, et n'attendaient qu'une occasion propice pour nous persécuter, toute l'autorité des
    Pères était nécessaire pour nous protéger contre leurs tracasseries. Bientôt même les pirateries recommencèrent et semblaient toujours dirigées contre nous.
    Nous n'étions pas très loin du territoire de Muong Lat. Suivi de plus sieurs familles je voulus essayer de m'établir de nouveau dans le hameau montagneux que j'habitais lors de l'arrivée du Père F'iot, mais le petit chef voisin ne nous laissa pas un seul instant de repos, il nous suscita des tracasseries continuelles, des ennuis quotidiens. Un catéchiste vint au milieu de nous pour nous consoler et continuer à nous instruire. Est-ce sous l'instigation chef de canton ? Est-ce par crainte d'embrasser la religion ? Touselles habitants païens établis (Lins le vil lage prirent la fuite. Nous dûmes revenir sur nos pas et rester à Ban Xai Khao.
    Une nuit, deux étrangers de basses tribus que nous appelons Moi vinrent loger chez nous ; ils se faisaient passer pour commerçants. Sans méfiance aucune, un voisin leur donna l'hospitalité, le riz leur fut offert, on tua même une poule pour mieux les honorer. Toute la maison dormait ; seul un vieillard accroupi autour du feu sommeillait doucement l'oeil à moitié ouvert. De temps en temps les étrangers sortaient à tour de rôle de la maison, puis revenaient s'asseoir près du foyer mourant. Bientôt, dans son demi-sommeil, le vieillard put compter quatre visiteurs au lieu de deux. Il se levait pour donner l'éveil quand il reçut un vigoureux coup de bâton sur le crâne. Le fils de la maison éveillé par le bruit, saisit deux sabres suspendus à une poutre et put heureusement mettre en fuite les agresseurs. Cet incident était un avertissement, nous avions à nous tenir sur nos gardes.
    Pour moi je résolus de retourner dans ma patrie, à Muong Deng.
    Là s'élevait une chrétienté florissante, fondée par le P. Pinabel. Les chrétiens étaient pleins de ferveur et les catéchistes se multipliaient pour les former et les instruire. Le P. Mignal, à qui j'en parlai, approuva mon projet et je me mis en route pour aller voir le pays, rendre visite à mes parents qui y étaient encore et à demander aux habitants de me recevoir. Je reçus d'eux un bon accueil et ils promirent de me donner ma part de rizières. Je n'avais pas de buffle, le Père à qui je confiai mon embarras fut assez bon pour mue prêter l'argent nécessaire pour en acheter un.
    J'étais en route pour aller faire mon acquisition lorsque de la tribu de Nhan Ki, arriva haletant, harassé de fatigue, le catéchiste qui y enseignait les nouveaux chrétiens.
    « Les rebelles, s'écria-t-il, les rebelles sont sur nos traces ! Ils ont pillé Nhan-ki et marchent sur Muong Deng ! »
    Bien vite il alla porter la nouvelle au missionnaire, je le suivis pour restituer l'argent que je venais d'emprunter. Le Père ne voulut pas le recevoir et dit qu'on s'arrangerait, la tourmente une fois passée. Il nous encouragea par de bonnes paroles et essaya de nous persuader que ce n'était rien qu'un trouble momentané.
    Qu'importait la mort ? Après tout, ajoutait-il ; si nous mourons pour la, foi n'était-ce pas le Ciel qui nous recevrions pour récompense Mais il ne négligea rien pour notre défense, il ordonna aux chrétiens de rassembler tous les fusils de la tribu et de veiller à tour de rôle.
    Puis, pensant aux missionnaires du haut pays qui ne connaissaient peut-être pas la fatale nouvelle, à la hâte il leur écrivit une lettre et nous chargea de la porter immédiatement à Ban Pong.

    LES REBELLES

    Forçant les étapes, nous fûmes bientôt rendus auprès des Pères de Ban Pong. Déjà ils connaissaient l'affreuse nouvelle : un honnête païen des environs était, dès le matin, venu les prévenir des embûches qu'on tramait contre eux. « Les mandarins disait-on, avaient donné ordre de détruire la religion de fond en comble ». Les Pères attendaient avec calme l'issue de l'affaire, s'efforçant en vain de ramener la confiance dans le cur des chrétiens épouvantés. Chacun, empilant son mobilier dans des paniers de bambous, n'attendait que la nuit .pour fuir et se cacher dans la forêt. Les riches enfouissaient leurs trésors soit au pied d'un gros arbre séculaire, soit à la base d'un rocher, dans la montagne.
