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Au collège de Bangalore souvenirs 1

Au collège de Bangalore souvenirs Par le P. E. Schmitt, ancien supérieur du collège Professeur au Séminaire des Missions Étrangères. (fin 1). J'ai dit que la population écolière de l'Inde est très mélangée.
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    Au collège de Bangalore souvenirs

    Par le P. E. Schmitt, ancien supérieur du collège
    Professeur au Séminaire des Missions Étrangères.
    (fin 1).

    J'ai dit que la population écolière de l'Inde est très mélangée.
    Il y a parmi les élèves une fraction dont la situation crée au gouvernement une grosse préoccupation, c'est l'élément Anglo-Indien. L'Inde est une colonie qui ne ressemble en rien aux colonies d'Australie, d'Afrique ou d'Amérique au point de vue ethnographique. Aux Indes l'élément européen est insignifiant par comparaison avec la population hindoue. Malgré leur petit nombre, la présence de ces Européens ou East-Indiens, pose une question difficile à résoudre. Dans certaines écoles, surtout des grands centres, comme Madras, Bangalore, Calcutta, Bombay où les élèves européens ou eurasiens sont assez nombreux, on avait d'abord essayé de les mélanger aux indigènes. Mais on a dû renoncer à cet essai, à cause des multiples inconvénients qu'il serait trop long d'énumérer. A mon arrivée en Mission, j'ai vu ce mélange au collège Saint-Joseph, à Bangalore ; mais on se trouvait déjà en face de difficultés et d'inconvénients tels, que l'on songea sérieusement à séparer les deux éléments : cette séparation fut d'abord imposée par le gouvernement lors du transfert du collège dans son nouveau bâtiment.

    1. Voir Ann. de la Soc. des M.-E. n° 154, nov.-déc. 1923, p. 209.

    MARS AVRIL 1924. N° 156.

    Les Indiens ressentent ce traitement comme une sorte d'insulte parce qu'ils le considèrent comme un aveu tacite de la part des autorités de l'infériorité de la race hindoue. Aussi se trouve-t-on fréquemment en face d'un dilemme pénible lors de l'admission d'un élève de bonne famille indienne, riche et influente, qui exige son admission dans la section européenne. D'après les règles du code d'éducation on ne pouvait admettre plus de 5 p. 100 d'élèves indigènes dans cette section, sous peine de se voir enlever les privilèges accordés par le gouvernement anglais aux écoles européennes. Cette politique de cloison étanche a dû recevoir un rude coup depuis l'agitation des Indiens pour l'autonomie ; on leur a ouvert les portes des plus hauts emplois dans le gouvernement. Grâce à cette pression, les écoles européennes auront devant elles de tristes jours, puisque les sommités du département de l'éducation sont des Indiens. D'ailleurs le nombre de ces écoles européennes est assez restreint, et les grandes écoles de ce genre ne dépasseraient guère la vingtaine dans toute l'Inde.
    Il n'y a d'ailleurs que 3 ou de ces écoles qui soient reconnues comme collèges du second degré, chiffre qui s'explique facilement par le manque de sujets dans les classes supérieures.
    Les Européens employés aux Indes, à l'exception des petits employés et des soldats mariés, envoient leurs enfants en Angleterre auprès de leurs parents ou amis, pour leur donner une éducation vraiment anglaise, et surtout pour les soustraire aux influences plus ou moins démoralisantes de l'entourage indien. Je n'ai pas l'intention de traiter cette question à fond dans ce travail, car on pourrait composer sur ce sujet un gros livre ; mais il me semble utile de mentionner ces écoles pour expliquer la présence des deux races dans les collèges de l'Inde. Nos élèves sont-ils intelligents et travailleurs ? Distinguons pour plus de clarté trois groupes ; les brahmes, les gens de castes inférieures, les pariahs (non caste) et les Européens ou East-Indiens. Il serait exagéré d'affirmer que l'intelligence est un privilège attaché à la caste ou à la nationalité ; elle n'est pas un monopole en soi de ce privilège, mais il est une vérité hors de doute, que l'expérience dans toutes les écoles confirme, c'est que les brahmes tiennent (avec des exceptions cependant !) le haut du pavé. L'élève brahme porte souvent sur sa figure et dans son regard l'indice d'une intelligence plus ouverte. Parcourez les listes des candidats aux examens et vous constaterez avec étonnement que parmi ceux qui ont été reçus, la plupart, l'immense majorité sont des brahmes. Les premières places leur échappent rarement, et il arrive assez fréquemment que le sommet de l'échelle est garni de brahmes seulement.
