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Au Laos Tonkinois fondation des premières Chrétientés 1

Au Laos Tonkinois Fondation des premières Chrétientés PAR M. BOURLET Missionnaire apostolique. EN ROUTE « Nous partons dans quinze jours ; préparez-vous ! »
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    Au Laos Tonkinois
    Fondation des premières Chrétientés
    PAR M. BOURLET
    Missionnaire apostolique.
    EN ROUTE
    « Nous partons dans quinze jours ; préparez-vous ! »
    Le P. Martin m'annonça la bonne nouvelle le soir même de mon arrivée chez lui, à Phong-y. J'étais missionnaire depuis un an et on venait de me désigner pour évangéliser les pays Chau-Lao. Au Laos, jadis, plus de vingt de nos braves tombèrent, les uns dès leur arrivée avant même d'avoir pu apprendre aux indigènes le nom, de Jésus les autres après trois ou quatre années d'au apostolat rude et laborieux ; ceux-là victimes de la lièvre, ceux-ci sous les coups des persécuteurs ou des assassins.

    J'allais donc à mon tour pénétrer dans ce pays mystérieux, escalader ses montagnes, franchir ses torrents, traverser ses, forêts immenses et peuplées d'animaux féroces ; plus j'y songeais, plus je me sentais heureux.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1903. N° 35.

    J'accablais de questions le P. Martin qui, avec une admirable patience, recommençait le récit du voyage d'exploration qu'il avait achevé quelques mois auparavant ; il ne tarissait pas sur les détails de sa rencontre avec les anciens chrétiens échappés à la persécution et demeurés plus de quinze ans sans voir un seul missionnaire. Combien je les aimais déjà et avec quelle impatience je songeais départ !

    Le jour fixé arriva enfin. Mes malles étaient prêtes, et j'avais pu achever de copier un petit lexique, fruit des travaux de nos prédécesseurs.

    Le P. Martin ne voulut pas me laisser partir seul. En qualité de supérieur et pour rendre ma tâche plus facile, il tenait à me conduire et à m'installer à Namun, petite tribu, peuplée en grande partie par les anciens chrétiens du P. Fiot. Nous commencions la visite par eux à cause du désir très vif qu'ils témoignaient de nous recevoir.

    Nos bagages furent confiés à des barques qui partirent en avant pour remonter le fleuve Ma jusqu'au village de Van-cha. Là, après deux jours de marche, nous devions laisser les barques et louer des coolies qui se remplaçant d'étape en étape nous conduiraient jusqu'au but de notre voyage.

    Le lendemain du départ de nos bagages, nous nous mettions en selle.

    ***

    La route est large et capricieuse ; tantôt elle trace mille sinuosités au milieu de vastes rizières ; plus loin elle file droite comme une allée du bois de Boulogne sous le couvert d'immenses forêts. Les vallées aux riches moissons se succèdent entre deux lignes de montagnes ; parfois elles s'arrêtent à angle droit à la base d'un roc de cent mètres de haut, tandis qu'aux prochains détours elles viennent mourir mollement au pied d'une colline en pente douce, boisée jusqu'au sommet.

    Ce pays me parut bien beau, plus beau que le Delta où les plaines sont sans fin, et où lil ne rencontre, pour se reposer, que les nuages se balançant à l'horizon.

    Ici, mon admiration allait de la forêt à la montagne. Quel bien nous éprouvions lorsque après une longue chevauchée nous traversions les fourrés épais où ne pénétraient nulle part les rayons brûlants du soleil ; avec quel ravissement j'écoutais le chant qui s'élevait du plus petit brin d'herbe à la cime la plus élevée des grands arbres, se perdant dans l'immensité des cieux.

    Père, demandais-je au P. Martin, le Laos est-il ainsi ?

    Non, répondait-il invariablement, ce n'est pas encore cela.

    Le Laos est plus sauvage, plus abrupt ».

    Nous devions rencontrer nos barques le premier jour, près d'une petite chrétienté assez avancée dans la forêt et située sur le bord du fleuve. Elle se composait seulement de trois familles annamites venues au milieu des Muong (sauvages) pour faire le commerce. Ces bonnes gens, qui voient rarement le missionnaire, nous reçurent avec joie ; nous passâmes chez eux une excellente nuit, et à l'aube nous nous remettions en route.

    Le soleil se levait radieux, et cette robuste nature où les herbes sont si hautes, les forêts si épaisses, je la trouvais ravissante dans son humide parure du matin. Le P. Martin me disait bien que le tigre rode partout dans ces verdures magnifiques, mais qu'est-ce qui peut effrayer un jeune missionnaire ? Le déjeuner au bord de l'eau me parut charmant et je ne songeais guère à m'inquiéter des gros nuages noirs qui lentement montaient à l'horizon et qui bientôt firent la nuit presque complète autour de nous.

    A peine étions-nous en marche qu'un petit vent frais commença à souffler, peu après il se déchaîna avec violence inclinant la tête des arbres, faisant tournoyer follement les feuilles mortes qui venaient ensuite tomber à nos pieds.

    Aux premières gouttes de pluie, le P. Martin et moi nous étions descendus de cheval et nous avions cherché asile contre un massif' de bambous. Soudain, le tonnerre gronde avec fureur, les nues crèvent, ce fut un déluge. Nos pieds trempaient dans un torrent improvisé, et à l'abri illusoire de nos bambous nous fûmes mouillés jus qu'aux os. Au fond, j'étais content de voir un orage dans la forêt, et mon compagnon ne paraissait nullement fâché de l'aventure.

    L'orage fut court; le soleil reparut superbe et sécha nos vêtements.

    Dans l'atmosphère rafraîchie, notre étape s'acheva gaiement. Nous pensions trouver nos barques au rendez-vous, mais elles sont barques encore bien loin, car nos yeux explorent en vain les contours du fleuve. Heureusement nous avons un abri pour la nuit chez le seigneur du village, et en l'absence de nos hommes la maîtresse de maison prépare notre repas du soir, pendant que nous récitons notre bréviaire.

    Brave femme ! Elle a certainement oublié depuis longtemps, si jamais elle les apprit, tous les principes culinaires d'un cordon bleu. Mais la faim est un bon condiment ; elle assaisonna notre cuisine insipide. On rit, on mange, on prie et on se couche en attendant les barques.

    A peine commençais-je à fermer lil qu'un bruit de voix se fait en tendre : ce sont nos retardataires. Vite, je prends ma couverture et chaudement enveloppé je m'étends dans un coin de la cabane, sur le plancher en bambous et je m'endors d'un profond sommeil qui dure jusqu'à l'aurore. Au réveil, le P. Martin me dit :

    « C'est aujourd'hui que nous quittons les pays Muong pour entrer chez les Tay. Dans quelques heures nous serons à Van-cha ».

    Nous y voici, en effet. Mais les porteurs n'arrivent pas ; nous lais sons nos bagages à la garde d'un catéchiste et nous allons presser le chef de canton de rassembler ses hommes.

    Pendant plus de deux heures nous escaladons la montagne ; la belle route est remplacée par un sentier raide, assez large encore ce pendant pour nous permettre d'aller à cheval. Au bas de chaque montée nos pauvres bêtes lèvent la tête, paraissant en mesurer la hauteur ; puis, comme pour en finir au plus vite avec une lourde tache elles gravissent la côte presque en courant.

    Penché en avant sur la selle, j'encourage ma monture qui arrivée au sommet pousse un long hennissement de joie et de soulagement.

    Mais ce n'est pas fini ; une montée, puis deux, puis trois se suc cèdent, avant entre chacune d'elles un bout de sentier courant presque à plat, ce qui nous permet de reprendre haleine.

    Souvent au milieu du chemin se trouvent des rochers ; il faut alors mettre pied à terre et conduire le levai par la bride. La bête, adroitement, cherche le bon endroit pour y poser son pied et le passage difficile est franchi.

    Devant nous, un petit torrent se précipite de cascade en cascade et tout blanc d'écume il s'attarde un moment dans la plaine que nous venons de quitter, puis va se perdre dans le fleuve Ma. La forêt majestueuse nous entoure toujours, ses grands arbres nous cachent les rayons du soleil ; enfin nous ; arrivons, sur un plateau couvert de rizières, des maisons s'étagent sur les collines environnantes et s'abritent derrière des bouquets d'arbres. C'est Nhan-Iti, le premier village tay placé sus notre chemin ; il est vraiment gracieux et nous aurons tout le temps de t'admirer et de le visiter.


    En vain le chef de relui s'agite, ce n'est que bien lentement que les porteurs arrivent, aussi devrons-nous rester à Nhan-ki un jour entier et deux nuits avant de continuer notre voyage, Plus rien ici ne nous rappelle l'Annam ; les maisons sont bâties sur pilotis, leurs cloisons sont en bambous et le toit est couvert avec les herbes de la forêt liées ensemble. Les femmes portent leur robe attachée au dessus des seins au moyen d'une ceinture de toile. Cette longue robe est bleue, ornée dans le bas de broderies en soie rouge. Enfin, si te logis et le costume ont changé d'aspect, le langage est nouveau, aussi je ne comprends plus rien.


