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Au collège de Bangalore Souvenirs 1

Au collège de Bangalore Souvenirs 1 Par le P. E. Schmitt, ancien supérieur du collège. Professeur au Séminaire des Missions Etrangères. Lorsque, le 3 juillet t892, je fus destiné pour la mission du Maïssour, je dois avouer que j'eus une déception.
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    Au collège de Bangalore Souvenirs 1

    Par le P. E. Schmitt, ancien supérieur du collège.
    Professeur au Séminaire des Missions Etrangères.

    Lorsque, le 3 juillet t892, je fus destiné pour la mission du Maïssour, je dois avouer que j'eus une déception.
    Parmi nous, le Maïssour était surtout célèbre pour son collège. Or quitter son pays, sa famille, avoir rêvé des conversions par centaines et même par milliers, avoir désiré le martyre en Corée ou en Chine, et se voir à. la veille de passer sa vie professeur dans le collège d'un pays soumis à l'Angleterre !... Enfin il n'y avait qu'à dire le fiat de la résignation. Tous les chemins mènent à Home et également au ciel quand ils sont jalonnés par la volonté de Dieu.
    Eh bien, je suis allé au collège de Bangalore, j'ai appris à l'aimer, je l'aime de tout mon coeur.
    J'ai vécu pendant de nombreuses années de la vie' de professeur ; je me suis plongé dans la besogne avec un sincère désir de faire du bien à mes nombreux élèves et j'espère que je n'ai pas tout à fait perdu mon temps.
    Je trouvai, à mon arrivée à Bangalore, un bâtiment imposant, du moins extérieurement, qu'on me montrait avec un certain orgueil comme le collège de la Mission : « Saint-Joseph's Collège ». Et tout de suite, avec la spontanéité et la naïveté du jeune âge, je tirai la conclusion que ce collège devait être un des plus importants de Bangalore, sinon de l'Inde ! Erreur que je devais découvrir très vite après quelques entretiens avec mes confrères, et surtout lorsque, après plusieurs mois d'efforts pénibles, je fus arrivé à comprendre un peu la langue des «oiseaux » qu'on appelle l'anglais ! Je n'avais, sur l'état de l'éducation aux Indes, nulle idée, et il se passa un temps assez long avant que je fusse mis un peu au courant de la situation réelle. Ce n'est que plus tard, et je dirai sans hésitation, après plusieurs années passées dans l'enseignement, que je suis arrivé à avoir une idée vraie, complète et détaillée sur cette question vitale.
    C'est ainsi que j'appris qu'il y avait dans l'Inde une organisation complète de l'enseignement, copiée en général, avec de légères modifications, sur l'organisation des écoles et universités en Angleterre. Toutes les capitales des grandes provinces de l'Inde, Calcutta, Bombay, Madras, Allahabad, ont leur université, et le nombre de leurs élèves se chiffre par milliers. Pour bien comprendre le fonctionnement de ces universités il est nécessaire d'entrer dans certains détails.

