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Au laos les Bonzes

Au laos les Bonzes
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    Au laos les Bonzes
    On s'est beaucoup épris de Bouddhisme, et d'un système sans consistance philosophique, on en a fait une doctrine ; cette doctrine on l'a élevée au rang de religion, puis par ignorance absolue de ce qu'est un bouddha, on a divinisé Cakva Mouni, fils des Gautama qui régnaient à Kapilavastu, et on en a fait le fondateur du Bouddhisme. En réalité, il n'est que le réformateur du Védisme et du Brahmanisme. Persuadé de l'inanité de ce monde, troublé par la grande douleur des humains, il chercha un moyen d'arriver au bonheur inaltérable. Laissant les rites du Védisme et la libation « Sôma » il parvint au.

    MAI JUIN 1917, N° 115.

    Nirvana par la mortification. Notons en passant que le Nirvana n'est pas un lieu, mais un état de béatitude tranquille, et qu'un « bouddha » est un grand saint qui a fait école, un docteur inspiré.
    Ayant fait du Bouddhisme une religion, il fallait lui trouver des prêtres ; ces prêtres, on a cru les voir dans les bonzes. En fait, le prêtre étant un sacrificateur, le bonze ne peut être décoré du beau nom de prêtre, puisque le Bouddhisme ne comporte pas de sacrifice comme le Védisme ou autres religions. Le bonze n'est guère qu'un adepte de Bouddha qui tend plus effectivement et plus activement à la perfection. De ce fait est supérieur à ses frères laïques, et par là est tout désigné, pour être l'intermédiaire entre eux et le ciel.

    ***

    Nous ne ferons aucune théorie sur le Bouddhisme et sur les bonzes ; nous dirons simplement ce que nous avons vu.
    Cependant, nous ne nous contenterons pas, pour donner idée de la vie des bonzes, des misérables couvents et pagodes du Laos ; nous nous transporterons dans un de ces temples merveilleux que les voyageurs ont décrits avec admiration. Là l'or est partout, les pierres précieuses jettent leurs mille feux, et tout au fond une statue de Bouddha en argent ou en or trône sous un baldaquin d'où tombent de riches tentures. Des vases d'or et d'argent finement ciselés sont remplis de présents des pieux laïques. Le parfum des fleurs corrige les fumées âcres des cierges. Tout autour du temple vont et viennent les bonzes majestueusement drapés dans leur toge jaune.
    A l'origine, lorsque Bouddha vivait encore, l'entrée dans les ordres bouddhiques était fort simple, il suffisait d'en exprimer le désir. Sur la fin de la vie de Bouddha, on mit quelques conditions. Lu postulant devait donner la preuve qu'il n'avait pas de maladie contagieuse, qu'il n'était ni phtisique, ni épileptique, ni esclave, ni soldat, ni endetté ; enfin qu'il avait l'autorisation de ses parents. Ces conditions sont encore en vigueur aujourd'hui.
    A l'origine également, il n'y avait pas de cérémonies spéciales pour la réception des bonzes. Le postulant devait se faire raser la tête et les sourcils, prendre l'habit jaune et se retirer dans la solitude pour y méditer et « se vaincre ». A cette époque, il n'y avait pas de distinction entre les bonzes, pas de catégories, pas de classes ; tous les bonzes étaient égaux, c'est à peine si on faisait la distinction d'ancienneté. Une seule chose semble avoir assuré, sinon un rang, du moins une autorité plus grande : la science. Peu à peu, cependant, s'introduisirent des distinctions ; il y eut des bonzes, que nous pourrions appeler cloîtrés ; d'autres prédicants, appelés même dans la langue du pays « missionnaires » ; d'autres vivaient dans les solitudes ; enfin, comme dernière évolution, on vit apparaître des novices et des profès. Cette distinction existe encore aujourd'hui et nous allons donner les cérémonies d'initiation des uns et des autres.