    Je m'endormis au milieu des impressions très complexes qui se dégageaient de tout cet inconnu. Bien avant qu'il fit jour, j'entendis un bruit sourd et cadencé, semblable à celui du fléau tombant sur les lourds épis du froment. Curieux je me lève, je regarde par l'ouverture pratiquée dans la cloison et tenant lieu de fenêtre, et j'aperçois dans la maison voisine, dans le lieu même où dorment les buffles, trois femmes armées d'un long bâton. Ensemble elles frappent dans un mortier fait d'un tronc d'arbre creusé, elles pilent le riz pour les repas. Hier, au coucher du soleil, elles ont fait le même travail et pendant que déjà le déjeuner se prépare et que leurs maris dorment encore, vaillamment elles peinent.
    Avec ensemble leurs bras se lèvent ; d'une main elles serrent vigoureusement par le milieu le pilon dont l'une des extrémités vient frapper en cadence les épis ; la main inoccupée va de l'arrière à l'avant comme le balancier d'une horloge, et le corps se plie en deux sous l'effort. De temps en temps elles retournent les épis vive ment sans s'arrêter de frapper.
    Sur le dos de l'une des travailleuses repose un petit poupon d'un an environ. Une large bande de toile bleue l'enveloppe depuis les mollets jusqu'au milieu des reins, elle est passé en sautoir sur les épaules de la mère et s'attache sur sa poitrine. Les deux pieds du bébé s'appuient aux flancs de la pileuse, son petit corps se dessine tout arrondi, et pendant que ses mains potelées armées d'une feuille verte battent l'air, sa petite tête va de l'avant à l'arrière et de l'arrière à l'avant chaque fois que la maman se penche ou se redresse.
    Longtemps elle travaille, la pauvre mère, et longtemps aussi le poupon suit le mouvement sans manifester le moindre émoi, sans pousser une seule plainte, puis, peu à peu ses reins fléchissent, sa tète oscille avec plus d'abandon ; il dort !
    Que de fois depuis ce jour, soit chez les Tay, soit chez les Laotiens, j'ai vu des femmes piler le riz avec un bébé sur le dos ; c'est plus fort que moi, ce spectacle m'émeut toujours. Oh ! Petits enfants de France si tendrement bercés dans les bras de vos mères, si douillettement couchés dans des bercelonnettes aux rideaux de dentelles vous préservant des courants d'air, chaque fois je pense à vous.
    A l'entrée du village se trouvait une cabane, dont la cloison au lieu d'être en bambous était faite d'un léger treillis à peu près semblable à ceux dont on se sert dans nos campagnes pour établir des tonnelles sur lesquelles grimpent les volubilis. Ici, les fleurs manquent et la cabane délabrée, dans laquelle on monte par une échelle qui ne tient plus que par un prodige d'équilibre, est noire de poussière et tapissée de toiles d'araignée ; elle parait depuis longtemps abandonnée, cependant, il n'en est rien. C'est la maison de l'Esprit du village qui doit y demeurer toujours, ne point faire de mal à ceux qui l'adorent et empêcher le tigre de pénétrer chez eux pour se saisir de leurs bêtes. Je me demandai comment les indigènes avaient logé leurs Esprits dans un semblable taudis. Mon étonnement grandit quand je fus entré dans la maison où nous devions habiter. Sur une petite crédence couverte de poussière, quelques morceaux d'une natte usée, déchirée et sale plus que je ne saurais le dire, avaient été jetés, et dessous se trouvait une tasse fêlée et crasseuse, dans laquelle séchaient depuis de longs jours deux ou trois bouchées de bétel.

    « C'est l'autel de l'Esprit », me dit le P. Martin. Quel autel, grand Dieu

    Chez les Tay qui n'ont ni bonzes ni talapoins et chez les Laotiens qui dans les grands centres possèdent leurs pagodes et leurs prêtres bouddhiques, partout je devais trouver dans chaque maison le même autel, et à l'entrée de chaque village la même cabane élevée à l'Esprit. Une fois par an, on répare un peu la maison de l'Esprit, c'est le jour où le village lui offre, par cotisations, un buffle qui sert à un beau festin, où les convives se grisent en vidant de nombreux verres de vin pour honorer le génie.
    Lorsqu'un malade est pris de fièvre ou de colique, on s'adresse à Esprit, le priant de remonter sur son autel devant lequel on sacrifie une poule ou un cochon, que les habitants de la maison mangent en absorbant, comme dans tout festin, une grande quantité de bois son fermentée . Le P. Martin adressa les plus chaleureuses exhortations à notre hôtesse, pour lui faire abandonner ces superstitions. A fin d'être plus éloquent il employait successivement pour la convaincre la langue annamite et la langue Lay. La femme écoutait, à la fois distraite et gênée, regardant le Père avec de petits yeux malades, puis elle détourna la question et alla se coucher sur une natte, dans la chambre voisine, pool' fumer plusieurs pipes d'opium. Elle était encore belle, quoique elle eut dépassé la trentaine, et dans sa jeunesse elle avait exercé une certaine souveraineté.

    Son mari, chef de Nhan-ki., fut un pirate assez célèbre qui porta plus d'une fois les armes contre les Français.
    Un jour il tomba entre les mains de nos soldats. On lui lia les bras et on l'interrogea sur ses complices. Impassible, les yeux fixés sur le sabre nu qui devait lui trancher la tête s'il refusait de parler, il garda le silence ; une femme se présenta à l'entrée du camp demandant le chef des Français et quand la nuit fut venue quelques soldats partirent guidés par elle. Lorsqu'ils arrivèrent au pied d'une grotte, elle murmura bien bas : « C'est là ». Et à l'instant furent pris et enchaînés les rebelles si longtemps poursuivis et toujours introuvables.
    Le lendemain, toute à la joie, l'épouse ramène sou mari, sauvé par elle, au logis qu'ils aimaient; mais la maladie coucha bientôt sur une froide natte le mari qu'une trahison avait sauvé, l'Esprit demeura insensible à tous les sacrifices qui lui furent offerts, l'ancien pirate mourut.
    Et depuis, pour oublier momentanément sa douleur, la veuve se grise en fumant l'opium.
    J'ai essayé plusieurs fois, depuis cette première entrevue, de lui faire comprendre que la religion lui donnerait de plus douces consolations. Un sourire narquois passe sur ses lèvres jaunies et se reflète dans ses petits yeux toujours malades, pendant qu'elle me ré pond invariablement :
    Quitter l'Esprit de mon mari, de mon père et de mon grand père, jamais !

    ***

    Cependant les porteurs arrivent ; ils sont plus de quarante ; dans la forêt ils coupent de gros bambous que lentement ils apportent au celai ; deux à deux, les premiers arrivés soulèvent l'une après l'autre chacune des caisses pour en évaluer le poids ; leur choix une fois fait, ils placent un des bambous sur le milieu du colis qui leur a paru le plus léger., l'y fixent solidement à l'aide de liens également eu bambous, saisissent chacun l'une des extrémités qui dépassent des deux côtés, la posent sur leur épaule et se mettent en marche. Les derniers venus sont mal servis, ils doivent se résigner à porter les charges les plus lourdes.


    Il est encore de bonne heure et nous aurons le temps d'arriver au prochain relais. « C'est l'affaire de sept à huit heures de marche, » me dit le P. Martin. Au bout de deux minutes à peine, nous voyons se dresser devant nous le sentier ; il monte à pie au liane de la colline, plus rapide que le toit d'une maison ; déjà les porteurs s'y échelonnent en longue file, cherchant des yeux une pierre, une aspérité du chemin polir s'y cramponner et y poser leurs pieds ; ils vont toujours, lentement il est vrai, mais sans s'arrêter. Peu à peu la pente devient moins raide, et, après une demi-heure de marche s'étend devant nous u n nouveau plateau aux rizières superbes ; clans le fond, sur le penchant de la colline, se dresse un village. Déjà les porteurs y sont arrivés ; ils déposent leur charge à terre et se mettent, les uns à mâchonner une chique de bétel, les autres à faire bouillonner longuement une pipe à eau qu'ils se passent à tour de rôle. C'est alors que je remarquai leurs mains grossièrement tatouées, et leurs poignets et leur cou soigneusement entourés d'un fil de coton bleu.

    Pourquoi ces lignes sur tes mains et sur tes mollets, demandai-je à l'un d'eux.

    Pour être plus beau, dit-il.