    J'ai indiqué plus haut la raison qui semble expliquer, du moins jusqu'à un certain degré, ce phénomène. Dans les basses classes on trouve parfois des élèves non brahmes qui semblent pour le moins aussi éveillés que les brahmes; vous rencontrerez de petits pariahs au regard vif, à la figure ouverte, et vous seriez tenté de conclure que vous avez devant vous des compétiteurs formidables pour le brahme. Mais laissez-les monter et vous constaterez, peut-être avec regret, qu'ils sont loin de réaliser les promesses de leurs jeunes années. Peu d'entre eux arriveront dans les classes supérieures du HighSchool, et les élèves brillants sortis de cet élément sont rares.
    J'ai pourtant connu dans ma classe un élève pariah qui gardait la première place en excellence, malgré les efforts nourris de ses condisciples brahmaniques. Mais ce cas-là, je le répète, est fort rare. A mon avis il se passera encore bien des années avant que ces déshérités arrivent à lutter à armes égales avec la haute caste. D'ailleurs on constate que les élèves des castes inférieures, dont les parents sont pourtant riches, n'arrivent pas non plus à battre en brèche la position intellectuelle des brahmes.
    Les Européens et les East-Indiens ressemblent un peu à nos écoliers d'Europe. Il y en a parmi eux qui brillent, mais la majorité ne dépassera guère une moyenne intellectuelle ordinaire. Pour la ténacité au travail, la persévérance diabolique », l'application soutenue, je ne crois pas avoir jamais rencontré parmi la gent écolière, malgré mon expérience variée, une race comparable à celle des élèves brahmes, intelligents et pauvres. Ce n'est pas parmi cet entourage que le maître d'école a besoin du fouet pour activer le travail. L'ambition de ces jeunes gens est telle que le professeur serait parfois tenté de modérer cette activité fiévreuse. Je me rappelle tel de mes élèves qui travaillait nuit et jour pour passer son examen, et qui, pour ne pas se laisser aller au sommeil par excès de fatigue, attachait son chignon à une corde suspendue au plafond, afin que la secousse violente le réveillât au moment où sa tête alourdie s'appesantissait sur son livre.
    Avec l'acharnement au travail certains élèves ont la persévérance qui finit par triompher de tous les obstacles.
    J'avais dans la classe supérieure un élève, brillant en littérature, mais nul en mathématiques. Il voulait arriver au doctorat ès lettres. Mais hélas ! Entre l'objet de son ambition et la classe dans laquelle il se trouvait, il y avait à franchir l'examen de l'F. A., examen redoutable avec son programme de mathématiques. Mon homme se présente à l'épreuve, passe brillamment dans la partie « lettres » mais échoue lamentablement en «mathématiques ». Il refait une deuxième année, échoue encore ; puis une troisième, une quatrième... une sixième année toujours avec le même résultat ! Au septième coup, il réussit comme par miracle, car les questions n'avaient pas été des plus faciles. Le voilà maintenant lancé à pleines voiles, et il aura son diplôme de M. A. avec la mention « excellent » !
    Et ces cas de persévérance et de ténacité sont fréquents. Il ne faudrait pas en tirer la conclusion que la majorité des élèves montre cette qualité si précieuse !
    Les élèves des castes inférieures, les pariahs, les Européens et Eurasiens, ne se distinguent guère par leur persévérance et le travail acharné. Dans notre section européenne, on avait à lutter fortement contre la paresse, la nonchalance, l'indifférence et autres vices inhérents à la nature écolière ! Aussi avait-on constaté qu'un bien petit nombre d'élèves, même parmi les intelligents, avaient le courage d'aller jusqu'au bout afin d'obtenir une place importante dans les différentes administrations. « C'est trop difficile » : voilà la réponse que l'on entend, hélas, bien, bien souvent.