    ***

    Le novice doit être âgé d'au moins huit ans ; il doit, autant que possible, être présenté par ses parents. Au jour choisi, un Chapitre de 10 bonzes profès se réunit. Il y a un chef du Chapitre, qui n'est pas nécessairement le plus ancien, mais qui doit avoir au moins 10 ans de vie religieuse.
    On se rend dans le sanctuaire ; là les bonzes qui composent le Chapitre s'assoient sur des nattes posées à terre ; ils se font vis-à-vis, placés sur deux rangs, cinq de chaque côté. Le chef du Chapitre seul est ordinairement assis sur une espèce d'estrade élevée d'un pied et qui a la prétention d'être un trône.
    Le postulant se sépare alors de ses parents, et vêtu d'habits laïques, il vient accompagné d'un bonze de son choix, qui lui sert de parrain, se mettre à genoux devant le chef ou président du Chapitre ; il porte avec lui les habits qu'il va bientôt revêtir et qui consistent pour le novice en une longue pièce d'étoffe qu'il nouera autour des reins en forme de jupon, et une écharpe. Le postulant fait un petit présent au président. Rien n'est fixé pour la nature de ce présent.
    Il se prosterne la face contre terre et trois fois demande à être admis au nombre des membres de la communauté ; aucune formule n'est consacrée pour cet usage.
    Le président prend alors les habits du novice, les lui noue autour du cou, tandis qu'il prononce une sorte de prière qui a trait à l'instabilité de la vie.

    Après quoi, le postulant se retire à l'écart accompagné de son parrain qui l'aide à se dépouiller des habits laïques et à revêtir l'habit jaune. Pendant qu'il le revêt, il récite une for- mule par laquelle il dit en substance : « Je prends ces habits, non pas pour faire acte de possession, mais par pudeur, et pour me garantir du froid et du chaud comme un mendiant qui n'a rien autre que le nécessaire ».
    Quand il a revêtu ses habits de novice, il revient se prosterner devant le chef du Chapitre, puis par trois fois prononce la formule suivante : « Je recours à Bouddha, je recours à la Loi, je recours à la Communauté ».
    Bouddha, la Loi, la Communauté, les trois joyaux de la doctrine bouddhique, reviennent sans cesse dans les invocations rituelles et dans les prières des bonzes.
    Après une petite admonestation du président, le postulant prononce le serment suivant : « Je jure de ne jamais porter atteinte à la vie d'un être vivant quel qu'il soit, de ne jamais voler (par voler les bonzes entendent tout ce qui n'a pas été donné), je jure de m'abstenir de toute impureté, de ne jamais mentir ; je jure de ne jamais boire de boissons enivrantes, car elles sont un obstacle à la vertu et aux progrès dans la voie de la perfection ; je jure dé ne jamais manger en temps défendu, de m'abstenir de chants, musique, représentations dansantes ou autres, de n'user ni de couronnes, ni de parures, ni d'eaux de senteur ; je jure de ne jamais prendre mon repos sur un lit élevé ; je jure enfin de ne jamais accepter ni or, ni argent ».
    Voilà bien des serments, mais combien peu observés dans le Laos, en ce qui concerne chants et musique, alcool, argent et le reste.
    Après que le postulant a prononcé ce serment, il est déclaré novice par le président ; à partir de ce moment, il devra suivre les règles de la bonzerie.