    Et ces liens qui entourent tes bras et ton cou

    C'est pour lier mon âme à mon corps et l'empêcher d e par tir trop tôt ». Et il souriait en me faisant cette étrange réponse.
    Bientôt nous continuons notre route ; en marchant, les porteurs causent entre eux ; tantôt nous grimpons la colline, puis nous la dé valons à pic, tantôt nous pataugeons dans un petit ruisseau dont le lit peu profond nous sert de grand route. Les montagnes se resserrent de plus en plus autour de nous et paraissent entassées les unes sur les autres. Comme une dentelle de gaze, des brouillards légers couronnent les plus hauts sommets, et devant cette nature grandiose, je ne puis 'n'empêcher de murmurer avec le Psalmiste : « Seigneur, que vos oeuvres sont grandes ! Avec éclat elles célèbrent votre gloire ! ».
    La faim commence à se faire sentir lorsque nous arrivons sur le bord d'une rivière tortueuse ; le sable qu'elle a rejeté à l'époque des grandes eaux, recouvre notre route ; les porteurs déposent leurs charges à l'ombre des grands arbres, puis, se débarrassant de leurs habits, se plongent tout nus dans la rivière, oubliant la fatigue dans la fraîcheur du bain. Un petit feu est allumé ; et bientôt les flammes font vivement crépiter les bambous secs ; trois pierres servent de trépied à notre marmite.
    La soupe, prête en un instant, nie parut excellente ; une tranche de viande avec du riz froid, un peu de café complétèrent notre repas, et nos forces furent réparées. Les porteurs, de leur côté, avaient prestement plongé leurs doigts dans le riz gluant, cuit de la veille, et l'avaient arrosé de l'eau du torrent. Nos chevaux profitaient de ces quelques instants de répit pour brouter l'herbe fraîche.
    La fatigue du matin était oubliée ; allégrement nous nous remîmes en route. Longtemps nous longeâmes la rivière, puis, arrêtés par un rocher à pic qui baignait ses pieds dans les eaux, il nous fallut la traverser. Sur la berge, était attaché un radeau formé de vingt bambous solidement liés ensemble ; manuvré par les mains habiles des porteurs, il transporta d'une rive à l'autre successivement bagages et chevaux à cinq reprises différentes ; dix fois il fallut traverser puis retraverser le torrent sur des radeaux pareils, aussi légers et aussi fragiles. La nuit tombait quand nous arrivâmes au relai.
    Pendant trois jours encore nous devions voyager de la sorte avant d'arriver à Namun. La nature devenait de plus en plus sauvage à mesure que nous avancions ; plus de plaines, rien que d'étroites rizières, échelonnées en étages. Au flanc des collines se dressaient trois ou quatre cabanes, c'était tout le village, et, encore ces minus cules hameaux devenaient-ils de plus en plus rares et le plus souvent nous n'avions comme perspective que le torrent et le flanc de la montagne qui se dressait sur la rive opposée. Ces trois jours s'écoulèrent paisiblement sans incident notable. J'essayai d'en rompre la monotonie en causant avec les porteurs et en leur posant une foule de questions, dans le but de m'initier à ta connaissance de la langue.
    Cependant le souvenir d'une équipée personnelle se rattache à notre dernière étape.
    Les habitants de Namun, sachant que nous montions, avaient député deux ou trois des leurs pour venir au devant de nous. Heureux de voir ces bonnes gens si contents de m'aider à balbutier les premiers mots de laotien, je laissai le P. Martin seul en arrière, gravement occupé à dresser la carte du pays, et, à pied j'allai avec eux. Trente fois nous eu mes à traverser le torrent, et sans radeaux hélas ! Il fallait passer à gué, avec de l'eau, jusqu'à la ceinture. Je voulus me former aux habitudes du pays, et bravement retroussant mes larges pantalons annamites, je me mis à l'eau. Les deux ou trois premières fois tout alla bien, et déjà je triomphais de mon adresse ; arrivé à un endroit oit l'eau coulait avec plus de rapidité, je vis les porteurs se débarrasser de leurs habits et les placer au-dessus de leur tète pour faire la traversée plus librement ; le torrent venait avec fureur se briser contre leurs jambes nues, mais, ils se campaient fièrement sur les pierres glissantes, faisaient face au tourbillon et passaient. .le ne voulus pas leur paraître inférieur ; sans quitter mes habits, un bâton à la main, chaussé de mes souliers pleins d'eau, je tentai de les suivre. Le flot monta d'abord jusqu'à ales genoux, puis jusqu'à ma ceinture ; le hoquet me prit ; pour éviter les en droits trop profonds j'essayai de marcher sur les pierres ; au moment où je posai mon pied sur l'une d'elles plus glissante que les autres, mes reins fléchirent, je perdis l'équilibre et roulai dans l'eau. En un clin Fun des porteurs qui avait déjà passé, se précipita dans le ruisseau, me mit à califourchon sur son dos et me déposa sur la berge. Je fus touché de son dévouement ; mais, un peu confus, je n'osai plus affronter le torrent qu'a cheval. Du reste, le trajet, quoique difficile, ne fut pas Ires long, et, vers deux heures du soir, nous arrivâmes à Namun.

    NAMUN

    Au fond d'un immense entonnoir, formé de montagnes couvertes en partie de broussailles, en partie d'arbres séculaires, on voit une vingtaine de maisons, étroitement serrées les unes contre les autres; c'est Namun, ou plutôt le village principal et la résidence d'un des chefs de la tribu qui s'étend sur un territoire montagneux que l'on mettrait une grande journée à parcourir. A cette époque il était composé de six hameaux, formant ensemble une population de plus de deux cents âmes. Deux chefs s'en partageaient le gouvernement et avaient sous leurs ordres à peu près le même nombre de serviteurs ; l'un résidait à Namun to (Namun d'en bas), l'autre à Namun nua (Namun d'en haut). Tous deux tenaient leur autorité du grand mandarin de la province, le phagna, et avaient, moyennant une ou deux barres d'argent, acheté la jouissance du terrain. Au Laos, en effet, la terre appartient au roi et n'est pas aliénable. Si le chef qui l'a achetée vient à mourir sans laisser de descendance, ou bien s'il quitte le pays pour aller chercher fortune ailleurs, la terre revient au phagna qui peut en disposer à son gré.

    Jadis le phagna tenait son autorité du roi ; maintenant il est sous les ordres des résidents français. En général, le pays qu'il administre est presque aussi grand qu'un de nos départements. A sa mort, ce pays passe à l'aîné de ses enfants, ou, â défaut de celui-ci, au plus proche de ses héritiers. Si, par un hasard très extraordinaire, il ne restait Personne de sa famille ou si ses chefs supérieurs lui enlevaient l'autorité, son fief retournerait, au grand domaine et le gouvernement en donnerait l'administration à un homme de son choix.