    Mais je ne m'arrêtai pas, j'étais trop pressé d'arriver auprès de ma famille, pour la mettre, si l'en était encore temps à l'abri des entreprises des rebelles. Haï plus que personne parce que j'étais un peu la cause de la conversion des peuplades Chau-lao, j'avais plus que personne à redouter la vengeance de nos ennemis.
    Arrivé à ma maison de Ban Xai Khao, je disposai tout pour une fuite prochaine ; je pilai du riz pour plusieurs jours, pliai tous mes bagages et afin de m'esquiver au premier signal d'alarme, j'allais pendant la nuit m'établir dans une petite cabane au milieu des ri siéres des montagnes.
    J'y étais depuis trois jours, et plusieurs autres familles, suivant moa exemple, étaient venues se cacher du même côté, lorsque pendant la nuit, retentit un coup de feu. « Les rebelles ! Les rebelles ! » Vite, chacun emporte ce qu'il peut, fuit, et se cache dans les bois. Plus tard nous avons su que ce coup de fusil avait été tiré par un des nôtres. Pour quel motif ? Je l'ignore encore. Hantés par la peur, nous allions évitant les sentiers battus, choisissant, pour nous cacher, les forêts les plus épaisses, nous reposant le jour et voyageant la nuit. Notre intention était de nous rendre à Muong Pun, territoire laotien, et de demander l'hospitalité aux habitants; plusieurs d'entre nous réussirent dans ce projet, se coupèrent les cheveux à la mode laotienne et vécurent longtemps dans le pays, loin de toute persécution.
    Pour nous, nous n'avancions que lentement ; bientôt une pluie fine se mit à tomber glaçant nos membres presque nus, nous cachant le ciel, la crête des montagnes. Plus rien pour diriger nos pas, pas le moindre point de repère pour nous orienter ! Après avoir erré plusieurs jours de la sorte sans pouvoir trouver notre chemin, une bande de soldats découvrit nos torves, nous fûmes cernés: les rebelles s'en parèrent de nous.
    C'est alors que j'appris le pillage de la mission de Ban Pong et le massacre des Missionnaires après une longue résistance. Plus tard j'appris aussi que la chrétienté de Muong Deng avait été détruite de fond en comble seul le P. Pinabel avait eu la vie sauve (Janvier 1884).
    Ma femme, mes enfants, ma mère, mes deux frères et moi, nous étions donc entre les mains de nos ennemis, libres désormais d'exercer sur nous leur vengeance. Qu'allions-nous devenir entre leurs mains ? Ils allumèrent un grand feu et préparèrent tout d'abord leur repas.
    « Tao Tha est-il ici ? » interrogea le chef après nous avoir comptés Je ne répondis rien, il ne me connaissait pas.
    « Une barre d'argent à qui me l'amènera mort ou vif », cria-t-il ».
    Quelques instants après arrivaient quelques rebelles avec d'autres prisonniers parmi lesquels se trouvait un de mes parents. Ne se doutant de rien, il s'avança vers moi me salua, et me demanda de mes nouvelles comme nous faisons d'habitude lorsque nous ne nous sommes rencontrés de longtemps.
    « Ah ! s'écria le chef, Tao Tha en est ! »
    Mais confus d'avoir, en ma présence, mis ma tête à prix, il se montra même assez bon à mon égard.
    La bande qui nous captura n'était qu'un détachement d'une bande plus considérable commandée par deux chefs nommés Ong-pho ChoLo, et Cai Pung qui avaient leur campement dans un lieu appelé Ruoi-nay, non loin du territoire laotien de Muong Pun. Il fallait donc nous y rendre seuls, les deux chefs pouvaient décider de notre sort.