    Sans le contrôle sévère, contrôle fait deux fois par jour, dans toutes les classes, et à des heures variables, beaucoup d'entre eux feraient l'école buissonnière. Ce manque d'énergie et d'application au travail explique la situation inférieure de la classe européenne et eurasienne de l'Inde, situation qui devient de jour en jour plus critique et plus insoluble. Mais ici également il y a d'honorables exceptions, et j'ai eu le plaisir et la consolation de connaître un élève descendant d'une famille française, les de la Mongerède, dont les ancêtres avaient fait la guerre avec Dupleix qui, à mon avis, se rapprochait aussi près qu'on le peut en ce bas monde, du type de l'écolier modèle. Conduite, application, piété, intelligence, tout marchait de front ; et avec cela une simplicité, une humilité, une bonhomie qui le rendaient l'idole de ses condisciples. Sportsman de première force, il était vraiment le roi du collège. Et quel précieux appoint que son exemple pour la discipline et le bon esprit ! J'en ai connu un autre, un Eurasien, qui lui aussi réunissait les plus belles qualités intellectuelles et morales, et qui grâce à sa persévérance occupe un poste important et lucratif. Il jouit même d'une renommée, très méritée d'ailleurs, dans le corps médical de l'Inde.
    Je pourrais allonger cette liste considérablement, et ce me serait une tâche bien agréable de faire de courtes notices biographiques sur eux, car ils ont laissé de bien doux souvenirs dans ma mémoire. Mais cela n'intéresserait guère mes lecteurs.
    J'ai dit à propos de nos élèves hindous, que je n'ai jamais connu de cas d'insubordination. Il est facile de faire la classe à ces jeune gens ; un maître européen, surtout s'il est dûment diplômé, inspire le respect et une espèce de crainte révérencielle. Qu'il soit un homme un peu supérieur au point de vue intellectuel, et ses élèves en feront une sorte d'idole. N'a-t-on pas vu un cas bien étrange de cette mentalité au Chistian Collège, à Madras (collège protestant écossais). Il y avait là un certain Rev. Miller, M. A. qui grâce à son affabilité, à son tact, et aussi un peu à son savoir, possédait un tel ascendant sur les élèves qu'ils résolurent de montrer leur reconnaissance et leur appréciation à la façon indienne. Ils organisèrent donc une souscription et lui élevèrent une statue de son vivant, dans la cour d'entrée du collège !
    Au Collège Saint-Joseph, le P. Vissac avait su, lui aussi, se concilier les bonnes grâces et l'affection de ses nombreux élèves, et son nom est encore aujourd'hui légendaire.
    Faire régner la discipline en classe n'est donc pas chose difficile pour le professeur missionnaire. Mais l'orgueil, défaut dominant de la race, rend parfois l'enseignement difficile.
    A leur avis le professeur doit être infaillible, et malheur a lui s'il a la mauvaise fortune de se tromper! Ce n'est pas le sourire compatissant, ni même narquois de nos élèves d'Europe, qui soulignera la bévue, c'est une protestation ouverte, presque méprisante, qui rectifiera l'erreur. Le professeur explique un problème au tableau ; il se trompe. Il pourra se féliciter si l'un de ses élèves ne relève pas la faute en criant tout haut : « Faux! ».
    La mentalité a cependant considérablement évolué depuis les agitations du mouvement nationaliste. Dans diverses parties de l'Inde, les élèves non seulement ont fait grève, mais ont maltraité leurs professeurs européens, chose inouïe dans les annales écolières indiennes il y a trente ans ! Toutefois il importe de le remarquer, le missionnaire catholique garde au collège l'affection de ses élèves hindous, malgré l'effervescence des esprits, et je doute qu'un élève osât jamais le maltraiter.
