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Au ban des nations colonisatrices

Au ban des nations colonisatrices
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    Au ban des nations colonisatrices

    Plusieurs de nos lecteurs, pourtant très informés des questions coloniales, hommes et. Choses ; ont écrit aux Annales leur stupéfaction profonde de rencontrer dans un grand journal catholique s'inspirant d'une revue missionnaire, édités l'un et l'autre par delà nos frontières, une attaque assez inattendue contre l'oeuvre civilisatrice de la France en Extrême-Orient. Nos gouvernants indochinois ne seraient, eu dernière analyse, que des exploiteurs par le plus immoral des trafics, l'alcool et l'opium ; nos protégés, qu'une valeur de main-d'oeuvre ; nos missionnaires, dans le passé tout au moins, que les fourriers de cette invasion de barbares d'Occident par qui « cette superbe armature morale et sociale (de l'Annam), l'une des plus solides que le monde ait connue, a été morcelée par la France ». Aussi, et pour le présent, serait-il vain « d'attendre » que des rangs de ces missionnaires, impassibles ou impuissants, se dresse la haute stature morale « d'un cardinal Lavigerie prêchant une nouvelle et combien urgente croisade ».
    Nos Annales, dont le but est le recrutement missionnaire, se refusent à l'in édification des polémiques. Nous bornons donc à répondre ce qui suit à l'un ou l'autre de nos correspondants.
    Cette Croisade, appelée de tous les voeux anxieux de nos missionnaires de Chine (cf. Missions Étrangères, compte rendu des travaux 1928), devrait, pour être efficace et couper le mal par la racine, se faire dans les pays producteurs de l'opium ; en Indochine, la culture du pavot est interdite.
    En second lieu, noter que l'opiomanie est spécifiquement un vice chinois, et encore les riches commerçants immigrés savent-ils en atténuer la nocivité par le choix de la drogue et le palliatif d'une suralimentation. A part quelques opulents désoeuvrés et quelques vagues coolies, il serait erroné de ranger les Annamites sous la rubrique de fumeurs d'opium. Même en y comptant le million de Chinois de l'Indochine, les statistiques ne donnent que 3 grammes d'opium par tête d'habitant, moins d'un cigare (nicotine) par métropolitain.
    En troisième lieu, et pour répondre à l'indignation d'un correspondant étranger, qui déclare, du reste, ne pas y croire jusqu'à preuve du contraire, jamais M. Sarraut, Gouverneur général de l'Indochine, n'a signé la circulaire que lui ont attribuée, pour les besoins d'une polémique, journaux et orateurs bolchevistes, et, parmi ces derniers, le député Doriot. Cette prétendue circulaire demandait que « l'on seconde les efforts faits pour créer de nouveaux débits d'alcool et d'opium » pour atteindre « le but poursuivi : le plus grand bien du Trésor ». Singulière garantie, pour des publications catholiques, que de puiser aux sources empoisonnées de la IIIe Internationale !
    « Je n'ai jamais entendu dire nous écrit un vieux missionnaire d'une annamitophilie bien connue que le Gouvernement du Protectorat poussât à l'ouverture de nouveaux débits ou à la consommation de l'opium. Mais comme il y a en Indochine un régime équivalent au monopole, lorsque la recette provenant de la régie des alcools et de l'opium baisse dans une province, les agents des douanes reçoivent l'ordre d'être plus vigilants au sujet de la contrebande, fort active (en ce moment même 1.200.000 kg d'opium chinois attendent, à notre frontière du Tonkin Yunnan, Kouangsi et Kouangtong méridional l'occasion d'un export fructueux). Quelques procès-verbaux suffisent à rétablir, pour quelque temps, l'équilibre du budget ». Et voilà à quoi se réduisent les circulaires incriminées : à une mesure de police sanitaire doublée d'une protection économique.
    En ce qui concerne l'alcool de riz, que les Annamites distillaient immémoriale ment et dont ils consomment volontiers un petit verre sous l'auvent des maisons à thé, ouvertes au bord des routes, une remarque faite par tous les étrangers qui parcourent le pays d'Annam, c'est qu'on n'y rencontre généralement pas d'ivrognes titubant sur la voie publique. Au fait, les statistiques n'accusent qu'un litre d'alcool pur par tête d'habitant. Autrement dit, l'Annamite est d'une sobriété que d'autres peuples pourraient lui envier.
    Voici pour finir ce qu'il faut penser d'une dernière imputation, qui consiste à affirmer froidement que la France, « préoccupée seulement d'un travail rémunérateur pour elle a réduit son action à une question de main-d'oeuvre indigène nécessitée par les besoins de ses progrès économiques ».
    Quelques chiffres répondront à cette contre-vérité. Dans la seule Cochinchine, en multipliant les canaux, la France a augmenté de 1.250.000 hectares la superficie des terrains cultivés en rizières. Nos dragues ont enlevé, en 12 ans, plus de déblais que pour le canal de Suez. Au Tonkin, nos irrigations ont transformé des dizaines de milliers d'hectares d'anciennes rizières qui ne donnaient qu'une moisson aléatoire, en deux moissons normalement assurées ; et créé de toutes pièces, sur des terrains improductifs, faute d'eau, d'autres dizaines de milliers d'hectares dont le prix a passé de six piastres à trois cents l'hectare. Un autre projet dont les éludes sont terminées, ajoutera, dans la région du Song-Cau, aux 33.800 hectares récemment améliorés, une superficie nouvelle de 230.000 hectares. En Annam, 59.500 h. à l'achèvement des travaux en cours d'exécution au Thanh Hoa ; 19.000 au Phu-Yen ; 24.000 au Quang-Ngai. D'autres projets, dits de première urgence, et dont les études se poursuivent, porteront sur plus de 60.000 h. et les projets dits de seconde urgence prévoient la mise en valeur de 140.000 hectares. Au Cambodge, plusieurs projets à l'étude livreront à la culture 75.000 h. et l'on y parle d'un projet de vaste envergure qui irriguerait un territoire actuellement inhabité dont l'étendue est de 1.200.000 hectares. Et en faveur de qui ces immenses travaux, pour qui ce mieux-être progressif, sinon au bénéfice, dans sa presque totalité, du petit ou grand propriétaire local ou des communaux annamites ou cambodgiens? Alors d'où proviennent ces contrevérités, sinon de l'ignorance ou de la mauvaise foi?