    ***

    Après quatre ans au moins de noviciat et à l'âge de vingt ans, pas avant, le jeune bonze pourra demander à faire profession. Tandis que pour la réception d'un novice on passe facilement sur les cérémonies, il n'en est pas de même pour la profession.
    Voici les détails de la cérémonie :
    Le novice qui demande la profession se rend au temple, accompagné de son parrain qui le conduit jusqu'aux pieds du chef du Chapitre. Il est revêtu d'habits laïques ; pour la circonstance, parents et amis se sont mis en frais ; on l'a vêtu tout de neuf et de beaux habits ; il porte avec lui ses habits de bonze profès. Ses amis se tiennent un peu à l'écart portant tous les présents qu'il est d'usage de faire à un nouveau profès.
    Après les salutations et prosternations, le postulant, la face contre terre, demande au président s'il consent à être son supérieur. Il redit trois fois cette demande, et écoute la réponse dans l'attitude du respect. Lorsque le chef a donné une réponse favorable, le demandeur le salue d'un merci, puis se retire au fond de la salle pour y prendre les habits de son ordre. (Nous dirons en son temps quels sont ces habits).
    En plus de ses habits, il reçoit un récipient en métal, appelé « bat » destiné à recueillir sa nourriture lorsqu'il ira la mendier de porte en porte dans le village.
    Il revient, toujours accompagné de son parrain, devant le chef du Chapitre ; là un autre bonze profès se place à ses côtés. Ainsi encadré, il se prosterne, demande encore une fois à être reçu dans l'Ordre, puis sur la réponse favorable, il se retire à l'écart avec, les deux bonzes qui l'entourent et qui doivent lui faire subir un examen.
    L'examen est très simple. On lui demande son nom, celui de son supérieur, on lui demande s'il n'est atteint d'aucune maladie constituant un empêchement prohibant de profession ; on le questionne pour savoir s'il est du sexe masculin, s'il a 20 ans accomplis, si son temps de noviciat est fini, s'il est libre de tout engagement, enfin s'il a le consentement de ses parents.
    Ensuite, les examinateurs font part au Chapitre du résultat de leur enquête. Le Chapitre se concerte et donne la réponse favorable pour l'admission. Alors le président lit ou récite une formule par laquelle il demande aux assistants s'ils n'ont rien à dire contre la profession du novice présent. Si personne ne réclame, le président proclame l'admission, après que les examinateurs ont une seconde fois rendue compte de leur mission. Une seconde, une troisième fois le chef du Conseil in terfès ; dans la communauté il porte le nom de Phiksu ; pour les laïques il a nom : Pha.
    C'est à ce moment-là ordinairement que les parents viennent dire adieu à leur enfant.

    ***

    Avant de se retirer, le chef du Conseil lit un extrait de la règle que l'on nomme Patimok. Le Patimok est, si l'on peut s'exprimer ainsi, le manuel de confession des bonzes ; il comprend la liste des 32 fautes qui entraînent la forfaiture, la suspense, l'interdit des bonzes ; la nomenclature des doues fautes levées par la confession et l'absolution ; et des quatre fautes levées par l'absolution sans confession ; les 75 règles de conduite ; enfin les sept manières de mettre fin aux disputes.
    Tous les 8e, 14e, 15e jours de la lune descendante ou montante on doit faire la lecture d'extraits du Patimok dans une réunion solennelle. A chaque point qui le comporte, on demande publiquement si quelqu'un se sent coupable ; si le point ne demande pas d'accusation extérieure, chacun s'accuse en son intérieur ; à la fin de la séance, le chef donne l'absolution pour les cas généraux, pour d'autres cas particuliers les bonzes s'absolvent mutuellement deux par deux.
    Voilà la règle, telle que la font pratiquer les chefs de pagode zélés pour le salut de leur âme et celui de l'âme de leurs frères ; mais il y a loin de la règle à la pratique, surtout en ce qui concerne la confession publique.

