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Était-ce un tigre ?

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    Était-ce un tigre ?

    Je suis allé passer trois semaines au sanatorium de la Société des Missions Étrangères sur les Montagnes Bleues. J'ai bien failli n'en pas revenir. J'étais parti en bicyclette pour aller de Wellington à Ootacamund, mais au lieu de suivre la route ordinaire, j'avais pris le chemin des écoliers, une route pittoresque, escarpée, s'enfonçant dans les gorges des montagnes, longeant leurs flancs en zigzag, en un mot, une roule idéale pour un rêveur. J'avais déjà fait près de onze kilomètres, assez lestement ; l'air était vif et le soleil n'était pas encore trop chaud ; il était huit heures du matin. J'étais arrivé au haut d'une côte et je respirais un peu en examinant le paysage qui m'entourait. Tout d'un coup, j'aperçus sur le flanc de la montagne, au-dessus de moi, à environ deux cents mètres, un énorme anima qu'il me sembla reconnaître pour un tigre. Il était assis sur le rocher sans bouger ; je continuai d'avancer, sans songer à ce que je faisais ne quittant pas l'endroit du regard. Je vis alors l'animal se lever et descendre du rocher ; cette fois-ci il n'y avait plus à en douter, c'était bien un tigre. Je m'attendais à ce qu'il s'en aille dans la direction opposée à la mienne, car le tigre ordinairement fuit l'homme. Au lieu de cela, arrivé au bas du rocher, il se dirigea droit sur moi. Il m'avait certainement vu. Alors... je partis comme l'éclair ; j'avais de l'avance et c'était la seule ressource qui me restait, car il n'y avait pas un arbre aux environs ; rien qui pût me servir de refuge. Heureusement que la route descendait ; j'allais à toute vitesse ; mais je réfléchis bientôt que si le tigre, au lieu de suivre la route qui tournait sur le flanc de la montagne, coupait directement, il était sûr de m'attraper. Je me mis à trembler ; mon bicycle m'échappa presque des mains et je faillis sauter dans le précipice qui bordait la route. Cela ne dura que quelques secondes, je me raidis et je parvins à tourner mon bicycle juste à temps pour éviter le danger.
    Je regardai sur le remblai, au-dessus de ma tête, pour voir si le aigre n'était pas déjà là à me guetter ; je ne vis rien ; mais alors la pente devenait tellement abrupte que je ne pouvais plus avancer ; je dus descendre de bicycle et pousser ma machine devant moi ; les contours de la route m'empêchaient de voir à plus d'une trentaine de mètres derrière moi, aussi je croyais toujours voir apparaître la tète du terrible animal. J'avais perdu absolument tout espoir d'échapper; la trace de mon bicycle était si facile à suivre sur la route, blanche et unie !
    Néanmoins je continuais de courir aussi vite que je pouvais, tantôt en bicycle, tantôt à pied. Au bout d'un quart d'heure, je repris courage sans pourtant me croire hors de danger, car je savais que les tigres qui sont habitués à manger de la chair humaine, poursuivent leur proie avec un acharnement sans pareil. J'étais bien à 7 ou 8 kilomètres de l'endroit où j'avais vu le tigre et je traversais un petit bois, j'étais à pied poussant ma bicyclette devant moi, quand au détour de la route, à une vingtaine de mètres, j'aperçus quelque chose qui s'enfonçait dans le fourré ; je n'eus pas le temps de bien distinguer, la frayeur me prit, je laissai ma bicyclette au milieu de la route, j'attrapai la branche d'un arbre, et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, j'étais à une bonne hauteur. Je commençais à regarder autour de moi, quand j'entendis des voix humaines et puis comme je descendais, un indigène apparut sur la route ; il fut tout étonné de me voir dégringoler de branche en branche, et se demanda si je ne tombais pas du Ciel. Pour moi je pris mon air le plus naturel possible, je ramassai ma bicyclette et je repartis tranquillement. J'arrivais bientôt à Ootacamund, chez mes confrères. J'avais eu l'intention de m'en aller coucher à huit lieues de là, mais j'étais trop fatigué après ma course forcée et les émotions que j'avais éprouvées, et je couchai là. Je repartis le lendemain, j'allai chez les parents d'un élève passer quelques jours. Le missionnaire chargé du district était justement là, de sorte que je n'eus pas de difficulté pour dire la messe. M. Collins, chez qui j'étais, organisa une partie de chasse, pour me faire plaisir. Deux jours avant mon arrivée, on avait vu un tigre aux environs. J'avais un excellent fusil à deux coups, armé de deux balles ; il y avait une vingtaine de batteurs et une dizaine de chiens. Nous étions à l'affût au sortir de la forêt, mais rien ne se montra, pas même un cerf ou un mouton sauvage et nous revînmes bredouille.
    En réfléchissant à mon aventure, je me demande si j'ai vu un tigre ? Si le tigre m'a suivi ? Si j'ai été en danger ? Si je n'ai pas rêvé ?
    L. FROGER 1.

    1. M. Froger est supérieur du Collège de Bangalore.
    1906/118-120
    118-120
    France
    1906
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