    Mais revenons à Namun. Après la mort ou le départ des anciens missionnaires, lors des persécutions, Les chrétiens baptisés par eux se dispersèrent aux quatre coins du Laos et du Chau Tay. Après bien des pérégrinations, plusieurs d'entre eux vinrent s'établir sur le territoire de Namun to devenu vacant. A notre arrivée ils étaient et ils sont encore sous l'autorité d'un nommé Pria nain, ancien chrétien du Père Fiot. Plusieurs familles païennes, trouvant le gouvernement du chef assez paternel, étaient aussi venues s'installer auprès de lui. Depuis le départ des Pères, quelques mariages avaient eu lieu entre chrétiens et païens ; toutefois l'élément chrétien do minait. A Namun nua gouverné par un chef païen, plusieurs familles chrétiennes s'étaient peu à peu groupées.
    Lorsque, il y a deux ans, le P. Martin se mit en route pour explorer le pays et rechercher ceux qui avaient échappé à la persécution, son but était de monter jusqu'à Naham, premier poste fondé jadis par le P. Fiot, et d'y visiter les quelques catholiques qui s'y étaient de nouveau rassemblés. C'est pendant ce voyage qu'il apprit l'existence de Namun et qu'il résolut de s'y rendre aussitôt. Dépeindre la joie des habitants à son arrivée, serait difficile; les anciens chrétiens pleuraient de joie. Ils assistèrent à la messe que le Père célébra en plein air et récitèrent le chapelet qu'ils n'avaient pas encore oublié. Chacun se disputait le plaisir de conduire le missionnaire dans sa maison, le priait de détruire l'autel de l'Esprit, et jurait de ne plus jamais adorer que le Maître du Ciel. Les païens eux-mêmes couraient à lui et promettaient d'embrasser la religion. En un mot il n'y eut presque personne qui ne voulut voir le Père et ne parlât de se convertir. Il quitta Namun l'aine en joie, promettant de revenir bientôt.
    Il n'y avait pas six mois que le Père s'était engagé par cette promesse, et nous revenions non pas faire une visite temporaire cette fois, mais nous y installer tout à fait.
    Il était convenu que le P. Martin après m'avoir installé redescendrait à Phong-y, d'où le P. Rey reviendrait à son tour pour fonder le poste de Ban-nghiu à une bonne journée de marche de Namun. Hélas ! Nos rêves semblèrent un moment sur le point de s'évanouir.
    Se rappelant sans doute les souffrances d'autrefois, les fuites successives pour échapper aux persécuteurs, les nuits passées sans abri dans la forêt, plusieurs des habitant de Namun-nua, ceux surtout qui étaient encore païens, avaient senti leur cur faiblir et n'osant plus se faire chrétiens parlèrent de partir et de transporter leurs pénates sous un autre ciel. Les anciens chrétiens eux-mêmes ne paraissaient plus aussi résolus que lors du passage du P. Martin.
    Or, il était décidé que la maison serait construite à Namun-nua, Namun-to ne paraissant pas assez sain pour y établir la résidence du missionnaire. Mon logis devait donc s'élever sur une colline bien aérée. Mais comment m'y installer si les habitants quittaient le village et me laissaient seul ? Les colonnes étaient prêtes, rassemblées en un tas sur l'emplacement déjà déblayé, les bambous destinés à tresser les cloisons étaient fendus, l'herbe du toit coupée, que faire ? Je vois encore le P. Martin hésitant, cherchant si on ne réussirait pas à trouver un emplacement convenable près du village d'en il ne savait à quoi se résoudre, lorsque tout finit par s'arranger.
    Les habitants de Namun-nua ne partirent pas, la maison fut cons truite, et, après avoir baptisé plusieurs nouveaux chrétiens de Namun-to, déjà suffisamment instruits, après avoir vu la joie renaître dans le cur de tous, le Père m'installa dans ma nouvelle demeure, alla préparer à Ban-nghiu l'établissement du P. Rey, puis il redescendit à Phong-y.
    Oh ! Qu'elle me parut triste alors ma demeure, avec ses cloisons de bambous nus et encore verts ! Elle était tout près de la cabane, où chaque année on immolait un buffle à l'Esprit du village et dans cette solitude je n'entendais d'autres bruits que le murmure du torrent voisin. Les indigènes n'en approchaient qu'avec une respectueuse frayeur et trouvaient mille prétextes futiles pour ne point s'établir près de moi. Cependant les habitants de Namun-nua, bien que ne quittant pas le pays, n'avaient aucune hâte de se faire chrétiens ; seules, trois ou quatre familles formées autrefois par les PP. Fiot et Pinabel, venaient le soir étudier et réciter la prière, les autres se contentaient d'envoyer les enfants. Seul pendant une grande partie de la journée, désireux d'apprendre la langue et d'avoir dans ce but quelqu'un avec qui causer, combien j'étais heureux, lorsque après m'avoir salué poliment l'un des enfants franchissait le seuil de ma porte entr'ouverte, venait s'asseoir à mes pieds, et après m'avoir régulièrement demandé de mes nouvelles, consentait volontiers à répondre à mes questions, et me formait sans s'en douter à balbutier tant bien que mal quelques mots laotiens.

    ***

    Un chrétien, baptisé jadis à Naham, était particulièrement assidu à me visiter. 11 connaissait u peu l'annamite, j'avais recours à lui pour les explication; difficiles et il ne repartait pas sans que j'eusse ajouté plusieurs trots à mon vocabulaire.
    Gai, franc et sincère, il venait très régulièrement réciter sa prière et étudier le catéchisme oublié depuis longtemps ; sa ferveur me consolait de la tiédeur et de l'apathie des autres. Je le recevais, avec joie, je l'attendais presque comme on attend un ami.
    Encore vigoureux malgré ses cinquante ans, il passait sa journée aux champs, mais le soir le ramenait près de moi avec ses intéressantes causeries. C'est lui qui me lit connaître les murs et les coturnes du pays, lui qui me parlait des affaires du village qu'il m'importait de savoir, et si j'avais quelques petits travaux à f'aire dans la maison, c'est à lui que j'avais recours. Il fut l'un des plus fervents à saluer notre retour, et sa ferveur n'a fait que s'accroître. Du reste, si autrefois Naham embrassa la religion, ce fut en grande partie son oeuvre, et j'ai souvent- pensé que le bon Dieu a voulu le récompenser en nous inspirant de venir tout d'abord nous établir dans on village.
    Bientôt il trouva les quelques minutes qui séparaient sa maison de la mienne trop longues à parcourir, les herbes ; qui couvraient sa cabane, laissaient passer la pluie et les rayons du soleil, il résolut de la reconstruire à neuf et méprisant la crainte de l'Esprit, de s'installer auprès de moi le fus bien heureux de son projet, j'avais donc un voisin et je ne serais plus complètement isolé !
    Tao Tha, c'est le nom de notre homme, se mit aussitôt à l'ouvre il ne faut pas longtemps pour élever une maison laotienne ; les arbres abondent dans la forêt pour faire des colonnes, les bambous n'y manquent pas, et les hautes herbes y foisonnent. Aidé de quelques voisins à qui, pour récompense, il offrit un cochon et une jarre de Yin, il eut bientôt dressé les colonnes et tressé le plancher. Il avait détruit sa vieille demeure, et s'apprêtait à porter, dans trois jours, en son nouveau logis sa petite fortune, composée d'habits, de marmites, de soucoupes qu'on décore ici du nom d'assiettes, et d'une foule de petits ustensiles de ménage. En attendant l'achèvement de son nouveau domicile, il avait déposé le tout chez un voisin, où le soir, il allait prendre son repas et dormir.
    Une nuit je fus réveillé en sursaut par le bruit d'une fusillade lointaine et par des cris perçants. La chambre était éclairée comme en plein jour. Le feu ! D'un bond je suis debout ; je cours vers le lieu du sinistre, et je pénètre dans l'intérieur des maisons pendant que déjà la flamme danse sur ma, tète en sifflant.
    Sauver un peu du mobilier de ces pauvres gens, c'était l'essentiel qu'importait la cabane. Trois maisons disparurent en un instant, on réussit à sauver les autres. Deux des familles incendiées étalent païennes, I'autre, était chrétienne. Celle-ci ne perdit rien ; mais Tao Tha, qui logeait alors chez le voisin, fut moins heureux et perdit une grande partie de son mobilier. Cependant le malheur aurait pu être pire, car si quelques jours auparavant, il n'avait abattu sa vieille, masure, elle n'aurait pas échappé aux flammes, par elle le feu e serait communiqué aux autres maisons et tout le village était perdu.
    Mon fidèle vint donc s'établir auprès de moi ; dès lors nos relations furent de plus en plus fréquentes, je le regardai comme faisant partie de ma maison, et quand préparant mes sermons, je ne savais comment tourner ma phrase, c'était lui qui m'aidait à trouver le mot inconnu et à le placer d'une manière convenable. Bientôt il en vint à me faire ses confidences, à me parler du temps où le P. Fiot fondait la religion au Laos. Or, un soir, en attendant l'heure de la prière, il était venu comme d'habitude s'asseoir Ô. mes pieds.
    Tu dois'avoir vu bien des pays en ta longue vie, lui dis-je, en souriant.
    Oh ! Oui, j'en ai vu, allez, Père.
    Pourrais-tu me redire ton histoire ?
    Il sourit : « Je suis vieux, fit-il, mes souvenirs sont un peu confus ; cependant, si vous y tenez, je chercherai à me les rappeler autant que possible ».
    Et plusieurs jours de suite il revint et me fit le récit qui va suivre. Je rapporterai ses paroles aussi exactement que possible ; il ne sera pas, je crois, sans intérêt, d'entendre raconter par un témoin oculaire, je dirai même par un auteur principal, comment la religion s'implanta au Laos, et comment, brebis sans pasteurs, les fer vents chrétiens de ce pays revinrent peu à peu à leurs anciennes superstitions.

    Ecoutons donc Tao Tha :

    LA JEUNESSE DE TAO THA

    « Je naquis chez les Muong Deng. Père, vous connaissez déjà le pays ; ses forêts sont aussi épaisses que les nôtres, mais ses montagnes sont moins élevées, et ses plaines plus larges établissent une transition entre le Laos et l'Annam. J e l'aimais mon pays et bien des fois j'ai désiré le revoir ; mais voilà si longtemps que je l'ai quitté, je suis fait aux pays laotiens, j'y terminerai probablement mes jours, loin des Muong Deng. Enfant, je ne pensais guère à m'en éloigner ; je connaissais tous les recoins de la forêt, tous les contours de la rivière; je ne comprenais guère les souffrances que mon père endurait.