    ***

    Le bonze ayant fait voeu de pauvreté, il ne lui est pas loisible (d'après la règle) de disposer de biens quelconques pour son entretien. Ici encore la pratique n'est pas en conformité avec la règle.
    En principe le bonze ne doit manger qu'une fois par jour ; cependant cet unique repas, il peut le commencer au lever du soleil et le terminer vers les onze heures du matin ; la seule chose qui lui soit imposée est de ne pas interrompre le repas. Se lever pour un motif quelconque constitue une interruption.
    Bien que les bonzes laotiens vivent dans la paresse, et dépensent peu de leurs forces, il n'en est pas moins vrai qu'un seul repas serait peu de chose pour des gaillards qui ont bon estomac ; il y a donc des accommodements, c'est-à-dire, qu'en dehors du temps qui s'écoule depuis le lever du soleil jusqu'à 11 heures le bonze ne peut prendre aucune nourriture solide, mais il a droit à cinq liquides. Il va plus loin. Le lait de coco lui étant permis, et la pulpe du coco venant du lait, il conclut qu'il peut manger lait et pulpe. De même il n'est pas permis au bonze du sucer une canne à sucre, mais de la canne à sucre on fait des pains de sucre brut très bons et très nourrissants ; ces pains de sucre viennent de l'eau de canne, donc on peut en manger ; mais passons.
    Le bonze ne doit vivre que d'aumônes ; tous les jours il va mendier sa nourriture de porte en porte. Dès le matin, frappant sur un tambour qui résonne sourdement au loin, il annonce aux pieux laïques qu'il va sortir pour solliciter de leur générosité la nourriture de la journée.
    Au moment venu, tous les bonzes sortent à la file indienne, le plus ancien marchant devant, les novices ferment la marche. Ils s'avancent en silence, les yeux modestement baissés car le bonze ne doit regarder ni à droite, ni à gauche ; bien plus il devrait porter devant ses yeux un grand éventail, en pratique il ne le fait pas. Pour recevoir les aumônes, le bonze porte sus- pendue à son cou une espèce de marmite en métal fermée d'un couvercle. Ce récipient est ordinairement couvert d'une étoffe. Nous dirons plus loin l'histoire de ce récipient.
    Le bonze ne doit pas monter dans la maison, ni y entrer si elle s'ouvre au ras du sol ; il se contente de se tenir devant la porte s'il voit quelqu'un prêt à lui faire l'aumône ; il ne lui parle pas mais le remercie par une sorte de bénédiction et continue son chemin. Il ne doit omettre aucune maison, ni mépriser l'humble offrande du pauvre et se réserver pour celle du riche ; du reste il doit ignorer la nature de l'offrande.
    En général, cette offrande consiste en riz cuit, sel, piment, poisson, légumes, fruits, etc., etc...
    Lorsque le tour du village est fini, ou bien lorsque sa marmite est pleine, le bonze rentre au couvent pour y prendre son repas. Aussitôt arrivés les novices lavent les pieds aux profès. Puis chacun se livre à une sorte de méditation, dont le sujet est l'instabilité du monde, instabilité représentée par les diverses transformations de la nourriture dans le corps.
    Le bonze doit manger tout ce qui a été recueilli et ne rien jeter des offrandes, tant par respect pour le donateur que par actions de grâces envers le ciel. Dans des circonstances solennelles, il est permis à un laïque d'inviter un ou plusieurs bonzes chez lui ; au Laos, il est plus commun de porter le repas tout préparé à la bonzerie. Dans ce cas il y a bien des accrocs aux règles des bonzes ; pourtant si le chef de pagode est rigoriste, il ne permet pas d'accepter des invitations en dehors de la bonzerie, même chez les père et mère, et il défend de manger toute nourriture animale pour s'en tenir strictement aux végétaux.
    Le repas fini, le bonze dit ses grâces, lave ses mains, et va prendre sa récréation, fumant, causant ou dormant.

