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Au collège de Bangalore souvenirs 2

Au collège de Bangalore souvenirs Par le P. Schmitt, ancien supérieur du collège Professeur au Séminaire des Missions Étrangères. (Fin1.) La question des salaires des professeurs me semble assez importante et intéressante pour mériter une mention. 1. Au no 156, p. 41, nous avons .par erreur inscrit fin au lieu de suite.
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    Au collège de Bangalore souvenirs

    Par le P. Schmitt, ancien supérieur du collège
    Professeur au Séminaire des Missions Étrangères.

    (Fin1.)

    La question des salaires des professeurs me semble assez importante et intéressante pour mériter une mention.

    1. Au no 156, p. 41, nous avons .par erreur inscrit fin au lieu de suite.

    Je laisse de côté, en cette matière, les professeurs prêtres dans nos écoles catholiques. Tout le monde sait que le missionnaire catholique ne quitte pas son pays pour amasser de l'argent ; il ne ménage ni sa peine, ni son dévouement pour l'extension du royaume de Dieu et il attend sa récompense de Celui qui lui a dit: « Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père et va dans le pays que je te montrerai ». Fidèle à cette consigne, le missionnaire professeur travaille à l'oeuvre de l'instruction et de l'éducation pour l'amour de Dieu. Je dois ajouter cependant, pour rester dans la vérité, que son travail est reconnu officiellement par le gouvernement de l'Inde et qu'il figure sur la liste des salaires des collèges et écoles pour une somme qui varie suivant ses capacités pédagogiques et surtout les grades académiques qu'il possède.
    La subvention accordée par le gouvernement aux écoles reconnues est calculée pour une part importante sur les grades des professeurs. Mais ces sommés vont à l'oeuvre et aident à rendre moins lourdes les charges de l'école. Les professeurs du gouvernement, soit Anglais, soit Indiens, sont en général très largement payés. Je ne crois pas exagérer en disant que dans les grands collèges un professeur reçoit en moyenne un salaire de 600,1000 Rs et plus par mois (la roupie 4.50 au taux actuel du change.) Dans les High Schools il est moins élevé et dépend de l'état de prospérité de l'institution et de la valeur personnelle du professeur. Le supérieur aura facilement de 400 à 600 roupies par mois. Mais il y aura également des professeurs à 80, 120, 300 roupies. Les sociétés protestantes paient leurs missionnaires professeurs, et, en règle générale, généreusement. Elles disposent de revenus considérables et une comparaison entre les ressources protestantes et catholiques causerait à nos lecteurs une surprise peut-être désagréable pour leur amour-propre. D'où proviennent les ressources des collèges et écoles? Tout d'abord, pour les grands collèges, et même pour certaines écoles supérieures, de fondations faites par de riches bienfaiteurs, Européens ou Indiens. Une deuxième source est la perception des contributions payées par les élèves. Je me contenterai de donner des chiffres approximatifs. Dans les collèges la contribution varie de 15 à 20 roupies par mois. Dans les High Schools de 12 à 8 ; dans les Primary Schools de 1 à 3 ou 5. Évidemment ces sommes donneraient des ressources considérables aux collèges et écoles qui ont de 1.000 à 2.000 élèves. Mais il faut défalquer le nombre des élèves admis à prix réduit ou même en toute gratuité, et leur nombre est souvent considérable. Aussi peut-on affirmer que fort peu d'écoles pourraient se suffire, si le gouvernement ne leur venait en aide, avec une générosité d'ailleurs digne de tout éloge.
    Cette aide financière s'appelle grant-in-aid et le versement des sommes est basé 1° sur les diplômes et le nombre des professeurs ; 2° le nombre des élèves; 3° les dépenses générales; 4° les résultats obtenus aux examens publics (cette dernière considération ne compte plus guère de nos jours). J'ai connu le temps où le gouvernement payait tant par tête d'élèves présents dans l'année, par exemple 20 Rs dans les classes élevées d'un High School. Le nombre des jours de classes est d'ailleurs fixé par le Directeur de l'instruction publique et varie avec les exigences locales. La moyenne est d'environ 190 journées complètes de travail. L'allocation en dépend, puisque la permission de toucher la somme allouée à l'institution dépend du certificat délivré par l'inspecteur.
    Outre les allocations ordinaires, il y en a d'extraordinaires. Ces sommes sont données par le gouvernement pour venir en aide aux établissements qui ont besoin de construire, des bâtiments, de monter leurs laboratoires de physique et de chimie, de faire des achats de livres pour les bibliothèques, pour des lanternes nécessaires aux projections, pour des cinématographes. Les projections doivent être conformes au programme prévu par la direction de l'enseignement, c'est-à-dire que les clichés doivent montrer des objets ou des expériences ou des évènements ayant un rapport intime avec les sciences, l'histoire, la géographie etc., etc. Ces dons extraordinaires sont calculés sur les dépenses faites, elles en couvrent en général la moitié. Si, comme la chose arrive parfois, il reste un surplus dans le budget de l'enseignement, ce surplus est distribué aux écoles les plus méritantes, ou bien plus souvent, d'après le bon plaisir du directeur ou de l'inspecteur, et la justice ne trouve pas toujours son compte dans cette distribution.

