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Arrestation de Jérome Lou Tin-mey, de Laurent Ouang, d'Agathe Lin.

Arrestation de jérome lou Tin-mey, de Laurent Ouang, d'Agathe Lin. Interrogatoires et Condamnation. I
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    Arrestation de jérome lou Tin-mey, de Laurent Ouang,
    d'Agathe Lin. Interrogatoires et Condamnation.

    I

    En 1858, au commencement de l'année chinoise, qui correspondait alors aux derniers jours du mois de février, les deux catéchistes Jérôme Lou Ting-mey, Laurent Ouang et la vierge Agathe Lin se trouvaient donc à Mao-keou. Aucun événement ne faisait prévoir la persécution et, si les dispositions des notables païens du village étaient hostiles aux chrétiens, elles ne différaient pas, extérieurement du moins, de celles que l'on rencontrait dans d'autres parties de la province du Kouy-tcheou. Cependant à quelques indices, particulièrement à la surveillance dont Jérôme était l'objet, il était permis de craindre quelque grave malheur.
    Sans se douter du sort qui les attendait, les catéchistes profitèrent de leur réunion pour s'entretenir d'un projet caressé depuis assez longtemps : l'érection d'un oratoire à Mao-keou.
    Laurent Ouang était d'avis de construire la chapelle en arrière du village, au milieu des champs, à un demi ly environ de la place publique.
    Lou, au contraire, trouvait préférable de choisir l'espace vide près du temple dés anciens (Tse-tang) ; et son avis prévalut.
    Un oncle de Jérôme, le païen Lou San-kong, et un de ses cousins Lou Kue-pa, apprirent son projet avec le plus grand déplaisir ; cependant telle était l'autorité de Lou Ting-mey qu'ils n'osèrent lui faire d'opposition ouverte ; mais ils résolurent d'employer tous les moyens pour l'empêcher de réussir.
    Avec eux, le principal instigateur de cette hostilité contre Jérôme, paraît avoir été son troisième oncle, Lou Ouen-tsai, qui, autrefois, avait eu quelque velléité d'embrasser le christianisme, et demandé à son neveu des explications sur la doctrine ; mais il avait si radicalement changé de sentiment qu'il était devenu l'ennemi des néophytes.
    Avant de tenter l'exécution de leur dessein, Lou San-kong et Lou Kue-pa attendirent que l'on eût commencé depuis cinq jours les travaux de construction, puis, secrètement, ils se rendirent au prétoire du sous préfet de Lang-tai-tin.
    Tout d'abord, ils s'adressèrent aux soldats, et, soit pour le plaisir de causer, soit plus probablement pour les pressentir sur l'accueil que recevrait leur plainte, ils la leur exposèrent :
    « Un prédicateur de la religion chrétienne, leur dirent-ils, a été envoyé de Kouy-yang à Mao-keou ; il est logé chez Lou Ta sien sen. Or, celui-ci, avec quelques adorateurs du Seigneur du Ciel, construit un oratoire qui sera plus beau que notre temple des anciens et le rabaissera aux yeux du peuple ».
    Les soldats jugèrent, sans doute, que la chose valait la peine d'être examinée. Ils conduisirent les deux accusateurs au Men-chang dont la charge, dans les prétoires chinois, consiste « à tenir le milieu » entre le mandarin et ceux qui désirent le voir, soit par pure politesse, soit pour affaires de son ressort ; c'est une sorte d'introducteur et d'intermédiaire.
    Après avoir écouté, à son tour, les doléances des deux habitants de Mao-keou, le Men-chang les présenta au sous-préfet Tay Lou-tche.