    ***

    Il est assez étrange de lire ces imputations sous la signature « Un Catholique Annamite», mais il nous est encore plus pénible, à nous missionnaires, d'y rencontrer, non pas cette « légende », comme dit l'auteur (qui la met généreusement au compte de « certains journaux annamites ») mais cette calomnie qui s'adresse à Mgr d'Adran et, 80 ans plus tard, à Mgr Pellerin, évêque de Hué, « attribuant à certain vicaire apostolique, à certains missionnaires, à certains catholiques, le rôle peu honorable d'agents français pendant la douloureuse époque de l'intervention franco-espagnole en Annam ».
    Douloureuse, certes oui, pour les persécutés, humiliante, évidemment, pour les persécuteurs. Et cette Eglise annamite, la plus belle sans doute de l'Extrême-Orient, par la confession de ses martyrs et l'effloraison de son sacerdoce, est, dans l'immense majorité de ses fidèles, fière de ce passé glorieux, que l'on voudrait dénaturer et de ce présent rassurant que l'on tente de compromettre.
    Ce passé, ce sont les 50.000 victimes innocentes que firent, sans presque discontinuer, les rois Minhmang, Thieutri et Tu duc, après les trente années de paix religieuse du règne de Gialong. Ce lut encore cet inexorable Edit de persécution générale qui dispersait toute la population catholique au milieu et à la garde des villages païens, dans le but avoué d'anéantir le nom chrétien par la misère ou l'apostasie. Ce fut enfin, de 1883 à 1885, l'ordre secret de massacre en masse des chrétiens qui fit encore 35.000 victimes. Et depuis, si l'ère des tracasseries resta parfois ouverte, l'ère des persécutions fut close.
    Puisque notre auteur et ses porte-parole font table rase de ce passé « douloureux » et, fort inconsciemment, regrettent presque qu'on y ait mis fin, je me permets de les renseigner par une citation de la Cochinchine religieuse du P. Louvet, qui, par la date même de sa parution, 1885, ne saurait être taxée d'avoir été écrite pour les besoins de la cause. Parlant du rôle de Mgr PELLERIN, vicaire apostolique de Hué, dans l'intervention de la France en 1858, le Père Louvet (tome II, page 224) dit :
    « Pendant 30 ans, de 1833 à 1862, les rois d'Annam firent mettre à mort 7 évêques : un Français et six Espagnols ; 15 missionnaires européens : douze Français, un Italien et deux Espagnols: d'autres avaient été incarcérés, torturés, condamnés à mort (dont 5 arrachés au bourreau par le commandant LÉVÈQUE et 1 par l'amiral CÉCILE) ; d'autres étaient morts de faim et de misère dans les bois, dans les antres des montagnes, où la méchanceté des persécuteurs les avaient forcés de chercher asile. N'y avait-il pas là pour l'Europe civilisée une raison suffisante d'intervenir au nom de l'humanité, et d'exiger pour ses fils un peu de paix et de sécurité ?
    « Et pour la France n'y avait-il pas à son intervention des raisons spéciales d'honneur et même de justice? Eh! Quoi, c'est ainsi qu'on traitait des Français après ce que nous avions fait, à la fin du dernier siècle, pour le roi de Cochinchine ? Ce traité, signé par Gialong et insolemment déchiré par ses successeurs, ces promesses audacieusement violées, ces guet-apens tendus à nos marins, ces insultes répétées à notre pavillon, ce long défi jeté à notre pays par le meurtre de ses enfants, fallait-il supporter tout cela ? Quel pays civilisé a jamais enduré de tels outrages ? Ne peut-on pas dire que s'il y a un reproche à faire à l'expédition de 1858, c'est de s'être fait attendre trop longtemps ».
    Ce rappel à l'Histoire suffira-t-il à démontrer à notre jeune écrivain l'injustice de ses assertions et l'odieux des termes dont il les couvre, surtout s'il a l'honneur de descendre de ces confesseurs de la foi ou de ces martyrs du Christ qui, à l'égal des fidèles de la primitive Eglise « se réjouissaient d'avoir été trouvés dignes de souffrir pour le nom de Jésus ». En tous cas et sur toutes ces questions, voici en quel sens se prononçait très récemment la voix autorisée tout au moins pour « un Catholique annamite » du représentant direct du Saint Siège en Indochine.
