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Au Laos : Foi de néophytes

Au Laos Foi de néophytes Par lé P. Beigbeder Missionnaire apostolique L'appel fait par la Providence à quelques âmes laotiennes vous intéressera-t-il ? Je le pense, car pour un coeur chrétien, la merveilleuse conduite de cette Providence est un stimulant de la piété et un excitant de l'action de grâce. Que de fois je me suis remémoré cet appel pour apprendre à ne jamais désespérer de « Celui qui règne dans les Cieux » et qui, sur le clavier des âmes, sait faire rendre des sons si purs et si doux !
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    Au Laos

    Foi de néophytes

    Par lé P. Beigbeder
    Missionnaire apostolique

    L'appel fait par la Providence à quelques âmes laotiennes vous intéressera-t-il ? Je le pense, car pour un coeur chrétien, la merveilleuse conduite de cette Providence est un stimulant de la piété et un excitant de l'action de grâce. Que de fois je me suis remémoré cet appel pour apprendre à ne jamais désespérer de « Celui qui règne dans les Cieux » et qui, sur le clavier des âmes, sait faire rendre des sons si purs et si doux !

    Il y a 17 ans, j'étais depuis quelques semaines seulement dans un village chrétien où m'avait envoyé notre évêque. Un beau jour, je vis arriver un Laotien ne ressemblant guère à ses compatriotes, en ce sens qu'il était muni d'une forte et longue barbe noire. Il avait environ cinquante ans. Il me salua à la manière chrétienne, en usage par ici : s'agenouillant, il s'inclina, se redressa et fit un signe de croix impeccable. Je ne le connaissais pas. Il remarqua mon étonnement :
    « Je suis pourtant dans la religion du Père, me dit-il.
    — Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Jamais je ne t'ai vu.
    — C'est vrai, fit-il; et moi-même c'est la première fois de ma vie que je vois un Père!
    — Mais alors... je ne comprends plus !
    — Je vais vous expliquer, dit-il avec un sourire. Il y a quelques années, un de mes compatriotes, du village de Dong Mak Fai (village de la forêt vierge aux baies d'or), près de la ville de Sélapoum, eut l'occasion de venir ici et d'y rencontrer le missionnaire qui y résidait alors. Ils parlèrent religion. Indifférent d'abord, étonné ensuite, convaincu enfin, il se sentit gagné par les beautés et les consolations de cette religion nouvelle, faite de tout autre chose que des fables ridicules, enfantines et grossières, qui sont la trame de celle qu'il observait jusqu'alors. Il demanda un catéchisme au missionnaire. Celui-ci lui en remit un exemplaire, l'invitant à l'étudier et à revenir le trouver pour entendre expliquer la religion plus en détail.
    Rentré au village, il vint me trouver et me dit :
    « Ami ! Nous sommes tous trompés : nous ne sommes pas dans la bonne voie. Ah! Si tu savais quelle découverte j'ai faite et quel trésor je rapporte ! Je la tiens, la clef du bonheur ! Je sais d'où nous venons et où nous allons. Tu me comprendras, toi. Je ne veux pas garder pour moi ce trésor : je veux t'en faire part ».
    Et il m'expliqua la Création, l'Incarnation, la Rédemption, la vie future, le bonheur d'une vie honnête, pure, pieuse. Dieu partout et... nous n'en savions rien ! Dieu qui nous voit, qui nous aime, qui veille sur nous ! Dieu, notre Père et nous — oui, même nous, païens, — ses enfants!
    Tous les jours il me répétait ce que le Père lui avait dit. Ensemble nous lisions le catéchisme. Quelle révélation pour nous qui vivions de chimères, de mensonge ! Etait-ce possible ? A mon tour, je fus gagné. Je commençai à prier un Dieu que je ne connaissais pas encore bien comme il faut, mais que je sentais nécessaire. Je l'honorais à ma manière, lui offrant du riz cuit, des fleurs, tout comme à nos « phi » (génies). Ceci au début. Mon ami me dit que ce n'était pas la manière :
    « Ce n'est pas ainsi qu'on adore Dieu ».
    Alors, je suis venu vous trouver Père, pour vous demander de venir chez nous. J'ai instruit toute ma famille : ensemble nous prions, mais... est-ce bien comme cela ? Quelques gens se joignent à nous et veulent savoir. Oh ! Je vous en prie : venez. En un jour à cheval, vous y serez.