    D'abord on ne nous mit pas la cangue au cou, on ne nous lia pas les bras, nous marchions librement, entourés par les soldats qui nous conduisaient. Lorsque le camp ne fut plus éloigné que d'une journée de marche, on fit halte au pied d'une montagne couverte de gros bambous. La bande se partagea en deux, et pendant que les uns se chargeaient de notre surveillance, les autres ; armés de grands couteaux, se répandirent dans la forêt. Ils revinrent bientôt, portant sur leurs épaules les bambous qu'ils venaient de couper, les appareillèrent et nous tirent à chacun une cangue longue de plus de cinq pieds. Les femmes et les enfants furent exceptés et continuèrent marcher librement.
    Voyant nos gardiens en train de préparer les cangues, je pris la parole et m'adressai au chef en ces termes :
    « Seigneur, salut ! Nous sommes entre vos mains et ne voulons pas nous échapper ; ma femme est faible et maladive, à peine a-t-elle assez de forces pour nous suivre, il lui est impossible de porter notre petit enfant. Veuillez donc avoir pitié d'elle et ne pas mettre mon jeune frère à la cangue ; libre, il aidera ma femme et portera l'enfant ».
    Soit ! répondit le chef.
    Et mon jeune frère, seul au milieu des hommes, put marcher librement sans porter à son cou ce lourd carcan de bois.
    Nous étions en tout plus de vingt prisonniers. Arrivés au village oit campaient les rebelles, on nous jeta dans un coin, au milieu du fumier, sans rien pour nous protéger contre le soleil ou la pluie. C'était l'époque froide, et nous grelottions sous nos habits minces et déchirés.
    Le Cai Pung vint nous visiter et fut révolté de nous trouver en cet état.
    « Est-il possible, s'écria-t-il qu'on traite des hommes de cette sorte, ils sont prisonniers -sans doute, mais ils sont hommes aussi. Qu'on apporte une natte de bambous pour les faire asseoir et qu'on élève tout de suite un toit en herbes pour les abriter ! »
    Ces ordres furent exécutés et, si pauvre que fût l'abri, il suffisait cependant pour nous préserver de l'humidité pendant la nuit et du soleil pendant le jour.

    EN SERVAGE

    Après quatre jours, les rebelles se mirent en route pour revenir dans leur pays, toujours sous la conduite de Ong-pho Cho Lo. Leurs villages étaient peu éloignés les uns des autres, ils étaient tous sujets du grand seigneur de Muong Cong Gia1.
    Au moment du départ, Cai-pung prit un prétexte quelconque et me lit enlever ma cangue. Libre de mes mouvements, je le remerciais et suivis tranquillement les autres prisonniers. L'heure du repas venue ce chef compatissant m'invita à m'asseoir sur la même natte que lui et à partager son dîner. Confus, j'essayai de refuser, mais il et je dus lui obéir.

    1. Très connu des Français sous le nom de Ba-Tho, le Seigneur de Muong Cong Gia sest toujours distinggúe la haine sournoise quil portait aux missionnaires.

    Après trois petites étapes nous arrivâmes à Pong-cho-lo ; où demeurait le chef de bande. Il fut décidé qu'on nous disséminerait dans différents villages où nous devions être gardés en servage. Chacun de nous aurait un maître dont il serait le domestique, presque l'esclave. Nous ne pourrions plus, dès lors, choisir l'endroit où il nous plairait de rester ; tout le profit de notre travail devait revenir à notre maître qui avait pour charge de nous fournir seulement la nourriture et le logement. Les chefs du pays firent entre eux le partage. Gai Pung me réclama et me prit pour son serviteur. Je le suivis avec ma mère, ma femme, mes enfants, mes frères et deux autres familles qu'il avait aussi choisies parmi les premiers néophytes.
    Mon maître me témoigna beaucoup de confiance et me traita presque comme un ami. A côté de sa maison, il bâtit pour moi et ma famille une petite cabane où je menais une vie tranquille uniquement occupée à travailler à ses intérêts. Il me donna des habits pour remplacer ceux que nous avaient enlevés les rebelles ; ma femme eut une belle robe et mon fils adoptif lui-même ne fut pas oublié.
    Pendant un an environ, je demeurai dans son village uniquement occupé à le servir et à pratiquer la religion le mieux que je pouvais. Quand on faisait des' superstitions et qu'on immolait un buffle à l'esprit protecteur, je me tenais à l'écart et personne ne m'inquiétait. Chaque soir nous récitions les prières en famille comme du temps des Pères et nous demandions au bon Dieu de se souvenir de nous.