    « Esclaves du quan Chau, seigneur du pays, à chaque instant les paysans avaient une nouvelle corvée à fournir. Les Français n'étaient pas encore venus pour réprimer dans une certaine mesure la cupidité du maître, et les pauvres gens devaient sans cesse se priver du nécessaire pour lui procurer l'argent exigé par ses plaisirs. Que de fois j'ai entendu résonner le tambour du maire ! Il convoquait ainsi les paysans dans sa maison et délibérait avec eux, pour savoir comment on se partagerait les corvées, ou dans quelles proportions chacun devait se cotiser pour parfaire la somme d'argent réclamée. Si on n'avait eu qu'à fournir un nombre déterminé de corvées et à payer l'impôt fixé par le roi, tout le monde aurait été content, mais le mandarin du Thanh-hoa demandait-il une ligature ? Le quan Chau ordonnait d'en prélever cinq, et le maire, pour payer sa peine, en ajoutait trois de plus. C'est bien encore, parait-il, la même chose aujourd'hui ; si les mandarins français le savaient, ils puniraient sévèrement les coupables, mais les gens ont peur des représailles et n'osent ouvrir la bouche pour se plaindre.

    « Chaque année de nouveaux émigrants quittaient la tribu pour aller au Laos chercher plus de liberté et de justice. Mon père porta long temps sa chaîne, se contentant de souffrir en silence et de murmurer tout bas avec les camarades : « C'est bien dur ! Toujours des corvées à faire, toujours un nouvel impôt à solder !!!... » Du reste partout où j'ai passé, j'ai toujours entendu les paysans se plaindre de la sorte, moi aussi je me suis plaint bien souvent, mais toujours nous avons payé l'impôt exigé, toujours nous avons fait les corvées sans oser lever la tète. Quand les charges devenaient trop lourdes, nous nous contentions de nous sauver par une nuit bien noire et d'aller nous établir ailleurs.

    ***

    Il survint une année plus malheureuse que les autres, l'année des rats ! »

    Je regardais mon narrateur d'un air un peu étonné.

    Oui, Père, l'année des rats ! Ici, à certaines époques, lorsque différentes espèces de bambous sont sur le point de périr, leurs feuilles sont tachées par une espèce de rouille, c'est alors la marque presque certaine que l'année suivante il y aura une invasion de rats. D'où viennent-ils ? Je n'en sais rien et ne saurais le dire. D'aucuns prétendent qu'au temps où le phénomène doit se produire, le tonnerre retentit avec la sécheresse d'un coup de fusil, et puis le ciel sème les rats sur la terre, toujours est-il qu'ils sont innombrables.


    « Le jour, ils vivent cachés dans la forêt, mais la nuit ils sortent de leurs repaires, envahissent les champs de riz, comme des voleurs grimpent par le chaume jusqu'à l'épi et le dévorent en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire.


    « En une nuit le champ où ils s'abattent est dévasté, le matin il ne reste plus rien. Je me rappelle qu'une fois les rats s'attaquèrent au champ d'un de nos voisins ; le matin tout, était dévoré. Mon père vint contempler les dégâts et, immobile, pensant à sa femme, à ses enfants qui allaient souffrir de la faim durant une année entière, il se mit à pleurer.


    « On tend des pièges à ces maudites bêtes et on en prend un nombre incalculable ; mais on ne peut parvenir à les exterminer, Parfois, après avoir passé la nuit à garder les champs, mon père apportait à la maison des charges entières de ces rats. Nous voulions en manger, mais ils sont loin d'avoir le goût savoureux des rats ordinaires, ils sont trop gras, et malgré la Faim, on ne peut réussir à surmonter la répugnance que donne leur chair. On inonde aussi les rizières, mais l'eau n'est pas un obstacle pour les rongeurs, ils nagent sans peine et une fois grimpée jusqu'aux épis, ils sont tout à l'aise pour les dévorer.


    « Après quelques mois les rats disparaissent comme ils sont venus, sans qu'on sache où ils ont passé ; mais après eux ils laissent la famine. Le ciel heureusement nous a protégés, et je ne me rappelle les avoir vus qu'une seule fois ; alors mon père perdit ses champs de riz, comme bien d'autres agriculteurs, du reste.


    « Pour nous empêcher de mourir de Faim, il fouillait la forêt pendant des journées entières, afin d'y découvrir quelques tubercules qui remplaçaient le riz : mais chez les Muong Deng les tubercules sont rares, et ceux qu'on y trouve ne sont mangeables que mêlés au riz. Au Laos, au contraire, ils abondent, peuvent être mangés seuls et sont même d'un goût assez agréable. Du reste les rats ne dévastent à la fois qu'un territoire assez restreint, et il suffit de faire quelques jours de marche pour s'éloigner du lieu de leurs méfaits. Il fut donc résolu que nous quitterions Muong Deng pour aller habiter les provinces laotiennes voisines.


    « Notre petit mobilier fut placé dans des paniers et des hottes en bambou : il ne fallut pas longtemps pour le rassembler tout entier. Les femmes passèrent sur leur tète la courroie en écorce qui attache les hottes, les hommes se chargèrent des paniers les plus lourds, et nous nous mimes en route, poussant devant nous les cochons qui marchaient en grognant.


    « Pendant plusieurs jours nous allâmes de la sorte, retardés par la lenteur du bétail. Le soir nous tâchions d'arriver, jusqu'au village le plus proche pour y passer la nuit, et, quand le temps nous manquait, nous élevions un abri sur le bord d'un torrent, au milieu de la forêt, et nous nous y blottissions les uns auprès des autres. J'avais alors huit ans et déjà je pouvais suivre, sans que mes parents eussent à me porter. Marchant ainsi par petites étapes, nous arrivâmes à Muong Pua, terre dépendant de la tribu de Xieng Kho.


    « Le chef du village fut assez bon pour nous recevoir et nous prêter le riz qui nous était nécessaire. Ma mère suppléait à l'insuffisance des repas en allant chercher des tubercules sauvages, pendant que mon père s'occupait à couper les arbres de la forêt, afin de les brûler plus tard et de semer du riz de montagne dans le champ nouvelle ment défriché. Bientôt vint la récolte et avec elle disparut la faim ; mon père construisit une petite maison et nous pûmes quitter la famille qui nous avait donné l'hospitalité. Toutefois nous ne restâmes pas très longtemps dans le pays ; quelques années plus tard la récolte vint à manquer et nous quittâmes Muong Pua pour aller nous fixer à Chien Meu, dans la tribu de Muong Xoi.


    « Chieng Meu est une grande plaine entouré de montagnes, elle est belle et fertile, oui se croirait presque au Tonkin. Aussi le riz ne manqua pas et bientôt l'abondance régna (huis notre maison. Une année même, nous dûmes faire deux greniers, l'un pour le riz l'autre pour le maïs, tant la récolte avait été belle.

    ***

    « Cependant j'avais grandi peu à peu, et, quand l'atteignis ma vingtième année, mon père songea à me trouver une épouse. Le choix une fois déterminé, il fit, selon l'habitude, demander la jeune fille par des personnes de notre connaissance. Les pourparlers durèrent longtemps, bien des jarres de vin se vidèrent, et après chaque entrevue on se séparait sans que les affaires eussent sensiblement avancé. On finit cependant par demander l'avis de la jeune tille qui donna son consentement, et le jour des noces fut fixé.


    « Ce jour même, les pourparlers recommencèrent, un ami de la famille de la future vint d'abord exiger de mon père une somme assez importante, moyennant on consentait à céder la tille. Nous moyennant donnâmes plus de deux barres d'argent, sans compter les droits prélevés par le chef du village. Quand tout fut bien réglé, on alla chercher la jeune fille dans la maison de son père, pour la conduire chez nous. J'avais salué par trois prosternations devant l'autel prit de la maison de mon beau-père, puis mon beau-père lui-même en arrivant dans notre logis ma fiancée fit de même. Un cochon fut, immolé à l'Esprit protecteur pour lui demander bonheur et prospérité ; ensemble nous mangeâmes le bétel, assis sur la même natte, pendant que les vieillards demandaient à l'Esprit de nous bénir ; nous étions mariés. Nos voisins et nos parents assistaient à la noce dont un gros cochon et de nombreuses, jarres de vin de riz firent les frais

    SEPTEMPER OCTOBRE 1903.N°35

    LE PROPHÈTE

    « Sur ces entrefaites parut au Laos un homme extraordinaire, comme jamais on n'en avait vu auparavant. C'est grâce à lui que j'ai le bonheur d'être chrétien, et pour ma part je l'ai toujours regardé comme un prophète et un envoyé de Dieu. Cet homme n'était pas un talapoin ; fils d'un simple paysan, chef d'un petit village, chacun l'aimait et l'admirait à cause de sa vertu. On lui donnait le nom de Chau Nong Khang (maître de Nong Khang), parce qu'il était originaire d'un village de ce nom ; mais pour exprimer son admiration envers un homme de murs aussi pures, le peuple l'appelait Chau pha khao (Maître aux habits blancs). En récompense de sa vertu il avait, disait-on, été instruit par une révélation céleste. Sans étude préalable, il avait su lire et écrire les caractères, l'avenir lui avait été dévoilé et il savait donner à chacun des conseils marqués au coin de la sagesse et de la prudence. A peine comptait-il ving cinq ans d'âge et, enthousiasmée par sa doctrine une multitude innombrable suivait tous ses pas. Des pays Tay les plus éloignés, des provinces voisines du Tonkin on venait le voir et se recommander à ses prières. Lui, il allait de village en village, de tribu en tribu, prêchant par tout le bien.