    ***

    Ces universités ne ressemblent en rien aux vénérables universités d'Oxford et de Cambridge, uniques même en Angleterre et probablement dans le monde. Elles sont modelées sur les universités anglaises plus récentes, telles que Londres, Manchester, etc., C'est-à-dire que ce ne sont pas des universités enseignantes. Elles sont plutôt des corps examinant, qui par le moyen de leurs « Sénats » dressent des programmes d'études, sur lesquels seront examinés les candidats aux grades académiques (Docteurs ès Lettres, Docteurs ès Sciences, Maîtres ès Arts, Maîtres ès Sciences, Bacheliers, etc.). Ces candidats, sauf de rares exceptions, doivent être des élèves des collèges affiliés aux universités, par conséquent reconnus et approuvés par le Sénat de l'université. Cette approbation a lieu après une inspection minutieuse par un ou des membres délégués par le Sénat, et sur rapport favorable de ces inspecteurs.
    Cette inspection n'est pas, surtout de nos jours, une simple formalité, banale et de nulle conséquence. La commission d'inspection passe tous les cinq ans et fait son rapport sur l'aménagement des bâtiments, conditions d'hygiène, cours, dortoirs, lavabos, etc., etc.; sur le nombre et la qualité des professeurs, sur leur valeur, leurs grades académiques, sur les bibliothèques, sur les laboratoires de physique et de chimie, etc., en un mot sur tout ce qui contribue au bon fonctionnement d'une maison d'éducation. Et plus d'un visiteur verrait avec étonnement ces magnifiques laboratoires de collèges, comme ceux de Madras, Trichinopoly, Bombay, et autres, avec les instruments les plus perfectionnés. Les collèges qui ne peuvent pas, ou ne veulent pas avoir des laboratoires complètement équipés de physique et de chimie, ne sont pas reconnus pour l'enseignement des sciences, et ne peuvent présenter leurs élèves pour les examens des sciences.
    Ces collèges affiliés sont divisés en deux classes : collèges complets, et collèges moyens. Les premiers peuvent présenter des élèves à tous les examens depuis la Matriculation jusqu'au Brevet de Maître ès Arts ou Sciences (M. A. et M. Sc.) ou Docteur (Litt. D ; Sc. La deuxième catégorie ne présente que pour la Matriculation et l'Intermediate, c'est-à-dire les deux examens préliminaires au grade de Bachelors of Arts (B. A.). Pour comprendre cette affiliation, il est utile d'ajouter que les programmes comprennent plusieurs divisions, plusieurs groupements de sujets, un peu comme en France les divisions. A, B, C, D. Le collège affilié peut opter pour un ou plusieurs groupes, mais cette affiliation ne lui est accordée que s'il remplit les conditions prescrites par le Sénat et vérifiées par l'Inspecteur.
    Récemment, sous la pression exercée par le Swadeshi, mouvement nationaliste, «l'Inde aux Indiens », le gouvernement du Vice-Roi a dû accorder l'autorisation de foncier des universités indiennes qui ne relèvent pas du gouvernement anglais de l'Inde. Il y en a deux en ce moment. Leur constitution copie purement et simplement la constitution des autres universités mentionnées plus haut. Détail assez piquant, mais qui montre bien la mentalité des classes dirigeantes hindoues : les élèves abandonnent ces universités pour prendre leurs grades dans les universités anciennes ! Est-ce par crainte de paraître inférieurs à ceux qui obtiennent leurs grades dans les universités du gouvernement anglais? Est-ce par doute sur la valeur pédagogique et intellectuelle des professeurs indiens ? Est-ce par reconnaissance instinctive de la supériorité d'une administration dirigée et surveillée par les Européens ? Le problème paraît difficile à résoudre, mais il est incontestable que, malgré leur esprit nationaliste et leur orgueil brahmanique, les élèves se rendent compte d'une certaine infériorité. Autrement on s'expliquerait difficilement cette apparente anomalie qui existe dans nombre d'Etats indiens dotés de collèges où les professeurs sont des indigènes et à la tête desquels le gouvernement du rajah met un Européen muni de grades académiques obtenus dans les universités d'Angleterre. Souvent encore, on gardera des Européens dans les mêmes établissements, comme professeurs d'anglais et de sciences. C'est le cas pour les grands collèges indigènes du Mysore et de Trivandrum dans le sud de l'Inde.
    Jusqu'à ces derniers temps, il était admis que ces collèges, soit du premier, soit du second degré, avaient également les classes inférieures, qui, à proprement parler, constituent ce qu'on appelle les High Schools. Mais la tendance actuelle, qui a déjà reçu un commencement d'exécution et qui certainement prévaudra partout, est de séparer nettement le collège du High School non seulement pour les classes, mais encore pour les locaux. On veut arriver à constituer des collèges, qui ne donnent que l'enseignement strictement de l'université et où l'on admettra seulement ceux qui ont passé les examens de Matriculation ou de School Leaving Certificate. Ainsi l'université de Madras a soulevé de grosses difficultés pour reconnaître les collèges qui n'avaient pas de bâtiments séparés à montrer à la Commission d'Inspection.