    Afin d'appuyer leur plainte et d'accroître la culpabilité de ceux qu'ils détestaient, les accusateurs, sous un de ces prétextes de puérile politesse qui ne manquent jamais à un Chinois, offrirent cent taels au mandarin qui les accepta ; c'était de bon augure pour les de laceurs, aussi firent-ils hardiment, de vive voix, leur, déposition ; le fait était contraire à la loi chinoise qui exige que toute accusation soit formulée par écrit, mais Tay Lou-tche ne pouvait guère rappeler cette prescription à des gens qui venaient de lui faire un riche cadeau, il écouta donc patiemment leurs paroles :
    « Autrefois, notre compatriote Lou Ting-mey, était le meilleur des hommes, traitant nos affaires avec prudence et justice ; depuis qu'il s'est fait inscrire parmi les adeptes du Seigneur du Ciel, il néglige tout ce qui intéresse notre pays, il ne veut plus régler nos différents, ni s'occuper d'aucune chose publique. Et maintenant, il est en train de ruiner le temple des anciens ».
    Après quelques explications complémentaires, ils demandèrent au sous-préfet de daigner venir lui-même à Mao-keou, afin d'empêcher l'extension du catholicisme. Le mandarin y consentit.
    Originaire de la province du Tche-kiang, Tay Lou-tche était depuis quelque temps sous-préfet de Lang tai-tin.
    De taille élevée, le visage allongé et sévère, orné d'une légère moustache, ce sexagénaire qui avait eu quelques succès en combattant les rebelles, était regardé par les païens comme un bon mandarin.
    Plus tard il sera à deux reprises sous-préfet de Kay-tcheou et c'est lui qui attachera son nom à la condamnation du missionnaire Jean-Pierre Néel et des chrétiens Jean Tchen, Martin On, Jean Tchang et de Lucie Y.
    Avant de s'occuper en personne de l'affaire qui venait de lui être portée, et dont le cadeau qu'on lui avait offert lui laissait soupçonner l'importance, il voulut être renseigné sur la situation des chrétiens à Mao-keou, et il envoya dans ce village deux satellites, Tsao-fa et Lygin, sous prétexte d'examiner un procès entre deux habitants du village : Tchang Sin-yuen et Leao A-pa.
    A leur arrivée, les satellites se mirent en rapport avec Tchang Tong-yang et Lou Ting-chang qui formèrent un conciliabule, dont firent partie Fan Lao-se, Yang A-ko, Tchen Ko-eul, Tchen Eulma, Lou Ouen-kao, Tsiang Yun-pong et plusieurs autres.
    Ils échangèrent leurs réflexions, décidèrent leur plan de conduite, le firent connaître aux satellites, et le copiste Hiong Ten-yuen écrivit au sous-préfet les renseignements désirés.
    Instruit de la situation et la jugeant sans doute bonne pour ses projets, Tay Lou-tche prit une chaise à deux porteurs, sortit de Lang-tai-tin par la porte orientale, contourna les remparts et arriva à la porte occidentale ; mais au lieu de rentrer dans la ville, il s'arrêta dans le quartier La-pang-tang, chez l'aubergiste Tsen.
    De là, il envoya des exprès à Mao-keou, afin de s'assurer que les chrétiens ne s'étaient pas enfuis.
    Les courriers firent un voyage rapide et revinrent bientôt porteurs d'une lettre envoyée par Tchang Tong-yang, Lou Ting-chang et Lou Ouen-tsay.
    Que disaient ceux-ci au mandarin ? Nous l'ignorons1 ; mais il n'est pas téméraire de supposer qu'ils l'engageaient à venir, puisque aussitôt Tay partit, accompagné de vingt hommes parmi lesquels on cite Tsao-fa, Ly-gen, Tchen-yao, Tchou-tsiang, Nie-kong.
    L'escouade arriva Mao-keou, le même jour, à la nuit tombante ; le sous-préfet fut salué par quelques habitants ; au premier rang se trouvait l'accusateur, Lou San-kong, qui, Pour la circonstance, détail assez piquant, avait emprunté à Lou Ouen fou, le père d'e Jérôme, une robe longue et un chapeau de cérémonie.