    « Les habitants de la terre, clamait-il, les habitants de la terre sont des criminels et des pécheurs, c'est pourquoi le pha gna In (divinité du ciel) m'a envoyé pour leur apprendre la route du bien. Pécheurs, cessez vos crimes, pécheurs faites-le bien, et alors seulement vous pourrez monter dans le ho xo van (paradis). Continuez à vous charger de crimes et vous tomberez dans le mo hoc vi chi (I'enfer) ».


    « Et il allait, et les foules, saluant en lui le fils du pha gna In s'age nouillaient sur son passage ; à ses pieds chacun étendait son turban, et nous Tay, qui portons les cheveux longs à la mode annamite, nous courbions notre tête jusqu'à terre et sous ses pas noir étendions notre chevelure pour, qu'il pût la fouler. Moi, je l'ai vu, Père, sous ses pas j'ai étendu mes cheveux, je lui ai parlé, et comme un doux breuvage j'ai savouré ses paroles.


    « Arrivé dans un village, il entrait dans la maison du chef et s'asseyait sur le lit de camp placé au fond. Nous, accroupis à ses pieds, pressés dans la maison trop étroite, nous l'écoutions avec avidité et sa voix s'élevait terrible.


    « Ils sont sans nombre ceux qui tombent dans l'enfer. Ils y tombent serrés comme aux jours d'orage tombe la pluie sur la terre. Que les chefs se convertissent donc et cessent de prélever sur leurs sujets d'injustes tributs ; que les voleurs fassent trêve à leurs pillages et que les adultères disparaissent de la face du monde. Ecoutez ma parole et convertissez-vous, car les vengeances du ciel sont proches.


    « Les diables aux grands yeux descendront, ils viendront de la source du fleuve Ma pour tuer et punir le monde ; ouragan furieux, tout tombera sur leur passage comme tombe la barbe sous le tranchant du rasoir. Les riches et les pauvres seront semblables entre eux. L'homme prudent et sage ne sera pas plus que l'idiot et l'idiot sera égal au sage. Et le fleuve Ma coulera jusqu'au fleuve Mékong, et on ne distinguera plus ni jour ni nuit. Pendant sept jours et sept nuits dureront les ténèbres, les peuples n'auront plus ni déjeuner, ni dîner ! »


    « En entendant ces paroles, bien des auditeurs souriaient, il y a loin entre le fleuve Ma et le Mékong, ils auraient, pour se rejoindre, à franchir bien des montagnes. Et cependant, lorsque, quelques an-nées après, les Chinois, pavillons noirs et pavillons jaunes, débouchèrent des sources du fleuve Ma et multiplièrent leurs pirateries et leurs brigandages, alors les habitants de la contrée, emportant avec eux quelques débris de leurs richesses s'enfuirent et allèrent se cacher sur les rires du Mékong. Les riches n'étaient pas plus que les pauvres, les uns comme les autres se contentaient de prendre ce qu'ils pouvaient emporter, et si le pauvre n'avait pas assez de ses loques pour compléter sa charge, il pouvait, à son aise, puiser dans les trésors abandonnés par le riche. L'homme intelligent et le fou fuyaient ensemble et ensemble se cachaient dans la forêt. Ne rien avoir à manger et courir sans cesse au hasard sans même pouvoir s'attarder à déterrer les tubercules sauvages, n'était-ce pas la plus affreuses des nuits ? Aussi plus d'un, dans la sombre forêt, sentant peser sur son front la vengeance céleste, murmura dans son cur : « Le prophète avait raison ! »


    « Mais là ne se bornaient pas ses terribles prédictions. « Les barbares aux cheveux retroussés, disait-il, les barbares à la tète cornue I descendront de la source du fleuve Ma, ils viendront des sources du Mékong et ils frapperont l'univers. Les débris de bambous jetés dans le chemin du village se transformeront en lances, ils deviendront des sabres. Le père tuera son fils, le fils tuera son père, le frère son frère. Dans le village le sang ruissellera comme l'eau au jour dinondation ! »


    « Chacun frémissait et disait : « Est-ce possible ? » Ce fut possible, ce fut vrai.


    « Venus de tous les côtés à la fois, les Khas envahissent le pays et détruisent ce que les Chinois ont épargné. Rien ne leur résiste. Ils massacrent tout sur leur passage. Si grand est leur nombre que leurs piques se touchent ; ils arrêtent les habitants dans leur fuite, et, sous peine de mort, les forcent à s'incorporer dans leurs rangs, à diriger leurs pas vers la retraite de parents et d'amis cachés dans la forêt à frapper et à tuer avec eux. C'était horrible ! Heureux ceux qui ont échappé et qui n'ont perdu au milieu de ces troubles aucun des membres de leur famille !


    Cependant le prophète ne voulait pas nous laisser sans espérances, il continua :


    « Mais le pha gna ln aura pitié du monde, et du Muong d'en bas, de derrière le fleuve Ma, viendra le Chau Pha mit tay (Grand roi, seigneur d'en bas) pour enseigner le monde. Il parcourra tous les lieux, majestueux plus qu'on ne saurait le dire. Tout ce que nous faisons, il le sait ; le voleur et l'adultère il les connaît ; les injustices dès grands il les a comptées. Petit sera le nombre de ceux qui l'écouleront, car ceux-là seuls pourront le comprendre qui sont purs et ont le bonheur d'être prédestinés. Et cependant ceux qui fermeront l'oreille à sa parole ne sont plus dignes du nom d'homme, ils ne sont que des brutes; que chacun aille au-devant de lui et lui porte des présents ; cachez pour les lui offrir, cachez les barres d'argent dans les paniers de riz ; que celui qui a peu vienne avec peu et que le riche vienne avec beaucoup avec des feuilles de bananier faites lin, entonnoir dans lequel vous mettrez des bougies de cire : à genoux à ses pieds ,joignez les mains et en inclinant la tête faites-lui le grand salut ; encore huit ans et il viendra ».





    1. Allusion à nue race de Khas qui se retroussent les cheveux sur le front en forme de cornes.





    « Sur de l'eau puisée au torrent voisin, le prophète récita une foule de formules, puis 41 trempa des herbes dans l'eau purifiée et en aspergea la maison. Chacun voulut conserver de cette eau mystérieuse et en emporta chez lui dans un tube de bambou.


    « Il prit encore un brin de coton et soigneusement en lia nos poignets :


    « Ne coupez pas ces fils, nous dit-il d'une voix majestueuse, ne mourez pas jusqu'au jour où viendra le Chau Pha mit tav ».


    « En quittant le prophète j'emportais toutes se paroles gravées dans ma mémoire, et mon cur débordait d'espérance. Chaque jour je récitais la prière qu'il m'apprit, suppliant le Pha gna In de me laisser vivre assez longtemps pour voir le grand seigneur promis. Lorsque je vis les Chinois, puis les Khas tout inonder de leurs hordes barbares, mon espérance ne fit que croître.


    « Il viendra, me disais-je, il viendra au jour fixé, le seigneur promis ! »


    « Cet homme étonnant faisait encore une autre prédiction :


    « Ensuite, disait-il, arriveront les mandarins Kheis seau Biao (au bras tout puissant), majestueux plus que personne ; alors seulement les diables aux grands yeux (Chinois) et les barbares aux cheveux troussés (Khas), les barbares à la tête cornue cesseront leurs brigandages. Mais si nous demeurons vivants, ce sera seulement tout juste assez pour dire que nous ne sommes pas encore morts ! »


    « Par là il m'a toujours semblé reconnaître les mandarins français, à l'arrivée desquels ont cessé les brigandages.


    Et le prophète, demandai-je, que devint-il ?


    Longtemps il fut l'étonnement du monde par sa vie pure et innocente ; on lui portait des présents, mais il ne les gardait pas pour lui et les faisait distribuer aux pauvres. On accourait de tous côtés pour le voir. Une femme vint une fois du Nghê-an (province de l'Annam) ; dans du riz qu'elle lui offrit elle avait caché une barre d'argent. Après son départ seulement il remarqua le stratagème, il fit aussitôt rechercher et ramener la trop généreuse donatrice et voulut 'la forcer à reprendre son offrande ; elle s'y refusa absolument et la barre fut distribuée aux indigents. Plus tard, quand vinrent les Chinois, il prit la fuite dans la forêt avec tous les autres habitants, et dès lors tout son prestige s'évanouit.


    « Il est prophète, disait-on, il se dit fils du Pha gna In, pourquoi a-t-il peur des barbares ? II est si puissant ne peut-il doucies arrêter ? »


    « Depuis cette époque, je ne le revis jamais, où est-il ? Qu'est-il devenu ? Je l'ignore !