    Il est plus difficile d'assurer le respect de la discipline et de l'autorité dans l'école européenne ou eurasienne. On rencontre là les mêmes difficultés qu'on rencontre dans nos écoles de France ; mais on est mieux armé contre l'insubordination qu'on ne l'est par ici. Le code de lois reconnaît la légitimité de la punition corporelle, appliquée avec sagesse et mesure, et tout comme au temps des pédagogues romains, la petite canne en rotin inspire une salutaire défiance à ceux qui seraient tentés de s'oublier!
    Malgré la sévérité du maître, il arrivera encore bien des petits incidents qui troubleront la tranquillité publique de la classe. J'avais, pour mon compte personnel, la réputation d'être un maître fort dur et exigeant, mais ma réputation ne me garantissait pas toujours la tenue parfaite de mes élèves. Entre de nombreux tours qu'on essaya de me jouer, je me rappelle qu'un jour j'interpellai vivement un de mes élèves qui semblait s'amuser avec un objet soigneusement caché dans sa poche. Ma remarque n'ayant pas produit son effet, je le sommai de m'apporter l'objet suspect : il hésite et fait mine de résister. Mais un commandement sec et très significatif le rappelle à l'ordre et alors il s'approche de la chaire et retire de la poche de sa veste un joli... serpent vivant !... D'autres fois des écureuils apprivoisés, ou de petit singes, gros comme le poing, se promèneront dans la salle au grand contentement des élèves !
    Malgré les espiègleries, la vie du professeur, même dans les classes des Européens, n'est pas trop pénible, et je suis heureux d'ajouter que le plus grand nombre des anciens élèves, même ceux qui ont goûté fréquemment de la médecine salutaire de la canne, non seulement ne gardent nulle rancune à leurs anciens maîtres, mais reviennent volontiers les voir. La meilleure preuve de cet attachement c'est la vitalité de l'Association des Anciens Elèves, les « Joséphistes » comme ils s'appellent avec une certaine fierté. Elle groupe tous les ans ceux d'entre eux qui peuvent s'échapper pour venir à la réunion annuelle qui a lieu lors des fêtes du collège (Collège Dan), et il n'est pas rare d'en voir qui ont fait des journées de chemin de fer pour avoir le plaisir de se retrouver en famille. Et avec quelle cordialité ils traitent alors leurs anciens maîtres !
    Pour les entretenir dans ces bons sentiments et pour les grouper dans cet immense pays qui s'appelle l'Inde, la Birmanie, les Straits Settlements, voir même l'Australie, on a créé le College Magazine, annuaire de volume respectable, qui contient la description, jour par jour, des petits et grands événements de la vie de leur Alma Mater, et qui reproduit également, dans une section mise à leur disposition, les lettres qu'ils écrivent à leurs anciens professeurs. C'est pour eux un messager bien apprécié, et les témoignages d'affection enthousiaste qu'ils envoient à la réception de leur Annual, montrent combien ils sont restés attachés au souvenir de leurs jeunes années. Ils contribuent d'ailleurs généreusement à des fondations de messes pour leurs professeurs et camarades morts, à des bourses pour venir en aide à des élèves pauvres, pour l'érection de monuments, souvenirs, etc., autant de preuves tangibles que malgré la mauvaise réputation qu'on leur fait quelquefois au sujet de la reconnaissance, ils savent apprécier l'effort que font leurs maîtres pour leur donner une éducation solidement morale et chrétienne. C'est là une première récompense pour ceux qui sont obligés de sacrifier les «rêves missionnaires » pour se renfermer dans une « boîte » !