    ***

    Pour loger les étudiants qui viennent de l'extérieur, les collèges doivent avoir, d'après les dernières instructions, des bâtiments spéciaux, situés soit clans l'enceinte même du collège, soit à une petite distance, et connus sous le nom d'hôtelleries. Ces hôtelleries ou hôtels sont sous la surveillance immédiate du principal du collège. Les étudiants y sont logés et nourris ; chacun a à sa disposition une chambre confortable avec un petit mobilier fourni par l'administration. En règle générale, ces hôtels sont des bâtiments fort bien aménagés, d'un aspect agréable et parfois même luxueux. La principale pension y est modérée, ou même minime, afin de permettre même aux étudiants pauvres de poursuivre leurs études à l'abri des ennuis, matériels. La plupart du temps, du moins pour les collèges importants, les fonds proviennent de donations de riches bienfaiteurs, Rajahs, Zamindars et autres gros propriétaires qui tiennent à étaler leur magnificence aux yeux de leurs compatriotes.
    Le point délicat dans ces maisons est la surveillance de la conduite morale des pensionnaires, chose difficile surtout aux Indes. Les règlements sont d'ailleurs assez sévères et l'on n'hésite pas à les appliquer dans toute leur vigueur, le cas échéant. Pour faciliter la tâche on cherche à rendre le séjour agréable par l'aménagement de belles cours de tennis, de football, et les jeux anglais y sont forts en honneur. On pourrait citer comme modèle du genre le grand hôtel bâti par la famille Tata, de Bombay, à quelques kilomètres de Bangalore, et rattaché à l'université pour les recherches et découvertes. Il occupe un magnifique terrain situé sur un plateau très ouvert et très sain, loin du bruit et du mouvement des habitations. Cette fondation a coûté plusieurs millions.
    Comme je viens de le mentionner en passant, il y a d'autres genres d'écoles, qui tout en ayant le droit de présenter des candidats aux examens d'entrée à l'université, ne relèvent pas des universités. Ce sont les High Schools ou écoles supérieures.
    Ces sortes d'écoles renferment en général trois sections. Le High School proprement dit comprenant Form VI et V on Standards IX et VIII; le Middle School école moyenne comprenant Standards VII, VI, V et le Primary Department avec Standards IV, III, II, I.
    D'autres fois une école ne sera qu'un Middle School avec son Primary Department. Toutes ces écoles sont régulièrement inspectées et le rapport est envoyé au directeur de l'Instruction publique qui, jusqu'à ces derniers temps, était un Européen pour le gouvernement anglais, et un indigène dans les Etats indiens plus ou moins indépendants. Le rapport est ensuite communiqué avec les remarques du directeur au supérieur, qui doit en tenir compte et faire les modifications nécessaires, sous peine de voir son allocation ou même son école supprimée.

    ***

    Après avoir exposé la charpente extérieure de l'enseignement, il sera utile de faire connaître l'organisation et le fonctionnement intérieurs de ces établissements. Et d'abord un mot sur les professeurs et maîtres de ces institutions.
    Le corps professoral est recruté parmi les Européens et les indigènes. Dans les collèges proprement dits, la majorité des professeurs se composait au début, et pour des raisons bien compréhensibles, d'Anglais venus d'Angleterre et, munis de grades académiques obtenus dans les universités d'Angleterre. De nos jours, dans les institutions qui dépendent directement du gouvernement (et c'est le petit nombre), les Européens sont en minorité. Des Indiens, gradués, dont beaucoup ont suivi les cours dans les universités de l'Angleterre, de l'Allemagne ou de l'Amérique, occupent la plupart des chaires universitaires, et l'on doit reconnaître qu'ils ne sont pas inférieurs à leurs maîtres européens. On trouve parmi eux des hommes vraiment remarquables, dans toutes les branches des sciences. Ils s'en rendent compte d'ailleurs, et cette conviction n'est pas une des moindres difficultés pour le gouvernement anglais en face du mouvement nationaliste qui veut mettre les Européens à la porte.
    J'ai dit plus haut qu'un petit nombre des collèges relève du gouvernement. Ceci est la vérité exacte, car la plupart dépendent des organisations locales et surtout des sociétés de missionnaires soit protestants, soit catholiques. Il m'est impossible d'entrer dans le détail des chiffres, car cette enquête dépasserait de beaucoup le plan de mon travail. Qu'il me suffise de faire remarquer que, dans le sud de l'Inde, grâce aux efforts des missionnaires, les catholiques occupent un rang fort honorable.
    Dans ces collèges, les professeurs des classes supérieures sont des Européens; mais, si l'on ne tient compte que du nombre, les professeurs indigènes y sont en majorité. Les raisons de cet état de choses sont faciles à saisir. Nulle société ne pourrait fournir le nombre très considérable de professeurs exigés par ces grands collèges avec leurs milliers d'élèves. Il sera peut-être utile d'ajouter que le choix de ces professeurs n'est pas fixé par l'arbitraire : les Inspecteurs sont là pour surveiller, et ils exigent les qualifications prévues par les règlements.
    Dans les High Schools, les Middle Schools et les Primary Schools, on est forcément plus coulant, aussi y rencontre-t-on souvent de médiocres professeurs. Je dois ajouter toutefois que la direction de l'enseignement devient de plus en plus exigeante et fait des efforts sérieux pour éliminer radicalement les incapables.

    1923/208-215
    208-215
    Inde
    1923
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