    « Quoi qu'il en soit, je l'ai toujours regardé comme un messager de Dieu, et, quand vous nous avez raconté l'histoire de saint Jean venu pour préparer la voie au Messie, je me suis dit que le Chau Nong Kang avait été envoyé du ciel pour disposer les hommes à se convertir et à recevoir les missionnaires.


    « Je restai encore quelque temps à Chieng Meu, mais les Chinois multipliaient leurs pillages, alors, en compagnie de plusieurs habitants, je cherchai un lieu ignoré et loin des communications afin d'échapper aux brigands et j'allai m'établir à Naham.

    ESPÉRANCES

    « Naham est un pays peu habité en temps ordinaire ; perché presque au faîte des montagnes il y règne, en hiver, un froid très rigoureux pour nous ; plus d'une fois on y a vu tomber de la neige. Son sol est toutefois fertile, et, à l'époque où j'y allais, cette petite terre était très populeuse ; chacun, espérant que le péril serait moins grand dans la région, était allé s'y cacher. Mais nous n'attendions que le calme pour retourner nous établir dans des régions plus basses ; aussi maintenant il ne reste à Naham qu'un tout petit village, tandis qu'alors la petite tribu en comptait un grand nombre. Celui où je me fixais avec mes parents portait le nom de Ban Co Tong (village des bananiers sauvages) ; on se mit à luvre de nouveau et bientôt le riz et le maïs abondèrent presque autant qu'à Chien Meu.


    « Une année, la disette se fit sentir dans les pays bas, et chaque jour, on voyait de longues files de gens, hommes et femmes, qui venaient d'un peu partout, puiser dans nos greniers ; aux parents et aux connaissances nous donnions volontiers de notre superflu ; les étrangers seuls achetaient.


    « Un groupe de plusieurs personnes des bords du fleuve Ma vint un jour chez mon père acheter du maïs. Il est de coutume, en cette circonstance, d'offrir le souper et le gîte aux acheteurs. Si on vend du riz on doit donner un plat de riz ; si au contraire on ne vend que du maïs, l'acheteur n'a droit qu'à un repas de maïs. Mon père ne voulait pas faire cette distinction, et l'heure du souper venue, il invita simplement les étrangers à s'asseoir près de nous et à partager le repas de la famille. Bien plus, nous avions quelques jarres de bon vin de riz tout fermenté, il ne restait plus qu'à y verser de l'eau et à l'aspirer à tour de rôle au moyen d'un tube en bambou plongé jusqu'au fond. Mon père ouvrit une jarre pour faire honneur aux étrangers.


    « Le vin de riz a vite fait de délier la langue: à mesure que la jarre se vide la conversation s'anime de plus en plus ; bientôt nos hôtes nous racontent que depuis cinq ou six mois déjà, plusieurs personnages extraordinaires ont remonté le fleuve Ma et sont venus s'établir à Muong Li (pays que les Annamites appellent Luc Canh).


    « L'inde ces personnages surtout, disent-ils, est l'objet de notre étonnement D'une taille élevée et majestueuse, il porte uni barbe longue comme on n'en vit jamais. Son teint est plus blanc que le nôtre et son nez très long. Chaque jour il prie dans un livre doré et tous ses compagnons ont l'air d'être ses serviteurs et le vénèrent comme un maître puissant. Eux, ce sont des Annamites, mais lui on ignore qui il est et d'où il vient.


    « Parmi les Annamites, il en est un pour qui les autres sont pleins de déférence ; mais celui-là même ne parle qu'avec respect à l'homme à la longue barbe ».


    Et comment les appelle-t-on, demandai-je en m'approchant ; car ces nouvelles me captivèrent aussitôt et je les trouvai pleines d'intérêt.


    Les Annamites qu'on nomme thay (catéchistes) donnent à la longue barbe le nom de Ong cou tay, ils appellent ong cou annam, l'annamite qui est leur supérieur1.


    Ont-ils des femmes avec eux ?


    Non, ils sont célibataires et disent des prières comme les talapoins. Le matin, dès l'aurore, ils offrent un sacrifice particulier et chantent des prières.


    Tuent-ils des poules ou des cochons pour faire ces sacrifices ?


    Non, ils allument seulement des cierges- de cire sur une espèce de table, s'habillent de beaux habits et lisent dans un grand livre pendant bien longtemps. Les deux cou seulement font le sacrifice à tour de rôle ; pendant ce temps les autres tantôt assis, tantôt debout, prient en leur langueen chantant.


    Le village doit-il se cotiser pour les nourrir, comme lorsque passe un grand chef ?


    Non, ils ne reçoivent rien gratis, et tout ce qu'ils mangent ils l'achètent et même très cher. « Je calculai alors mentalement l'époque à laquelle, selon les prédictions du Chau Nong Khang, devait venir le Chau Pha mit tay attendu. Huit ans s'étaient écoulés depuis et « dans huit ans, avait-il dit, il viendra. » Ce Ong cou tay dont parlaient les étrangers, n'était-il pas enfin le sauveur attendu, venu pour nous montrer la route du bien et de la vérité ? Tous les caractères indiqués par le prophète ne se trouvaient-ils pas réunis sur sa tète ? Il n'y avait pas à hésiter, à tout prix il fallait le rencontrer, il fallait le voir.


    1. Ces noms de ong cou tay, ong cou annam) sont annamites ; en général le missionnaire au Tonkin est appelé Co (trisaïeul) et le prêtre indigène cou (bisaïeul). Les Tay ne faisaient pas très bien la différence et donnaient aux deux le même nom.


    « Après une nuit passée dans la crainte et l'espoir, je me rendis dès l'aube chez un de nos voisins, le nommé Phia nam, chef actuel de Namur, je lui racontai mon entrevue avec « le Maître aux habits blancs » et je lui fis part de mes conjectures au sujet des étrangers de Muong Li.


    Ces étrangers achètent du riz, des poules, des cochons, lui dis-je enfin, allons-leur en vendre, je désire à tout prix les rencontrer.


    « Nous ne perdîmes pas de temps ; allant dans les maisons voisines nous nous asseyions autour du feu, et en fumant une pipe, nous taisions part de nos impressions à nos amis. Le soir venu, déjà un certain nombre d'entre eux, poussés autant par le désir du gain que par la curiosité de rencontrer ces étrangers extraordinaires, étaient prêts à partir avec moi et à aller vendre des provisions. Bien des fois avant de m'endormir je murmurai en mon cur : « O pha gna In, ne me laisse pas mourir avant d'avoir rencontré le Chau Pha mit tay ».


    « Peu à peu nous fîmes nos préparatifs, chacun choisit ce qu'il put trouver de plus précieux ; l'un, de jolis pains de cire, l'autre de belles pièces de soie laotienne ; chacun avait des poules, du riz pilé et un cochon ; nous avions même trouvé des bananes mûres juste à point pour les offrir en nous présentant. Au jour fixé nous nous mîmes en route.

    L'ÉTRANGER

    « Tout le long du chemin je pensai aux prédictions du prophète ; le sol me brûlait les pieds et j'aurais voulu pouvoir voler afin d'arriver plus vite au but. Lorsque nous faisions halte pour manger notre riz froid, j'en profitais pour apprendre à mes compagnons la formule du salut, mon cur battait bien fort, prêt à éclater dans ma poitrine lorsque nous arrivâmes à Muong Li.


    « C'était vers le soir, et déjà le soleil s'approchait de la crête des montagnes.


    « Nous allâmes loger dans une maison voisine de celle du chef où s'était installé le Père.


    De quelle tribu venez-vous donc, demanda le maître du logis, en nous voyant.


    Nous venons de Naham.


    Sans doute vendre quelque chose aux étrangers ?


    Oui, nous avons appris qu'ils achètent du riz, des poules et des cochons et nous sommes descendus pour leur en vendre. Pourrions-nous les rencontrer maintenant ?


    Non, le Cou Lay ne reçoit guère que le matin après déjeuner ; il est trop tard aujourd'hui, mais demain nous vous présenterons et vous donnerons un interprète qui parle l'annamite, car l'étranger à longue barbe ne comprend pas encore notre langue ».