    1. Plus tard, Tay Lou-tche, étant parti pour la ville de Gan-chouen-fou, emporta avec lui tous les écrits du procès fait par les païens, et là, il les brûla.

    Tay Lou-tche s'installa dans la maison du païen Tchang Lao ou1 qui tenait une auberge, où logeaient ordinairement les mandarins de passage2.
    Les chrétiens n'eurent pas le plus léger soupçon qu'un complot se tramait contre eux, ils crurent que le sous-préfet venait soit pour un procès quelconque, soit pour examiner les bacs nécessaires au passage du fleuve.
    Tay Lou-tche fit appeler les chefs du village : Lou Ouen-tsay, Yang Ouen-kouang, Tchen Ko-eul, Fan Se-kong, tous de race Ke-kia3, excepté Lou Ouen-tsay, l'oncle de Jérôme.
    Après avoir tenu conseil avec eux, et achevé son repas, il commanda à trois soldats de lui amener Lou Ting-mey et Laurent Ouang.
    A cette heure, les chrétiens étaient réunis et récitaient la prière du soir. En entrant dans la salle qui servait d'oratoire, les satellites firent doucement signe à Jérôme et à Laurent. Jérôme comprit aussitôt qu'ils étaient envoyés par le mandarin ; il prit deux petits ouvrages chrétiens, une brochure contenant le texte du traité conclu par M. de Lagrenée, l'édit de tolérance de 1846, et suivit les soldats.
    Dès qu'il fut en présence de Tay Lou-tche, celui-ci commença l'interrogatoire.
    « Quel est votre nom ?
    Mon nom est Lou.
    A quelle secte appartenez-vous ?
    A la religion du Seigneur du Ciel.
    ― Quelle est cette religion du Seigneur du Ciel ?
    Le Seigneur du Ciel est celui dont il est dit, dans les livres chinois : « Prenez bien garde à celui que vous ne voyez pas, et craignez celui que vous n'entendez pas ». En effet, la religion que je pratique est la religion antique, naturelle, des lettrés, celle que professèrent Confucius et Lao-tse.
    ― Dites plus clairement ce qu'est Dieu ?
    Dieu est le Maître et le Créateur du ciel et de la terre et de tous les êtres ; on l'appelle encore dans les quatre livres : Le Roi Très-Haut ; et voilà pourquoi je l'adore.

    1. Ou Tchang Ou-kong, ou Tchang Seu-yuen.
    2. L'hôtellerie de la famille Tchang situé dans Mao-keou, au bord de la grande route mandarinale, est presque entièrement détruite.
    3. Chinois ou plutôt étrangers, comme les appellent les vrais Chinois, dans ce pays.

    SEPTEMBRE-OCTOBRE 1906, N° 53

    Vous déraisonnez vraiment. Puisque vous êtes un homme intelligent, pourquoi ne m'imiteriez-vous pas afin de devenir préfet ? Dans le monde, il y a seulement trois religions vraies : celle des lettres, pour devenir parfaits ; celle des laboureurs, pour avoir de quoi manger ; et celle des marchands. En dehors de ces trois religions, comment croyez-vous qu'il puisse y avoir une religion du Seigneur du Ciel ? Ne voyez-vous pas que c'est sot et stupide ? Ne savez-vous pas qu'un homme est engendré par un autre homme, un animal par un autre animal, et qu'il en est ainsi dans la nature entière ? Comment donc dites-vous que tout a été créé par Dieu ? Est-ce que vous n'avez pas un maître?
    Je n'ai aucun maître, moi-même je lis les livres chrétiens ; par moi-même j'ai examiné avec soin leur doctrine, et de moi-même j'ai pratiqué cette religion ; je n'ai jamais eu aucun maître.
    Voulez-vous vous rétracter ou être puni ?
    Si vous voulez me punir, je m'inclinerai ; si vous voulez que je me rétracte, moi, pauvre homme, je ne le puis.