    — Et ton ami, est-il là?
    — Il est mort à Calassim de la dysenterie, il y a deux ans.
    — Il n'était pas baptisé ?
    — Non; jamais il n'a pu revenir ici ; mais jamais il n'a cessé de prier le bon Dieu et de parler de Lui.
    — Dieu lui aura fait miséricorde ; car, sans nul doute il sera mort avec le baptême de désir.
    — Oh! C’était un homme naturellement droit et je suis sûr qu'il n'a pas abandonné la religion pour revenir au diable.
    — Eh! Bien, j'irai vous voir ! »
    Mon homme se confondit en remerciements, resta deux ou trois jours, assistant à la messe, aux catéchismes, fréquentant les chrétiens, se faisant des amis parmi les hommes de son âge, hommes qui, par bonheur, étaient de bons et sérieux chrétiens.
    A quelque temps de là, je me mis en route pour faire la visite promise. Ignorant la distance, j'étais parti avant le lever du soleil, profitant du clair de lune qui semait ses rayons d'argent sur le sable des pistes et au travers des branches d'arbres de la vaste forêt coupée de plaines assez étendues.
    Dans une clairière, je fis une courte pause pour laisser les chevaux souffler et manger les jeunes pousses d'herbes. Vers 10 heures, j'arrivai à un grand village, avec l'intention de m'y arrêter et de déjeuner de la boule de riz gluant froid et de la poule traditionnelle dont je m'étais muni au départ. Je mis pied à terre en arrivant, pour m'enquérir de la « sala » — maison pour voyageurs dont est doter tout village tant soit peu important. Avisant un groupe de femmes en train de piler le riz, je me dirigeai vers elles pour me renseigner : ce fut une éclipse totale et une fuite éperdue, dès qu'on m'eut aperçu ! Plus loin, un groupe d'enfants jouaient. Je répétai ma manoeuvre : fuite générale, cris d'effroi, pleurs aigus ! Plus loin, cachés derrières les colonnes d'une maison, quelques gens risquaient un oeil pour surveiller mon manège. Je les aperçus. « Comment ? Vous sauvez quand on vient vous voir? » Dis-je en riant. A leur tour, ils crièrent : « Mais... il parle laotien! » La glace était rompue; les fuyards se rapprochèrent, augmentés de curieux, mais se tinrent à une distance respectueuse. Un homme prit la parole : « Jamais on n'a vu d'Européen, alors... on a peur ! » Je les rassurai; on m'indiqua la « sala » où naturellement on me suivit pour épier tous mes mouvements. Quand j'étais assis, le cercle se resserrait, mais si je faisais le mouvement de me mettre debout, le cercle s'élargissait et le refoulement était presque automatique. Je demandai mon chemin : gentiment on me l'indiqua et on se quitta en se prodiguant des sourires.
    Vers les 5 heures du soir j'arrivai à Dong Krak Foi, après avoir zigzagué et tâtonné, comme je m'en rendis compte plus tard quand je connus mieux le chemin. Les gens esquissèrent la manoeuvre de fuite, identique à la précédente : ils s'arrêtèrent en m'entendant leur demander où restait la famille que je venais voir. Du doigt on me l'indiqua. Puis on me suivit. J'arrivai à la maison de mon hôte : toute la famille était là. Jamais non plus ils n'avaient vu d'Européen ; mais le « pater familias » avait dû les styler parfaitement, car ils me reçurent avec le respect, l'empressement, les salutations en usage chez les chrétiens.