    ***

    Lorsque Çakya Mouni eut quitté son palais, sa femme et son enfant, il se retira pour méditer dans les solitudes des bois ou des déserts. Ses premiers disciples firent de même. Bientôt, cependant, il se forma de véritables communautés ; ce fut l'origine des couvents. Les bonzes restaient là une partie de l'année, puis à la saison des pluies, ils se retiraient dans une grotte pour se confiner davantage dans la méditation.
    Il arriva même qu'à défaut de grottes naturelles, ils en creusèrent dans le roc. Petit à petit ces cellules se multiplièrent au même endroit, et il se constitua là une nouvelle communauté.
    Aujourd'hui, cette coutume de quitter la pagode subsiste encore, mais non dans sa rigueur première. A des époques déterminées, les bonzes se retirent dans la forêt sous une hutte de branchages, pour y passer un temps plus ou moins long. En d'autres circonstances, ils se contentent de construire ces huttes dans l'enclos de la bonzerie. Il n'entre pas dans le cadre d'un petit article de donner tous les détails sur ces diverses re-traites.

    ***

    Deux sortes de bonzeries existent : les unes d'après les règles, les autres telles que le permettent la piété, le bon vouloir, la richesse et le nombre des laïques groupés en village autour de la pagode.
    Régulièrement la bonzerie se compose d'un sanctuaire dans lequel se trouve la statue de Bouddha ; c'est là que se font les cérémonies rituelles ; viennent ensuite ; une salle de prêche qui se confond assez souvent avec le sanctuaire, un hangar pour recevoir les étrangers, les voyageurs ; un pagodin pour les offrandes ; un ou plusieurs reliquaires dans lesquels on a mis des reliques de Bouddha, vraies ou non ; dans un coin, un étang sacré, à côté un portique soutenant des cloches de bois, des tambours et des gongs.
    Quant aux habitations des bonzes, voici ce qu'elles devraient être : une maison pour le chef de pagode ; tout à côté la bibliothèque1 ; à la suite, les cellules des profès, qui devraient habiter chacun séparément avec un novice pour serviteur (si le chef de pagode le permet), puis une maison pour les novices qui sont là sous la direction d'un maître. En réalité, cet aménagement étant fort coûteux, on se contente d'une maison pour les profès, d'une pour les novices, ou même d'une seule maison pour tous les moines. L'important (quand on en tient compte), c'est que les distances de natte à natte puissent être gardées. S'il n'y a qu'une seule maison, le chef est séparée des autres bonzes, il couche ordinairement dans le coin qui sert de bibliothèque.
    En lisant les mots sanctuaires, maisons, bibliothèques, etc., n'allez pas rêver de belles constructions laotiennes, qui rappellent l'art entendu et splendide de nos couvents d'Occident. Ce ne sont pour la plupart que des cabanes ordinaires.
    Nous ne pouvons cependant passer sous silence les temples merveilleux que les bouddhistes des temps passés ont élevés à leurs bouddhas. Les plus remarquables se trouvent à Bangkok, Phnompenh, à Luangprabang, à Vienchan (en ruines), à Angkor.

    1. La bibliothèque se trouve souvent au milieu du petit étang pour la protéger contre les fourmis blanches ; certains prétendent que c'est la seule raison d'être de l'étang, d'autres donnent des explications différentes, mais plausibles.

    ***

    Nous avons entendu le bonze dire, au moment de sa profession, qu'il ne prenait des habits que par pudeur et pour se garantir du chaud et du froid ; bien plus, ces habits, à l'exemple de Bouddha, ne devraient être que des loques, des chiffons ramassés dans les ordures. Si un laïque faisait cadeau d'un habit neuf, il faudrait le déchirer en quelque endroit, ou au moins y sur coudre des lambeaux d'étoffe. Ceci par esprit de pauvreté et de mépris des honneurs. En fait, rien de cela n'est observé au Laos où chaque bonze se fait gloire de porter de beaux vêtements.
    Les habits sont jaunes. Nous avons lu quelque part dans un livre européen l'explication suivante : « Les habits sont jaunes pour marquer que les habits sont usés, qu'ils n'ont plus de couleur, comme les vieux chiffons qu'on ramasse dans les balayures ». Quant aux explications recueillies auprès des Laotiens, nous n'en avons encore trouvé aucune qui permette de s'y arrêter.
    Les bonzes doivent tenir leur vêtement de la charité, tout comme la nourriture qu'ils vont mendier. Il est des circonstances solennelles, la mort du roi, la mort d'un grand, à l'occasion desquelles on fait cadeau aux bonzes de ce qui est nécessaire pour se couvrir ; en règle ordinaire, des habits leur sont distribués à l'occasion de certaines fêtes déterminées, par exemple au sortir de leur retraite annuelle. Réglementairement, ils ne doivent avoir qu'un seul habit qui se compose d'une étoffe mise en jupon, d'une écharpe qui se porte sur l'épaule en voyage, en sautoir pendant les offices, enfin d'un grand manteau dans lequel ils se drapent, tout comme les Romains se drapaient dans leur toge.
    Le bonze se rase la tête, la moustache, la barbe (quand il en a), les sourcils, à certains jours marqués ; il ne doit point porter de coiffure.