    Votre père et votre mère sont-ils encore vivants ?
    Mes parents vivent encore, ils ont déjà quatre-vingts ans. Nous sommes quatre frères et soeurs, séparés depuis plus de dix ans ; chacun à notre tour nous fournissons à nos parents tous les aliments et toutes les choses nécessaires à la vie.
    Vous êtes séparé de vos frères, et vos parents demandent successivement à chacun de vous leur nourriture comme le feraient des mendiants ? Vous avez donc oublié les huit préceptes, savoir : de la piété envers les parents, de l'amitié fraternelle, de la fidélité envers le prince, de la sincérité envers les amis, de l'honnêteté envers les concitoyens, de la justice, de la modération et de la pudeur dans les conversations ; vous méritez un châtiment. En outre, cette religion du Seigneur du ciel et ses livres ne sont pas de notre Empereur, c'est la religion des royaumes étrangers ; pourquoi donc l'avez-vous embrassée ? Enfin, vous avez un maître ? Si sincèrement vous me dites son nom, je vous épargnerai.
    Jérôme répéta sa première affirmation :
    « Moi-même, j'ai acheté des livres, et en les lisant, j'ai compris clairement la vérité de cette doctrine ; alors, de moi-même je l'ai suivie. J'affirme que je n'ai eu aucun maître pour m'instruire.
    J'ai pitié de vous, fit le préfet avec condescendance, j'espère que vous vous améliorerez et que vous deviendrez un honnête homme. Retournez à votre maison et réfléchissez bien ».
    S'adressant ensuite à Laurent Ouang, il lui demanda :
    « Quel est votre nom ?
    Je m'appelle Ouang ; je suis chrétien.
    Quel est votre pays natal ?
    Je suis de Kouy-yang-fou.
    Que faites-vous ici ?
    J'enseigne les livres.
    Combien avez-vous d'élèves ?
    J'en ai cinq.
    Il ne manque pas de maîtres ici, pourquoi êtes-vous venu de si loin pour enseigner ?
    Je suis venu parce que j'ai été invité.
    Pourquoi n'êtes-vous pas logé dans l'auberge de la place publique, et recevez-vous l'hospitalité chez la famille Lou Ting-mey ?
    Je suis reçu chez lui parce que moi aussi, pauvre homme, je pratique la religion du Seigneur du ciel.
    Pourquoi ne retournez-vous pas passer le nouvel an au milieu de votre famille?
    J'ai voulu plusieurs fois m'en aller, mais j'ai toujours été empêché par l'insécurité des routes.
    Partez demain, j'ordonnerai aux soldats de vous conduire jusqu'à la métropole de Kouy-yang-fou
    A la volonté du grand homme ».
    Et tandis que Laurent se retirait avec Jérôme, le sous-préfet disait : « Il est regrettable que ce Lou Ting-mey, qui est doué d'une si grande science, soit devenu l'adepte d'une telle secte, car il n'y a pour nous aucun espoir qu'il consente à la quitter ».
    Jérôme Lou emmena Laurent Ouang chez lui où sa femme et ses enfants l'attendaient avec impatience. Après avoir fait le récit succinct de ce qui s'était passé en présence de Tay Lou-tche, il dit à ses fils : « Je pense que demain le mandarin me fera subir un nouvel interrogatoire. Toi A-kao et toi A-mien, ayez soin d'honorer votre mère et de ne lui causer aucune tristesse. Soyez laborieux, travaillez à vos champs. Recueillez l'argent qui nous est dû, prenez-le si les débiteurs veulent le rendre volontiers, ne forcez pas ceux qui refuseront ou même ceux qui montreront quelque mauvaise volonté. Avant tout, soyez fervents ; récitez fidèlement chaque jour les prières du matin et du soir ».