    Un groupe d'hommes et quelques grand'mères m'avaient suivi timidement. J'enlevai mes guêtres et délaçai mes souliers. A la vue de la peau blanche des pieds, ils se reculèrent effrayés. Je riais. Une vieille prit tout son courage à deux mains pour me dire : « Mandarin ! Nous vous en supplions, retirez-vous, vous nous faites peur. Ah ! S'il allait arriver un malheur! — Quel malheur ? — Mais... si vous veniez à mourir ici ? — Et pourquoi mourir? — C'est que... vos pieds sont si blancs!..Vous n'avez plus de sang! — N'aie pas peur, grand'mère! C'est de famille. On est tous comme ça, chez nous ! — Vraiment? — Oui, vraiment ! Un Européen tout blanc est en aussi bonne santé qu'un Laotien tout bronzé! — Tant mieux ! Ca me relève le coeur « mi hèng chai ! »
    Je fis connaissance avec tous les membres de cette famille : trois enfants étaient déjà mariés ; trois autres plus jeunes attendaient leur tour. « Tu as une belle famille » dis-je au catéchumène. « Oui, Père, mais j'ai perdu l'an dernier un fils de 20 ans que je regretterai toujours ». Et il me raconta l'histoire de ce jeune homme qui, dès qu'il connut la religion catholique, devint véritablement fervent. Sans cesse il parlait de Dieu, du bonheur de le servir en attendant d'aller le voir. Se mettait-il en route? Il se recommandait à Dieu. Commençait-il un travail ? Il se mettait sous la protection de Dieu. Au temps des rizières, il avait, suivant la coutume païenne, planté un piquet au coin d'un champ et fixé une planchette dessus. Sur cet autel rustique, les païens offrent du riz, des fruits, des fleurs, aux génies (phi) protecteurs des champs, afin de se les rendre favorables. Notre jeune homme, dans son ignorance des modes d'adoration, offrait ses présents, mais « au Bon Dieu » ! disait il. Il tomba malade. En quelques jours, il fut réduit à toute extrémité. On recourut aux médecins laotiens, tous plus ou moins sorciers et prescrivant des sacrifices aux génies ou prononçant des formules diaboliques sur leurs malades. Notre jeune homme leur déclara : « Si vous me donnez des médecines, je les prendrai volontiers; mais, de grâce, ne traitez pas avec le diable : je suis l'enfant du Bon Dieu, moi ! » Les remèdes n'avaient aucun effet. Désespéré, son père qui aimait cet enfant plus que tous les autres, eut la tentation — il me l'avoue — de recourir au diable, suivant les conseils d'un sorcier qui lui dit que c'était le seul moyen de sauver le jeune homme : « Moi qui avais instruit mon enfant et l'avais mis en garde contre toute pratique diabolique, je cédai à la tentation, aveugle que j'étais, par amour naturel pour mon fils? Je lui proposai de faire au diable les sacrifices prescrits. O Père, me dit il, jamais ! Mieux vaut mourir et aller avec le Bon Dieu que de vivre en esclave du diable. J'eus tellement honte que je demandai pardon à mon enfant et que je sentis ma foi, un moment obscurcie, se fortifier. On pria le Bon Dieu : je baptisai mon enfant, et peu après il mourut ». Où donc ce jeune homme avait-il puisé cette force, ce détachement, cette foi vive, sinon dans son âme naturellement droite et éclairée, par Dieu, de lumières particulières? Il mourut en quelque sorte en apôtre lui-même, affermissant en l'âme de son propre père, une foi que celui-ci lui avait donnée.
    L'année même où je fis cette visite, il perdit encore une fille de 19 ans, douce, sérieuse, travailleuse, de conduite exemplaire. Celle-ci fut baptisée aussi, sur la demande réitérée qu'elle fit à son père. Deux deuils pareils en si peu temps avaient brisé le coeur paternel de ce catéchumène. Parents et amis, bonzes et sorciers, tout le monde n'avait à son adresse que des reproches ! « Voilà ce que tu gagnes à quitter la religion de nos pères et mères ? Les « génies» se vengent : ils sont plus forts que ton Dieu. Abandonne donc cette religion falang » (européenne). Il demeure inébranlable, lui et les siens. « Notre vie, notre mort sont entre les mains du Bon Dieu, qui est le commencement (kok) et la fin (plai) de tout, » répétait-il.
    Etant retourné plusieurs fois dans un village où une vingtaine de personnes apprenaient la religion, on décida d'élever un petit oratoire qui servît de résidence au missionnaire, lui permettant de dire la messe et de rester plus longtemps au milieu de ces âmes de bonne volonté.