    « Mes Frères, disait-il du haut de la chaire de la cathédrale de Hanoi, oui, c'est bien au nom du Seigneur que je viens parmi vous, ce n'est pas certes en mon propre nom, ce n'est pas au nom d'une nation ou d'un gouvernement terrestre, pas davantage au nom d'une firme commerciale ou industrielle, ni d'une société artistique ou scientifique. Je viens au nom de Seigneur envoyé par celui qui est le Vicaire de Jésus-Christ sur terre, avec le but unique d'étendre son règne, de glorifier son nom, de vous aider tous à l'aimer davantage et à le servir mieux.
    C'est à ce titre que je salue, en premier lieu, avec une profonde admiration votre vénérable évêque, vétéran de l'Episcopat et de l'Apostolat, dont vous avez admiré à l'instant la jeunesse de coeur, la bonté d'âme et la filiale dévotion au Saint Siège, digne successeur de tant d'évêques héroïques dont les noms illustres resteront gravés à jamais dans les fastes de l'Annam. Je salue ce clergé missionnaire de France, si fidèle à ses traditions de courage, de dévouement, de joyeuse abnégation et de zèle intrépide ; je salue pareillement les collaborateurs annamites de nos missionnaires, nombreux, dignes, modestes, pieux, exemplaires et toujours si attachés à leurs Pères en Dieu, si attentifs à suivre leurs traditions et à embrasser leurs sentiments.
    Je salue ces fidèles innombrables, fils de pères héroïques qui ont subi des siècles de persécutions, de souffrances et de vexations, mais qui ont triomphé par leur constance, imitateurs des chrétiens des premiers temps de l'Eglise, qui finirent pas lasser leurs bourreaux et assurer le triomphe de l'Evangile et de la Croix.
    Enfin, dans la personne des chefs civils et militaires ici présents, je salue la France dont le drapeau a pénétré dans ce pays à la suite de la croix, uniquement pour protéger les opprimés, défendre leurs croyances et leurs libertés.
    Alors, chrétiens annamites, que vos pères gémissaient dans les fers, étouffaient dans les cachots, languissaient dans l'exil ou tombaient sous les coups des persécuteurs, qu'ont-ils fait? Ils ont jeté les yeux vers la France catholique, ils l'ont appelée à leur secours. La France a entendu la plainte des malheureux (comme elle a coutume de le faire) et elle est venue couvrir des plis de son drapeau la croix que vos ancêtres tenaient d'une main vaillante. Elle vous a assuré la tranquillité et la paix qui vous ont permis de respirer, de revivre, de prospérer de nouveau et de devenir le peuple chrétien, le peuple catholique que vous êtes aujourd'hui. Le passé vous garantit l'avenir. Tant qu'elle sera là, la France vous assurera la liberté de professer et d'enseigner la doctrine et la morale catholique, de développer votre religion, avec les oeuvres et les institutions nécessaires au maintien et à l'expansion de l'Eglise.
    Représentant de celui qui tient, à Rome, la place du Prince de la paix, du grand Pie XI qui par ses discours, ses prières, ses écrits et finalement par son exemple devenu historique, s'efforce de promouvoir dans le monde le règne de la paix, que puis-je souhaiter, sinon que ce règne se maintienne parmi vous ! Que par une collaboration harmonieuse et paternelle de la nation protectrice et de la glorieuse nation annamite se forme ici un peuple aux traditions catholiques, aux moeurs imprégnées d'Evangile, à la civilisation chrétienne, qui soit comme la France d'Extrême-Orient et qui continue parmi les peuples asiatiques encore en gestation d'ordre et de civilisation les « gesta Dei per Francos » à la gloire du Christ Roi, à qui soit la victoire, le triomphe et l'empire dans les siècles des siècles : Chritus vincit, Christus regnat, Christus imperator. Amen ».