    S'adressant particulièrement à son fils A-kao il continua :
    « Ne vous effrayez pas ; je serai peut-être traité comme à Yun-lin-tcheou ; si, demain, le mandarin m'emmène à Lang-tai-tin, vous y viendrez pour voir ce qui m'arrivera. Cependant, je vous le répète, ne craignez rien, me fallût-il même mourir plusieurs fois, je ne serai pas à plaindre ».
    Ces fermes paroles, Jérôme les redit à sa mère :
    « Mère, la persécution est commencée ; c'est une bonne chose, c'est la meilleure. Acceptons notre sort, ne demandons pas qu'elle change. Cependant n'ayez pas peur ».
    Ensuite, il se rendit, avec Laurent Ouang, près d'Agathe Lin, et essaya de la rassurer :
    « Vierge Agathe, ne craignez pas. Nous avons eu avec le mandarin un long entretien sur la foi catholique. Il me semble que le mandarin a bien parlé, à la fin. Sans doute, nous n'avons rien à craindre ».
    Agathe répondit :
    « Préparez vos âmes ; c'est peut-être le martyre, ou du moins, très probablement, vous serez emmenés dans la ville de Lang-tai-tin pour y subir un jugement ».
    De retour dans sa maison, Jérôme dit à ceux qui l'entouraient :
    « Je mourrai peut-être bientôt pour Dieu ; toute ma confiance est en lui ».
    Après un léger repas, les membres de la famille se séparèrent pour aller se reposer ; Jérôme et Laurent restèrent seuls et prièrent jusqu'au lendemain.
    D'après les missionnaires les mieux informés, les deux catéchistes avaient fort bien compris que le martyre se préparait pour eux, et s'ils ne prirent pas la fuite pendant la nuit, c'est qu'ils voulurent éviter à la chrétienté naissante de Mao-keou une persécution qui l'aurait frappée toute entière ; ils espérèrent que leur vie suffirait pour assurer la paix et payer la liberté religieuse des néophytes.
    En laissant les accusés retourner chez eux, Tay Lou-tche avait-il deviné cette généreuse pensée ? Avait-il été embarrassé par le manque de prison à Mao-keou, ce qui n'est guère probable car il avait avec lui assez de soldats pour garder les deux chrétiens dans son auberge ; ou bien encore ne les trouvant coupable d'aucun crime, avait-il voulu leur laisser la possibilité de fuir? Préférait-il, au contraire, après un supplément d'informations, les emmener à Lang-tai-tin, où le procès aurait pris une allure plus légale ? Autant de questions qui pour nous demeurent sans réponse.
    M. Mihières a cependant écrit ces lignes, qui peuvent donner à penser que l'innocence des chrétiens fut la cause principale des hésitations du sous-préfet.
    « Les dénonciateurs étaient pressés et s'efforçaient de gagner le magistrat à leur cause. Malgré les raisons qu'ils pouvaient alléguer pour le convaincre, Tay Lou-tche, demeuré à l'auberge, paraissait inquiet. Les chrétiens n'avaient rien fait qui dût être puni par les lois. L'accusation portée contre eux n'était que l'effet de la jalousie ; aussi n'osait-il se résoudre à en venir à des moyens extrêmes, et ne voulait-il pas prendre sur lui la responsabilité de condamner des innocents au dernier supplice. L'oncle de Lou, voyant son indécision, lui dit, pour le rassurer, que cette religion étant mauvaise, il ne devait pas la tolérer ; qu'il fallait sévèrement punir les principaux chrétiens pour servir d'exemple aux autres ; qu'il n'avait rien à craindre puisque lui-même prenait sur sa propre tête toute la responsabilité. Le préfet, nouveau Pilate, redoutant peut-être, dans ces temps de troubles, quelque soulèvement de la part de la population païenne, se rendit à ses raisons et accorda ce qui lui était demandé ».