    ***

    Après avoir essayé de donner une vue d'ensemble, quoique sommaire et nécessairement incomplète, sur l'organisation de l'enseignement aux Indes, je voudrais entrer dans certains détails qui, je crois; pourront intéresser nos lecteurs d'Europe, et surtout de France. Je vais d'ailleurs limiter cette partie de mon travail aux Collèges et High Schools ; car faire rentrer dans ce programme les écoles primaires, me mènerait trop loin.
    D'abord quels élèves fréquentent ces établissements ? Tout le monde sait qu'aux Indes il existe une organisation sociale qui ne se retrouve dans nul autre pays du monde. Cette organisation sociale est fort vieille, et il serait difficile, sinon impossible, de donner la date historique de son apparition, d'autant plus qu'elle est, comme d'autres organisations sociales, le résultat d'une évolution lente, du développement même de la société. Cette organisation est communément connue sous le nom de Castes. Celui qui n'a pas vécu aux Indes pendant un certain nombre d'années ne peut guère comprendre ce que ce mot, à la fois magique et déconcertant, renferme d'idées. Les castes sont nombreuses, mais il y en a une qui mérite une mention spéciale pour la compréhension de certains traits relatifs à l'enseignement et que j'ai l'intention de raconter ici. C'est celle des brahmes.
    Dire que cette caste est la plus élevée, la plus influente, la plus ambitieuse, c'est dire une partie seulement de la réalité. Je ne crois pas que l'Européen, qui n'a pas vécu aux Indes et qui n'a pas été mêlé à la vie intime des Indiens, puisse jamais se faire une idée, même approximative de ce qu'est un brahme. Quand l'Indien, même de caste, et à plus forte raison le pariah se trouve en présence d'un brahme, il se sent un être inférieur, car il n'y a, pour lui, rien au-dessus du brahme. On naît brahme mais jamais on ne le devient. Aucun pouvoir humain ne pourra créer un brahme ; dans nos États européens, les rois ont pu anoblir des familles, les descendants de ces ancêtres seront des nobles, mais cette comparaison est incapable de faire saisir la notion du mot brahme. Je renonce à entrer à fond dans cette explication, car elle dépasserait de beaucoup le cadre du travail que je me suis tracé Qu'il me suffise de dire que le brahme se tient à une hauteur telle que le mortel ordinaire ose à peine élever ses regards vers cet élu des dieux !
    Cette caste est la caste dominante, non par le nombre, mais par le prestige, et aussi par l'intelligence. Les meilleurs élèves se recrutent dans ses rangs, et s'il est inexact de dire que les brahmes détiennent le monopole de la capacité intellectuelle, il est certain que dans l'ensemble ils sont franchement supérieurs, au point de vue intellectuel, aux autres castes et aux pariahs. Il y a dans cette réalité un phénomène d'atavisme, car depuis des siècles les brahmes seuls se livrent à l'étude, abandonnant aux autres la poursuite des affaires commerciales et industrielles. Chose remarquable encore, on reconnaît facilement aux traits du visage l'élève brahme.
    Une distance immense sépare le brahme des autres Indiens dans les relations sociales, maïs dans les écoles ils se résignent à être confondus dans la masse. Ils seront assis à côté d'élèves de caste inférieure et de pariahs. C'est une dérogation à leur dignité, mais l'orgueil brahmanique sait se taire quand l'intérêt est en jeu. Je crois qu'au fond de leur coeur, les brahmes méprisent leurs professeurs non brahrnes, soit Européens, soit Indiens. Mais ils s'inclinent devant leur science, car cette science, quand eux-mêmes l'auront acquise, leur permettra de maintenir et de renforcer si possible leur influence sociale. Aurai-je tort, cependant, de dire que cette promiscuité de l'école porte un rude coup aux institutions sociales de la caste?
    Il ne faudrait pas s'imaginer que brahme est synonyme de riche. Loin de là ! S'il y a, surtout maintenant, des brahmes très riches, le nombre des pauvres est considérable. Mais riche ou pauvre, l'ambition ne varie guère. Tout brahme, comme d'ailleurs tout Indien, veut arriver à une position sociale lucrative. Les examens en sont la voie la plus commode. On ira donc aux écoles et si l'on est trop pauvre pour payer l'école et la pension, on mendiera. Le brahme nà nulle honte de mendier (d'ailleurs je crois que cette absence de honte est générale en Extrême-Orient). Je connais tels de mes élèves brahmes qui étaient pauvres comme le légendaire rat d'église.