    « Notre hôte se mit alors à nous parler de ces personnages extraordinaires, confirmant' de point en point ce que la renommée nous en avait déjà dit à Naham.
    Ils ne sont pas venus pour faire le commerce, racontait-il, s'ils achètent, c'est uniquement ce dont ils ont besoin pour vivre ; chaque jour ils prient comme les talapoins. Ils sont vraiment venus ici pour faire le bien ».
    « Ces paroles ne faisaient que confirmer mon opinion, et augmenter mon impatience.
    « Le jour ne paraît pas encore quand le coq chante pour la première fois. Vite, debout; et pendant que mes compagnons dorment, je prépare tout pour notre prochaine visite. Je lave les tubercules que nous avons apportés pour les faire cuire avec soin avant de les offrir. Réveillant ensuite mon parent le tao Phum, je fais avec lui de petits cierges de cire, que nous plaçons dans un entonnoir formé d'une feuille de bananier.
    « Le jour commençait à poindre, lorsqu'on frappa le tambour dans la maison du Père. Je crus un instant que nous pouvions alors nous présenter, mais le maître du logis nous retint et nous expliqua que les étrangers allaient auparavant réciter leurs prières.
    « Bientôt, en effet, s'éleva dans les airs la voix des Annamites, ils chantaient des paroles inintelligibles pour moi, et cependant haletant j'écoutais ; mon cur battait-à coups redoublés pendant qu'une voix semblait me dire : « C'est lui ! Le voici, le sauveur attendu et promis par le prophète! »
    « L'heure de nous présenter arrive enfin. Le Père venait de déjeuner ; un habitant de la tribu de Muong Ai, appelé Doi Cao, nous servait d'interprète. 'Nous le suivîmes ; il murmura quelques mots à l'oreille d'un des catéchistes qui, à son tour, alla parler au missionnaire et on nous fit entrer.
    « Après avoir attaché nos porcs sous la maison, et placé nos poules en évidence sur le seuil de la porte, nous déposâmes aux pieds du Père notre riz bien arrangé sur des plateaux de cuivre ; quelques pains de cire le surmontaient et, par dessus mon plateau j'avais déposé mes cierges dans leur entonnoir vert.
    « Trois fois nous nous prosternâmes devant le missionnaire pour le saluer ; puis il nous fit asseoir sur le plancher. Lui, un crayon et un papier à la main nous dominait, assis sur un lit de camp.
    « Longtemps il nous interrogea sur notre pays, nous demanda successivement le nom de tout ce que nous avions apporté. Il se faisait répéter le même mot plusieurs fois de suite pour en entendre plus distinctement la prononciation, puis il l'écrivait sur son papier. Mes cierges et mon entonnoir parurent tout spécialement l'intéresser.
    « Après avoir causé avec nous assez longuement, toujours par l'intermédiaire de l'interprète, il demanda combien nous voulions vendre en bloc cire, riz, poules et cochons. Je pris alors lapa rôle :
    « Grand mandarin, salut ! Ce que nous apportons là est bien peu de chose ; c'est la première fois que nous avons le bonheur de vous rencontrer, nous désirons vous offrir simplement le tout et refusons d'en accepter le prix ».
    « Pendant que le Père se récriait et protestait ne vouloir rien accepter sans payer, mon parent, le tao Phum, me donna par derrière un petit coup de poing dans le dos, comme pour protester, lui aussi, à sa manière et me signifier qu'il n'était pas tout à fait de mon avis. Longtemps nous parlâmes entre nous à voix basse, afin de nous entendre. Pour moi je persistai à ne pas accepter d'argent, libre aux autres de céder leurs marchandises au prix qu'ils voudraient.
    « Grand mandarin, salut ! Repris je de nouveau, je crois que vous êtes le Chau Pha mit tay et je suis trop heureux de vous offrir, en témoignage de mon respect, le peu que j'ai apporté. Je ne consentirai à aucun prix à recevoir de l'argent en échange ».
    « Le missionnaire, très étonné, dut enfin céder et accepter mes présents. Il demanda à l'interprète ce que j'entendais par ce nom de Chau Plia mit tay. L'interprète essaya bien de l'expliquer, mais je m'aperçus qu'il l'ignorait lui-même. Le Père ne comprit pas, paya les marchandises de mes compagnons, fit cadeau à chacun de nous d'une pièce d'étoffe annamite et nous congédia.
    « De plus en plus convaincu que ce noble étranger était le grand seigneur que j'attendais, je pris congé de lui, le cur bien gros ; j'aurais voulu causer avec lui davantage.
    « Nous revînmes à la maison de notre hôte et déjà mes compagnons parlaient de repartir.
    « Non, m'écriai-je ; il se fait tard, il faudrait que nous passions la forêt ; nous n'aurions pas le temps d'aller au village le plus rapproché, attendons demain ».
    « Nous attendîmes. Je pressais tout le monde de questions, je voulais connaître la vie des étrangers jusque dans les moindres détails, et j'étais résolu à risquer tout pour revoir le Père et lui parler à cur 'ouvert.
    « Le soir, le chant de la prière fit encore sur moi une grande impression.
    « Lorsque, le lendemain, j'entendis résonner le tambour, je me levai et doucement, me tenant à une distance respectueuse, j'allais regarder à travers l'entrebâillement de la porte. Le Père, je le compris depuis, célébrait la messe. C'était alors un spectacle bien nouveau et bien étrange pour moi. Mes yeux grands ouverts ne perdaient aucun de ses mouvements, quand un catéchiste me vit et me fit signe de m'éloigner. Je m'en allais lentement, avec regret. J'étais si heureux de voir et il m'eût été si doux de m'agenouiller dans un coin, derrière les catéchistes, et de rester là toujours ! À chaque pas je regardais en arrière malgré moi, pour contempler une fois encore celui qui, je le sentais, m'apportait le bonheur. Pendant un de ces regards furtifs j'aperçus un autre catéchiste qui, lui, me faisait signe d'entrer. Tremblant un peu de crainte et d'émotion, je m'approchai et m'agenouillai à quelques pas de l'autel ; intérieurement je priai le Pha gna In dont le Père était, pensais-je, l'apôtre et le messager, de venir à mon secours et d'éclairer mon cur. Longtemps je restai immobile, ne perdant aucun des gestes de l'étranger. La messe finie il s'agenouilla sur une natte, se prosterna sur le plancher, le front dans ses deux mains et j'entendis ses sanglots ; il pleurait ! Pourquoi ces larmes ? Sans doute, me disais-je, sans doute, comme autrefois le Seigneur aux blancs habits, il voit en foule les gens rouler dans le mo hoc vi chi (enfer) et il pleure !
    « Je me levai ; à quelques pas de là je rencontrai les catéchistes ; déjà ils commençaient à balbutier quelques mots de notre langue. Ils m'adressèrent la parole ; je répondis de mon mieux, puis presque à voix basse :
    Je voudrais bien étudier et savoir prier comme vous ! » Murmurai je à l'oreille de l'un d'eux.
    Qui t'empêche ? Tu n'as qu'à te présenter au Père, il t'instruira !
    « Oui, mais j'étais inquiet, troublé ; le Père n'avait pas de femme, les catéchistes non plus, et moi j'étais marié ! Pourrais-je embrasser la nouvelle doctrine sans me séparer de mon épouse ? Ces pensées couraient dans mon cerveau en feu et je n'osais les exprimer tout, haut, je ne pouvais même bien me faire comprendre qu'à l'aide d'un interprète.
    « Pendant ce temps, le missionnaire achevait sa prière et me faisais appeler. Il me demanda mon nom et aussi pourquoi je ne le quittais, pas des yeux et ne perdais de vue aucune de ses actions ? Je voulus, lui expliquer mon entrevue avec le prophète, ses prédictions étranges si promptement réalisées. Le Père ne comprenait pas. Il fit venir l'interprète et grâce à lui je racontai tout jusque dans les moindres détails. Il m'écoutait étonné:
    Eh bien, puisque je suis le Chau Pha mi tay, le Sauveur promis par le Seigneur au blancs habits, veux-tu étudier la doctrine que j'enseigne ?
    Oh ! Oui, je le voudrais ! Mais Père, je suis marié !
    Il m'expliqua alors que le mariage n'empêche pas les gens d'embrasser la religion, il me parla du bon Dieu dont il était, disait-il, l'apôtre et le ministre ; puis il me dit de retourner dans mon pays, de parler aux habitants et de les encourager à se convertir. Du reste, ajouta-t-il, fusse-je seul à vouloir étudier, il monterait quand même pour m'instruire.
    « Je redescendis peu de jours après pour rendre compte de mon message. J'étais accompagné seulement d'un de mes jeunes frères. Pendant ce temps Naham n'avait pas refusé d'étudier, le village de Ban Co Tong surtout ne faisait aucune difficulté la plupart des habitants n'osaient pas cependant se prononcer encore :
    « On verra, disait-on, si les étrangers viennent pour nous prêcher le bien et nous apporter le bonheur ; nous ne refusons pas d'écouter leur parole ! »
    « Le missionnaire parut satisfait de cette réponse. Retenant auprès de lui mon jeune frère, il me renvoya à Naham. Un catéchiste m'accompagnait pour étudier la situation et préparer le cur des indigènes. Après quelques jours de pourparlers tout le monde fut d'avis d'embrasser la religion nouvelle. Du reste, le chef de la petite tribu s'était mis à la tête du mouvement, et dès lors il n'y eut plus de difficultés, tout le monde se rangea à décision. Nous redescendîmes donc de concert pour aller chercher le Père et apporter ses effets. Déjà nos cours s'ouvraient à la joie, le nom du missionnaire (le P. Fiot) volait de bouche en bouche.
    1903/257-283
    257-283
    Chine
    1903
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