    ***

    Est-ce à dire que tout soit faux dans ces regrettables diatribes signées « Un catholique annamite » ? Evidemment non, car la contrepartie reviendrait à affier mer, comme un postulatum, que tout est parfait en Indochine dans l'idéal des Protectorats, que ses méthodes de colonisation sont irréformables et ses programmes sans retouches, et que tout fut et demeure irréprochable dans leurs applications.
    On ne peut demander l'absurde à aucune institution humaine : tout ce qu'on est en droit d'exiger d'elle c'est, quand elle a charge d'âmes, de « travailler » pour elles « à l'avancement », vers un mieux être matériel et moral.
    A ce dernier point de vue, a-t-on su tenir et maintenir la balance égale entre les conceptions philosophiques et religieuses qui s'affrontaient sous l'égide du Protectorat français? Et sa neutralité de principe eut-elle pu être plus bienveillante par la minorité catholique ?
    Toujours est-il que les catholiques annamites doivent tout au moins lui savoir gré de les avoir toujours préservés, eux seuls parmi toutes les nations de l'Extrême Orient, sans en excepter désormais les Philippines, de l'invasion protestante sous sa forme la plus dangereuse pour leur foi, la propagande germano-américaine.
    Ce qui est donc répréhensible sous une plume catholique, c'est quels que soient les griefs de les généraliser jusqu'à l'outrance et de les systématiser jusqu'à l'improbité.
    Où nous serions d'accord, c'est sur la question du nationalisme, à condition qu'elle soit bien posée : d'accord donc, sinon sur toutes les causes qui l'auraient éveillé au beau pays d'Annam; sinon sur l'emprise profonde qu'il aurait déjà sur les masses ; sinon dans l'efficace des solutions « sine qua non » offertes à la complexité du problème et des panacées infaillibles pour le « malaise indochinois» ; autrement dit, d'accord sinon sur les tenants, du moins sur les aboutissants. Et les voici, cette « Révolution en marche » dont on nous parle tant, sera pour ou contre l'idée chrétienne en Indochine, tout au plus en marge ou en dehors de son influence, suivant la position que nos catholiques d'Annam auront su prendre, défendre et imposer.
    Nos catholiques doivent donc faire entendre leur voix dans les revendications nationalistes, à condition qu'ils soient compétents et habilités pour cela. Leur voix sera la voix de la reconnaissance envers les maîtres qui leur ont apporté l'Evangile et, si souvent, un secours matériel ; envers la France qui les a sauvés bien des fois et les protège encore ; la voix de la justice, qui respecte les droits acquis, réfute les calomnies, les assertions tendancieuses ; la voix de la prudence, de la sagesse qui, à la lumière du passé, et même du présent, fait soupçonner les menaces que pourrait réserver l'avenir; la voix qui tient compte de la situation politique mondiale actuelle, et de toutes les données du problème.
    Plus que tout autre, l'Annamite catholique devrait pouvoir dire, dans sa raison et dans son coeur : « Tout homme a deux patries : la sienne et puis la France ».

    E.-M.-D.
    1929/156-163
    156-163
    Vietnam
    1929
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