    Au bout de l'année pour montrer combien il était content de mes services et avait confiance en moi, mon maître me donna un village de montagne situé sur son territoire. J'en fus le chef et tandis que je relevais moi-même de l'autorité de Gai Pung j'eus sous mes ordres une vingtaine de familles.
    A Ban Huoï Pen (village du ruisseau des planches) c'était le nom de mon village, je fus assez heureux, le riz et le maïs vinrent bien et, à plusieurs reprises, j'en eus même assez pour en vendre. Mon maître personnellement vint plus d'une fois puiser dans mon grenier, et je partageai volontiers avec lui le fruit de mes rizières.
    C'est pendant mon séjour clans ce petit hameau que je descendis en Annam pour acheter du sel et que je fis dire une messe pour le repos de l'âme de mon père. C'est aussi à cette époque (1887) que les Pères essayèrent mais en vain, de s'établir à Muong Eug (Phu-lé) et d'y rassembler les anciens chrétiens disséminés. Je descendis jus qu'à ce village une fois pour me confesser. Pendant ce temps, les tay aidés des Khas mirent à exécution le projet mûri depuis longtemps de chasser les laotiens du Muong Xai et de s'y établir leur place.
    Mes parents et plusieurs autres familles chrétiennes habitant Muong pun durent alors quitter le pays et vinrent s'établir auprès de moi.
    De leur côté les Chinois ne cessaient point leurs pillages. Les Pavillons Noirs descendaient du Laos, détruisaient les villages et mettaient les habitants à contribution. Personne n'échappa à leurs ravages ; il leur fallait de l'argent, toujours de l'argent, et, à quiconque refusait de leur en donner, ils prenaient tout.
    Cependant je ne pratiquai plus la religion, je conservai comme de précieux souvenirs ce que m'avait donné le P. Fiot, mais je perdis mon Mobilier ; pour la plupart c'était l'exil, et parfois la mort. Qui dira le nombre de jeunes filles arrachées à leurs parents ? Qui calculera le nombre des femmes enlevées à leurs maris ? Ils emmenaient leurs captives à leur suite pour les vendre au plus offrant ou en faire leurs concubines.
    Cinq ans s'étaient écoulés depuis le jour où je devins le serviteur de Cai Pung, quand les Chinois vinrent établir leur camp à Pong Cho Lo. Ils étaient donc tout près du village de mon maître et sa réputation d'homme riche l'exposait plus que tout autre à leur brigandage. Il réunit tout ce qu'il possédait, le porta dans mon village et le confia à ma garde. Malheureusement le secret de 'la cachette fut dévoilé, ma tète était menacée. Je dus demander à mon maître qu'il me permit de me réfugier en un lieu plus sûr, il y consentit et, suivi de tous les miens, je remontai m'établir dans le territoire laotien de Muong Da où je ne fus pas heureux.

    RÉTABLISSEMENT DE LA RELIGION

    Depuis le massacre des Pères et la dispersion des chrétiens, je n'avais jamais cessé d'observer la religion. Les missionnaires reviendraient, j'en avais le ferme espoir. Furieux de ma persévérance, Satan voulut-il à tout prix à tout prix me forcer à ladorer ? Je lignore ; entours cas, peu de temps après mon arrivée à Moung Day, une espèce folie sempara de moi.
    Ma famille, ne sachant que faire, sadressa dabord à Dieu et pria beaucoup, pria longtemps ; puis, ne sachant que faire, elle eut recours aux esprits. On leur fit des hécatombes de porcs, mais mon état demeurait toujours le même. Je ne sais tout ce que je fis alors, mais jétais bien malheureux : tout mes parents létaient autant et plus que moi, parce quils comprenaient mieux mon état.
    On maria alors mon fils adoptif à Muong Day et, on chercha à ramener la paix dans mon âme en changeant de séjour. Nous non installâmes à Naman pour quelque temps, puis dans la tribu de Sam Teu où je perdis les deux seuls enfants qui me restaient. De là je revins à Namun et c'est alors seulement que je guéris complètement.