    ***

    Passons maintenant aux trois voeux bouddhiques : chasteté, pauvreté, obéissance.

    Pour le premier, il y a peu de différence avec l'esprit catholique.
    Quant au second, le bonze ne peut posséder que huit objets,
    1-3° Les trois habits ;
    4° Une ceinture ;
    5° Son vase à aumônes ;
    6° Un rasoir ;
    7° Une aiguille ;
    8° Un filtre.

    Voici la légende du vase à aumônes, telle qu'elle est communément reçue. C'est un récipient de métal, en argent quelquefois, de la contenance de 5 à 10 litres ; sur le bord, près de l'ouverture, sont tracées en relief ou gravées quatre lignes dont voici l'explication :
    Un jour que Bouddha se reposait sous le figuier sacré après avoir atteint la sainteté, l'illumination, il était dans l'immobilité absolue, qui caractérise l'état de perfection ; deux hommes vinrent à passer et lui offrirent de la fleur de fariné et du miel. Bouddha pensa, alors, qu'il n'avait rien pour recueillir leur aumône, et que les deux hommes seraient froissés s'il ne l'acceptait pas. Aussitôt, les quatre dieux, gardiens du monde, s'approchèrent de lui et lui offrirent chacun un vase d'or. Bouddha les refusa comme indignes d'un homme qui a fait voeu de pauvreté. Ces mêmes dieux lui offrirent alors des vases d'argent, puis de cristal, de rubis, d'émeraude, etc., etc., qu'il refusa pour le même motif. Il accepta enfin quatre vases de terre commune (d'aucuns disent de pierre bleue), et comme quatre vases étaient beaucoup pour un pauvre, il les mit l'un dans l'autre ; c'est là l'explication des quatre lignes. Ce vase de Bouddha est conservé comme une relique très précieuse. Viendra un jour où la loi de Bouddha disparaîtra du monde, alors le vase sera remis aux monstres marins qui l'emporteront au fond des eaux, où il restera jusqu'à la venue du Phra Sian le dernier bouddha.
    Quant au filtre, il consiste en un carré d'étoffe que le profès porte sur l'avant-bras ; il sert un peu à tous les usages, mais en principe il ne doit servir que pour passer l'eau. Le bonze, en effet, ne doit jamais boire d'être vivant ou d'impureté. Voilà donc la théorie microbienne bien vieille.

    Rappelons ici, en passant, que le bonze ne doit tuer aucun être vivant.
    Il ne doit, en principe, posséder ni livres, ni argent, ni biens meubles ou immeubles d'aucune sorte. En réalité la loi est très élastique, et le bonze ne se fait point de scrupules de recueillir les pièces blanches ou autres cadeaux qui lui sont donnés à l'occasion d'une fête ou d'un sermon. Le sermon ne consiste qu'en la lecture d'un livre sacré, ou d'une histoire de Bouddha.
    La Communauté au contraire peut posséder, et si ce n'est pas le cas au Laos en général, du moins, dans d'autres pays elle possède de véritables richesses en biens meubles ou immeubles.