    Que faire alors pour se procurer les ressources nécessaires ? On vient de loin peut-être, mais on ne sera pas un étranger. Un brahme est partout chez lui. Il découvrira des bienfaiteurs. Une famille brahme lui fournira le repas du midi, une autre celui du soir, une troisième lui offrira le gîte. Pendant son séjour à l'école, il essaiera de se faire admettre comme élève pauvre, ce qui lui fera une économie sérieuse. Il mettra toute son ingéniosité brahmanique en oeuvre pour vous apitoyer sur son malheureux sort : « Il est pauvre, très pauvre, il n'a plus de parents, il ne peut pas trouver d'âme charitable qui veuille lui prêter l'argent nécessaire pour les livres etc. etc ». Vous laissez fléchir. Vous lui faites la remise des « frais d'école » ; il est : « écolier gratuit ». Le voilà heureux, et pour vous remercier il vous demandera la faveur de se faire payer les livres par le collège ! Je ne veux pas dire que ce cas est général, mais il est très fréquent. Laissez-moi vous raconter à ce sujet une petite histoire aussi amusante qu'instructive qui m'est arrivée en 1910.
    On fait payer les frais d'école au commencement de chaque mois et d'ordinaire on renvoie les retardataires. Il arrive cependant qu'à force de prières et de prétextes plus ou moins plausibles ceux-ci obtiennent un délai pour leur permettre de se procurer la somme nécessaire.
    Or un jour d'examen, le P. Blaise, qui surveillait les candidats, remarque un élève fort en retard avec ses paiements, et il lui dit de payer de suite ou de quitter la salle. Prières, gémissements, gestes de désespoir, tout fut inutile. Le P. Blaise resta inexorable et le candidat quitta la salle. Je me trouvais à une fenêtre, je vis mon homme sortir, faire le tour du bâtiment, s'arrêter quelques minutes, puis revenir vers la porte d'entrée, et tranquillement se diriger vers le bureau du P. Blaise et déposer sur sa table une livre sterling. Il avait donc l'argent nécessaire sur lui avant le commencement de la séance des examens, mais au lieu de verser l'argent de suite il préféra se laisser infliger un affront public, et ses condisciples loin d'en éprouver le moindre étonnement, trouvèrent la chose fort naturelle ! Quand on est jeune missionnaire, sans expérience des Indiens, on se laisse facilement toucher par l'exposé de la grande misère de l'élève qui cherche à gagner la sympathie pour n'avoir rien à payer. Aussi fait-on recueillir l'argent par de vieux missionnaires, ou encore par des Indiens qui eux ne se trompent pas.
    Dans nos écoles nous avons une gent écolière fort mixte. Hindous, musulmans, juifs, protestants, catholiques, se trouvent dans la même classe, côte à côte, et font bon ménage en général, malgré les préjugés de religion, de caste et de race; nos élèves, du moins avant le mouvement séparatiste, étaient toujours très polis et très respectueux envers leurs professeurs Européens; leur tenue était toujours correcte, voire même sympathique. Au collège nus faisions la prière avant et après chaque classe, et les païens et musulmans ne manifestèrent jamais la moindre surprise ; jamais ils ne se seraient permis de sourire ou de se moquer de leurs condisciples chrétiens. J'eus bien des fois l'occasion de montrer notre chapelle à mes élèves brahmes et musulmans; et je constatais invariablement un sentiment de respect religieux mêlé d'un peu de terreur à la vue du tabernacle qui renfermait le Saint-Sacrement.
    En Europe on serait surpris d'entendre dire que les élèves de tel ou tel professeur des collèges sont pour la plupart mariés. Aux Indes cette situation n'excite nul étonnement. Je vois encore dans ma classe, un élève, très appliqué, quoique peu intelligent, et qui était père de famille. Et chose plus piquante, j'avais dans les basses classes, trois de ses enfants. Le papa amenait fidèlement tous les matins, son petit monde, et le soir après avoir terminé ses cours il allait le chercher pour le reconduire à la maison !
    1924/89-94
    89-94
    Inde
    1924
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