    D'ailleurs la vie dans les collèges de l'Inde n'est pas nécessairement une vie d'une monotonie écrasante. Sans doute on y travaille, et le travail se fait consciencieusement, mais une école anglaise, même peuplée d'Indiens ou d'Européens et d'Eurasiens, ne serait pas digne du nom s'il n'y avait pas tous les grands jeux nationaux : football, cricket, hockey, tennis, et tutti quanti, y sont en honneur au moins autant qu'en Angleterre. Et considérés sous cet angle, les collèges de l'Inde sont bien mieux faits pour mettre de la variété dans la vie écolière que les collèges de France ! On a, là-bas, l'idée juste de ce qui s'appelle une cour ! Non pas quelques mètres carrés de terrain comme par ici, mais de vraies cours, larges, spacieuses, parfois immenses. Et si la cour ne suffit pas pour permettre à 600 ou 1.000 élèves de prendre leurs ébats et de se livrer à leurs jeux favoris, on visera à louer ou à acheter un terrain spécial, pas trop éloigné du collège, où les élèves peuvent se rendre commodément après le repas du soir (qui se prend à 16 h. 30 !). Pour ne parler que du collège Saint-Joseph, nous avions fait l'acquisition, d'ailleurs à très bon compte, d'un magnifique terrain de près d'un kilomètre de long, sur 150 mètres à 250 mètres de large, qui faisait les délices de notre clientèle! Il était à 6 minutes de l'école, et tous les jours nos équipes de joueurs s'y rendaient pour s'entraîner. Aussi, comme ils appréciaient leur « field » !
    Les Indiens ont adopté les jeux anglais : football, cricket, hockey, tennis, et y réussissent à merveille. Ils ont des équipes qui feraient honneur à leurs écoles, même s'ils jouaient en Angleterre. Aux Indes ils ont l'avantage sur les concurrents européens, parce qu'ils sont plus habitués au climat torride, et ils s'épuisent moins vite dans les jeux violents et de longue durée, tels que le rugby, le hockey. Ce qu'il y a de surprenant c'est qu'ils osent se mesurer, eux qui sont toujours nu-pieds, avec des Européens qui sont armés de leurs lourds souliers de football. Non seulement j'ai admiré leur agilité, leur discipline, mais encore l'adresse avec laquelle ils éludent le danger qui menace leurs pieds de la part d'adversaires formidablement armés, et qui souvent cherchent à se servir de cet avantage.
    Si l'on veut toucher du doigt la rivalité de race qui existe entre Indiens et Européens ou Eurasiens, on n'a qu'à observer un peu attentivement les alternatives du jeu. Sans la discipline sévère qui commande en maîtresse absolue dans les jeux anglais, il y aurait bien des fois de véritables batailles. Et je dois ajouter que les Européens ou Eurasiens battus par les Indiens sentent bien plus vivement l'humiliation de la défaite que les Indiens, vaincus par leurs adversaires européens.
    En Europe, surtout en Angleterre, la rivalité existe entre écoles et même entre Universités. Celui qui a eu la bonne fortune d'assister à un Inter Varsity Match ou encore à la fameuse Boat race sur la Tamise a pu s'en rendre compte. Aux Indes cette rivalité entre écoles était souvent, le plus souvent, une rivalité entre catholiques et protestants, une vraie petite guerre de religion. L'esprit de Corps est extrêmement développé dans ces écoles, et les protestants qui fréquentaient notre collège étaient aussi chatouilleux que leurs camarades catholiques pour tout ce qui touchait à la réputation de leur institution. Doublés de cette rivalité de religion, les concours de jeux entre écoles prenaient une importance qu'ils n'ont nulle part ailleurs, du moins ne l'ai-je pas constatée autre part, pas même en Angleterre. Je me rappelle les hourras enthousiastes poussés par nos plus petits quand leurs camarades avaient réussi à infliger une défaite à leurs adversaires. Mais aussi quelle désolation quand ils avaient perdu la bataille. Je les vois encore certain soir du mois de septembre, où ils avaient subi une défaite signalée, la pire que le collège avait jamais eu à enregistrer. Ils arrivèrent le soir sur la cour comme des poissons muets ; le désespoir n'était pas seulement dans l'âme, mais il se trahissait sur le visage et jusque dans leurs gestes. On a de la peine, en France, à se faire une idée de l'importance des jeux et de la rivalité à ce sujet entre écoles catholiques et protestantes. Malgré l'animosité qui règne et qui risque de provoquer des batailles après la partie, je n'ai assisté qu'une fois à une véritable émeute et un combat en règle. Ce ne fut qu'au prix d'efforts inouïs qu'on parvint à séparer les combattants, résultat d'ailleurs peu efficace, puisque le lendemain les élèves externes des deux écoles vidèrent la querelle à coups de poings!