    L'oratoire fut élevé sur une petite hauteur, à quelque distance du village. Cette prise de possession pour ainsi dire définitive, eut le don — le diable se remuait — de soulever la rage des suppôts de Satan. Un bonze, venu de Bangkok, menaça les catéchumènes des foudres du Roi, à cause de leur apostasie, disait-il. Mis en quarantaine, ils devaient subir toutes sortes d'avanies. Un jour que j'essayais de les consoler, leur montrant dans ces persécutions mesquines, une occasion de mérite ménagée par le Bon Dieu, et gage de bonheur éternel, l'un d'eux me répondit avec un sourire : « Oh ! Moi, Père, ne croyez pas que ça me « fasse perdre le coeur » (perdre courage). Au contraire : j'en suis heureux ! Je sens tellement l'aide de mes deux enfants morts baptisés ! » Que je me sentais réconforté d'entendre un catéchumène me parler de la sorte ! Combien de chrétiens, au Laos, eussent été capables de me tenir pareil langage, et capables surtouts de résister à tant d'assauts ?
    Des injures, les opposants passèrent aux menaces. Et un beau jour, on flamba l'oratoire. Mon catéchumène vint me l'annoncer. « On recommencera, Père. Car, n'allez pas croire que ça m'a découragé. Au contraire ! Car s'acharne-t-on contre ce qui n'existe pas ? C'est ce que je répète à tout venant ; si le Bon Dieu n'existe pas, pourquoi perdez-vous votre temps à l'attaquer ? Et s'il existe, pensez-vous Le supprimer en brûlant son église ? Si c'est à moi personnellement que vous en voulez, dites-moi donc quel tort je vous ai jamais causé ! »
    Ayant été baptisé, lui et sa femme, les attaques cessèrent devant son obstination et devant le fait de son entrée définitive dans la religion catholique. Toujours fervent, de plus en plus zélé, mon nouveau chrétien continuait sa propagande. Chaque fois que j'allais le voir, il avait toujours à son actif quelques baptêmes d'adultes et surtout d'enfants, baptêmes conférés à l'article de la mort.
    Vint la guerre. Mobilisés, les missionnaires durent s'en aller. Là où il y en avait trois, un seul restait qui avait déjà assez à faire pour s'occuper des villages entièrement chrétiens et assez éloignés les uns des autres. Les néophytes furent laissés à eux-mêmes. Durant les 5 années de guerre, plusieurs missionnaires furent tués sur les champs de bataille. La guerre terminée, le personnel étant réduit, on dut se resserrer et s'occuper de ce qui existait. On devait, momentanément du moins, s'interdire toutes extensions et fondations nouvelles. Dong Mak Fai n'a pas revu de missionnaires. Mais les catéchumènes viennent plusieurs fois par an, aux grandes fêtes surtout, dans un village où réside le missionnaire qui, par des baptêmes nouveaux, a augmenté le nombre de ces chrétiens. Ils ont le zèle — chose rare chez les Laotiens — d'instruire leurs compatriotes, surtout à l'article de la mort. Quelques-uns même, à ce suprême moment, les font appeler, se font instruire, et veulent mourir chrétiens. Grâce à eux, chaque année, la glane de baptêmes conférés in extremis, est toujours fournie.
    Et ces jeunes chrétiens, grâce à la foi de ce vieux catéchumène qui sait la leur communiquer, ont déjà souffert pour leur religion. Trois de ses fils, cette année même, ont préféré subir la prison plutôt que de travailler à la construction d'une pagode. Les menaces, la prise de corps, la claustration, pour 12 jours, dans une prison, n'ont pu les amener à consentir à une collaboration que leur conscience leur interdisait. Pour qui sait quel enfer sont les prisons malpropres de ces pays, pour qui connaît l'énergie plutôt relative des Laotiens, gens suprêmement timides et « froussards », voilà un acte qui ne manque pas d'apporter au missionnaire une grande consolation et, à la foule des chrétiens, un bel exemple.
    Que les voies de Dieu sont admirables et combien mystérieux l'appel fait aux âmes ! A quoi a tenu la conversion de ces pauvres païens? A un catéchumène, ayant, par hasard, entendu l'exposition, plutôt brève et rapide, de notre sainte religion. Lui-même mourra loin de son village, chez des étrangers ! Mais il aura eu le temps de transmettre le flambeau qui ne s'éteindra plus. Demandez à notre Père qui est aux Cieux de faire surgir la moisson et d'envoyer des ouvriers pour la recueillir !
    Une prière pour le Laos, ses missionnaires, ses chrétiens et l'immense foule des païens. Misereor super turbam !

    1926/15-23
    15-23
    Laos
    1926
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