    ***

    Terminons notre petite étude par un aperçu de la vie journalière du bonze, en temps ordinaire.
    Dès minuit, à certains jours, le tambour ou la cloche (de bois) appelle le bonze à la prière. Tous se réunissent alors pour réciter d'interminables formules, qu'ils ne comprennent point. En général, c'est au lever du jour que le bonze quitte sa natte, fait sa toilette, et puis procède au balayage de sa cabane, du sanctuaire, de l'enclos entier ; après, il va puiser l'eau pour la journée et la filtre.
    Ensuite, il commence sa première méditation ; il nous est impossible de donner ici un aperçu du recueil de méditations des bonzes ; disons seulement pour les curieux que les méditations bouddhiques se divisent en cinq chapitres principaux qui sont :

    1° L'amour du prochain ;
    2° La pitié à tout ce qui vit ;
    3° La joie intérieure ;
    4° La pureté ;
    5° La tranquillité d'âme.

    Ce ne sont pas à proprement parler des méditations, mais des lectures prises dans les enseignements de Bouddha. Cette première méditation se termine par des prières récitées en choeur.
    Aussitôt après, les bonzes vont séparément ou par groupes faire une offrande devant la pyramide sacrée qui contient, comme nous l'avons dit, des reliques de Bouddha. Au Laos, Bouddha n'a pas seul le privilège des offrandes matinales ; les génies ont aussi leur part et souvent elle est la plus grande.
    Sitôt après, on annonce la quête, et les bonzes vont dans le village pour y mendier comme nous l'avons raconté.
    Au retour, repas, actions de grâces ; nouvelle, mais très courte méditation ; étude ou sommeil. Sur le soir, instruction mystique donnée par le chef de pagode, étude des caractères d'écriture sacrée, enfin confession, dernière méditation et repos.
    Telle est la règle ; pratiquement, en ce qui concerne l'étude surtout, cette règle n'est guère suivie.
    Nous avons trouvé, dans une pagode aux environs de Savannakhet, un chef de pagode âgé de 70 ans environ, qui avait près de 50 ans de profession et qui ne savait pas lire. Ce n'est qu'une exception pour les chefs ; mais pour les simples bonzes le cas n'est pas rare, si bien que l'administration française a dû porter une loi réglementant la sortie de la pagode des bonzes illettrés.
    En général, cependant, le bonze apprend à lire ; malheureusement il ne porte son application que sur les caractères sacrés qui ne sont employés qu'à la pagode, négligeant les écritures siamoise ou laotienne employées pour les affaires.
    Le temps que le bonze n'emploie pas à dormir où à s'amuser, à lire ou à apprendre des formules superstitieuses, il le passe à ne rien faire, accroupi sur ses talons.

    ***

    Au Laos, le bonze entre à la pagode plus par intérêt que par religion. En effet, pendant le temps qu'il passe à la pagode le jeune Laotien est exempt d'impôts, de corvées et de service militaire. Rares sont les Laotiens qui passent leur vie entière à la pagode, la plupart la quittent pour se marier ; d'autres, mais c'est assez rare, parvenus à un âge avancé, étant sans famille, sans soutien pour leurs vieux jours, vont finir leur vie à l'abri de la misère, dans les monastères bouddhiques.
    La loi de Bouddha admet des religieuses ; ailleurs elles sont vêtues de jaune comme les bonzes ; au Laos elles sont habillées de blanc, et leurs habits ont la forme de ceux des bonzes ; comme eux elles ont la tête rasée, elles vivent à leur gré en communauté, dans le voisinage de la pagode, jamais dans le même enclos que les bonzes. Leur règle est à peu de chose près la même que celle des bonzes, excepté qu'elles ne font pas de véritable profession.

    1917/113-126
    113-126
    Laos
    1917
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