    Cette rivalité entre catholiques et protestants (surtout et je dirais presque exclusivement, dans les écoles européennes, ou encore dans les écoles des villes) se montre également dans les succès des examens publics. Quel triomphe même pour la religion, quand on a réussi à battre le rival.
    A ses débuts, le collège Saint-Joseph avait lutté péniblement contre ses adversaires. Mais son patron l'avait protégé, et d'année en année il avait fait des progrès, si bien que dès 1905 il était devenu la principale école européenne de Bangalore. Mais aussi quelle haine pour ce Romish! C'était la rage au coeur, qu'on le voyait remporter tous les succès dans les études aussi bien que dans les jeux, et si on avait pu le détruire, toutes les sectes protestantes, pour une fois, se seraient accordées à merveille.
    Ces remarques m'amènent naturellement à dire un mot de l'influence de nos écoles dans les Indes. Ce sujet exigerait un traité spécial ; je veux donc me contenter de quelques remarques générales, sans entrer dans des détails qui demanderaient une étude plus approfondie de la matière qu'on ne peut le faire dans un article de revue.
    Notre collège ne nous a jamais donné beaucoup de consolations par le nombre de conversions que la grâce de Dieu y a opérées. Nous avons eu à enregistrer des conversions, même fort consolantes, mais elles sont en si petit nombre que je préfère ne pas insister. On y fait le catéchisme depuis les plus hautes classes jusqu'aux plus basses, et cela tous les jours pendant une demi-heure; mais ce cours n'est obligatoire que pour nos élèves catholiques. Les autres élèves peuvent y assister, mais je ne me rappelle pas les avoir aperçus. On m'a cité telle autre école où le premier prix d'instruction religieuse avait été gagné par un protestant. Ce cas doit être rare.
    En règle générale on ne vise pas directement la conversion, mais le contact avec les missionnaires professeurs, la réputation dont ils jouissent, les relations familières que l'élève entretient avec eux, font tomber bien des préjugés, dissipent des idées fausses et préparent le terrain pour l'avenir.
    D'ailleurs on peut provoquer dans le courant de la conversation des questions sur la religion qui éclairent les âmes de bonne volonté. Beaucoup de nos élèves sont païens non par conviction, mais par habitude et routine. Les brahmes eux-mêmes sont-ils toujours des païens de bonne foi? Pas toujours. A ce sujet, voici un fait :
    Un soir d'éclipse de soleil, je rencontrai un de mes grands élèves dans la cour ; c'était vers 5 heures du soir, il était encore à jeun!
    « Pourquoi donc as-tu encore jeûné toute la journée? Lui demandai-je.
    Père, me répondit-il, vous savez bien qu'il y a eu aujourd'hui éclipse de soleil !
    Oui, mais quelle relation y a-t-il entre un jeûne rigoureux comme le vôtre, et le phénomène naturel d'une éclipse ?
    Dans notre religion on nous enseigne qu'une éclipse, soit de lune, soit de soleil, est l'oeuvre d'un énorme serpent malfaisant, qui s'apprête à dévorer ces astres ! Nous avons l'obligation de venir en aide à l'astre en détresse, et pour cela nous adressons nos prières aux dieux, et l'arme la plus efficace est le jeûne ! Voilà pourquoi nous observons aujourd'hui un jeûne rigoureux! »
    Je le regarde un peu amusé : « Comment toi qui es bachelier, tu crois ces contes de grand'mère?
    Non, je n'y crois pas, car je connais l'explication scientifique de l'éclipse.
    Mais alors, pourquoi jeûnes-tu?