    Cependant toute espérance de voir revenir les missionnaires semblait perdue. N'avaient-ils pas, pendant que J'étais encore malade, essayé de se fixer de nouveau à Muong Deng et peu de temps après son installation, le P. Verbier n'était-il pas tombé sous la balle des assassins ? Non, il n'y avait plus à espérer le rétablissement de la Teli-gion ! Tous les chrétiens étaient revenus aux anciennes superstitions, je n'avais qu'à les imiter je fis donc comme eux : je fournissais régulièrement l'argent nécessaire pour acheter le buffle du sacrifice, j'avais élevé dans ma maison un autel aux esprits domestiques. Quand la maladie venait frapper à ma porte, j'immolais pour l'éloigner poules et cochons.
    La paix était rétablie, les mandarins franc ais s'étaient fixés dans le pays, les missionnaires ne revenaient pas, et de plus .en plus rarement je me souvenais comme d'un beau rêve trop vite envolé, du temps où j'avais le bonheur d'être chrétien.
    Or, un jour, descendant de Naham arriva à Namun un Français à longue barbe, à l'air majestueux et doux ; c'était un missionnaire, le P; Martin. Pendant plusieurs jours il resta au milieu de nous ; tous nous allâmes le voir, tous nous lui jurâmes de revenir à la foi prêchée par le P. Fiot et, pour mieux le-convaincre, chacun de nous le pria de détruire lui-même les autels que nous avions dressés à l'esprit dans un coin de nos maisons. Il fit ce que nous lui demandions, et tous joyeux nous aurions voulu le garder au milieu de nous.
    Au moment de son départ, il promit pour nous consoler de revenir bientôt. Quelques mois s'écoulèrent, des catéchistes furent envoyés pour nous instruire, et, il revint avec nous enfin. Nous avons réappris ce que nous avions oublié et la joie est revenue habiter dans nos curs ».
    Ainsi parla Tao Tha.
    A quelque temps de là, il vint me trouver :
    « Père, dit-il, je voudrais me rapprocher de mon fils adoptif et m'établir à Ban Nghiu ».
    Comment lui refuser la joie de vivre auprès d'un fils aimé, puisqu'il aurait, à Ban Nghiu comme à Namun, un missionnaire pour le former à l'amour du bon Dieu ?
    M'efforçant donc de cacher la peine que me causait cette nouvelle imprévue :
    « Sera-ce la dernière de tes pérégrinations ? Lui dis je en souriant.
    Père, il me serait difficile de l'affirmer ».
    Et le lendemain de bon matin, après avoir entendu la messe, il m'apporta une poule et vint me dire adieu. Les sanglots étouffaient sa voix.
    Longtemps, debout sous la véranda, je le regardai s'éloigner.
    « Vous connaissez Tao Tha qui est récemment venu s'établir à Ban Nghiu », me disait dernièrement le Père Rey.
    « Oui. Eh bien ?....
    Eh bien ! Il est à mon service. Déjà vieux, il ne veut plus dit-il, avoir à s'occuper que du salut de son âme. Il demande donc à rester désormais auprès des Pères, à se faire leur serviteur et à travailler pour eux ; aider les Pères, dit-il, n'est-ce pas en quelque sorte aider à répandre la religion ? »
    Quand on arrive maintenant dans la chrétienté de Ban Nghiu, le premier personnage que l'on rencontre c'est Tao Tha, venant au devant du visiteur en souriant, la tête recouverte d'un grand casque noir qui servit jadis à l'un de nous.
    Lorsque sur les forêts profondes la nuit a étendu son noir manteau, par intervalles, le bramement plaintif du cerf déchire le silence, pendant que sur son lit de cailloux le torrent chante à quelques pas de ma porte.
    C'est l'heure où parfois, dans ma pauvre cabane de bambous, je fais un rêve bien doux, toujours le même : je vois près de mon logis une jolie chapelle et, arrivant par tous les sentiers de la forêt de longues théories de chrétiens en habits de fête, ce sont tous nies paroissiens convertis, venant offrir joyeusement au Maître du Ciel leurs voix pour l'exalter et leur cur pour l'aimer.....
    Seigneur, Seigneur, exaucez la prière de votre serviteur.
    Ainsi soit-il. Ainsi soit-il.
    1903/353-369
    353-369
    Chine
    1903
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