    Parce que ma mère me chasserait de la maison, comme un impie, si je n'observais par les rites de ma religion ! »
    Les élèves des collèges des Indes ne désirent pas l'éducation et l'instruction pour elles-mêmes, mais pour un but utilitaire. Chez eux, comme chez nous, le principe « primum vivere deinde philosophari » garde toute sa valeur. On veut surtout arriver aux emplois lucratifs, et les examens étant indispensables pour le succès de l'entreprise, on va à l'école pendant des années. Obtenir un poste dans l'administration avec la perspective d'une jolie pension au bout de sa carrière, voilà le rêve. C'est très humain. Or cette disposition d'esprit, n'est pas sans influence sur l'évangélisation. Tout d'abord le collège permet à nos chrétiens de faire élever leurs enfants et d'assurer leur avenir. Il est de ce fait un facteur de première valeur pour relever le niveau social de nos chrétiens qui, en général, sont pauvres et partant méprisés par ceux qui ont de la fortune. Un bon nombre d'entre eux parviennent à occuper des situations importantes, et comme presque toujours ils restent profondément attachés à leur religion et à leurs maîtres, ils font rayonner leur influence sur les infidèles même de caste élevée. Les missionnaires des districts gagnent en prestige personnel, par le fait seul qu'ils appartiennent à la même Société que les missionnaires professeurs. Nos anciens élèves, païens aussi bien que chrétiens, sont leurs meilleurs amis et de précieux auxiliaires dans les difficultés inévitables qui surgissent à tout moment.
    Voici un petit fait qui montre combien nos élèves nous restent attachés même après des années de séparation.
    Je me trouvais en voyage avec un autre confrère pendant les vacances. Nous étions descendus du train et nous nous promenions tranquillement sur le quai, quand je vis venir droit sur moi un jeune homme d'une trentaine d'années.
    « Bonjour Père, me dit-il, vous ne me reconnaissez pas ! »
    J'avais beau consulté ma mémoire, je ne pus remettre le visage.
    « Je suis un tel, j'ai été votre élève en telle année. Je suis employé de chemin de fer (inspecteur de la voie je crois) ; je suis marié et j'ai deux enfants ; ma femme demeure à tel endroit, vous y passerez tout à l'heure ».
    On continue à causer agréablement jusqu'au départ du train. Nous remontons en voiture après une chaleureuse poignée de main et nous partons. Or, après une heure et demie de trajet nous arrivons en gare de X..., où le train s'arrêtait pendant quelques minutes. Nous mettons à la fenêtre et presque aussitôt nous voyons arriver une jeune femme avec son plateau sur lequel se trouvait la légendaire théière avec, un petit pot au lait, des fruits, des gâteaux. etc... La femme nous regarde et se fait connaître. C'était la femme de l'ancien élève que nous avions rencontré. Son mari lui avait envoyé une dépêche pour l'avertir de notre passage et pour lui dire de nous apporter des rafraîchissements (il était vers 3 heures du soir, au milieu de la plus forte chaleur). Elle laissa son plateau dans notre compartiment, en nous demandant de le remettre au chef de gare d'une station qu'elle nomma, et comme le train allait repartir nous la remerciâmes vivement de cette délicate attention qui nous avait vraiment touchés, et elle nous quitta en nous souhaitant un heureux voyage.
    Que de cas je pourrais citer où le missionnaire reçut la plus généreuse hospitalité d'anciens élèves auxquels cependant il était complètement inconnu!
    L'action du missionnaire professeur est donc très réelle : elle s'exerce à distance un peu dans tous les coins de l'Inde. Nos anciens élèves rendent des services non seulement dans la mission du Maïssour, mais dans bon nombre d'autres missions. Aussi le collège Saint-Joseph de Bangalore est-il honorablement connu dans l'Inde entière.
    Non, je ne regrette pas d'avoir été envoyé au collège à mon arrivée en mission; et si la vie est parfois pénible, elle a son utilité. Le collège est un rouage essentiel dans une mission. D'ailleurs de nos jours tout le monde en convient, et l'on cherche partout à établir des écoles dignes de ce nom. Aurai-je tort de maintenir comme un axiome inattaquable que « l'avenir d'une mission dépend de nos écoles ». Que nos jeunes confrères n'aient donc pas peur de se prêter à cette besogne, si la divine Providence les appelle à travailler à une oeuvre si importante et si féconde en résultats pour l'ensemble du travail d'évangélisation.
    1924/40-54
    40-54
    Inde
    1924
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