    II

    Cependant, comme il préférait ne pas laisser faire à ses soldats l'office de bourreau, les organisateurs du complot leur cherchèrent des remplaçants parmi les habitants de Mao-keou ; ils en trouvèrent trois et s'entendirent avec eux sur le prix de leur sanglante besogne ; ils allèrent ensuite choisir le lieu de l'exécution des chrétiens condamnés avant tout jugement.
    Au matin, le sous-préfet sortit, accompagné de l'oncle de Lou, et se rendit sur les bords du fleuve Ou, afin de voir l'endroit fixé.
    Il y fit planter quatre drapeaux : deux noirs bordés de rouge, et deux blancs bordés de bleu. Les trois bourreaux étaient là, aiguisant nonchalamment leurs sabres sur les pierres.
    Revenu à l'auberge, entre 7 heures et demie et 8 heures du matin, le sous-préfet fit appeler Lou Ting-mey et Laurent Ouang qui avaient assisté, comme de coutume, aux prières du matin, récitées en commun. Les deux catéchistes obéirent aussitôt. Plusieurs païens les accompagnèrent, entre autres Lou Ouen-tsay qui engageait fortement Jérôme à abandonner le christianisme et à sauver sa vie en accédant aux désirs du mandarin. « Renoncez au Christ, disait-il, autrement vous mourrez ».
    Lorsque les chrétiens pénétrèrent dans l'auberge, ils trouvèrent Tay Lou-tche, déjà installé sur son siège placé à l'angle gauche du large vestibule, le dos tourné à la grande pièce du milieu.
    Derrière lui, se tenaient des sous-officiers et des soldats ; un secrétaire, prêt à écrire, était assis devant une table sur laquelle on avait mis un encrier, un pinceau et du papier jaune de qualité inférieure. Par une porte ouverte, près de cette table, on voyait les domestiques du mandarin aller et venir dans la cuisine.
    Les accusés se prosternèrent devant le sous-préfet, puis ils demeurèrent à genoux, Laurent Ouang à la gauche de Jérôme Lou.
    D'autres chrétiens avaient été également arrêtés, et près de la porte de la grande pièce Paul Yang était agenouillé, ayant à sa droite Tsin-kong, de Pou-gan tin, également à genoux. En arrière, dans une chambre, plusieurs autres catholiques étaient assis1.
    Tay Lou-tche s'adressa tout de suite à Jérôme :
    « Pourquoi n'avez-vous pas embrassé la religion des lettrés ? Sur terre, il y a beaucoup de religions : la religion des boeufs, la religions chevaux et la religion des hommes ; vous êtes un homme, suivez donc la religion des hommes, c'est-à-dire la religion des lettrés, qui est la seule vraie. Lou Ting-mey, comment avez-vous pu croire aux paroles trompeuses et mensongères ? Comment avez vous pu être trompé à ce point que, non seulement vous en êtes venu à suivre cette religion, mais à la propager ? Je crains que vous n'ayez fait des choses très graves et nuisibles à la paix publique. Cependant vous êtes un homme recommandable par vos études littéraires, et vous vous laissez tromper de la sorte ! Déjà, certainement vous en avez souffert et vous faites souffrir les autres, puisque vous négligez les affaires publiques. Ne vous repentez-vous pas de votre adhésion à cette religion ? Vraiment, est ce que vous ne vous repentez pas ? Ne voulez-vous pas désormais vous occuper des affaires publiques, comme auparavant, afin d'être utile à tous ? Si vous me répondez affirmativement vous promets votre grâce, je vous rendrai la liberté ».
    En cette circonstance qui allait décider de sa vie, Jérôme mérita une fois de plus sa réputation d'excellent catéchiste ; d'une voix haute et claire, il fit cette apologie du catholicisme :
    « Comment pourrais-je me repentir d'avoir embrassé la sainte religion que je pratique ! Elle est bonne, c'est la meilleure. Ce ciel matériel n'existait pas encore, cette terre n'était pas encore créée et déjà cette Religion existait Son culte se rapporte au suprême et premier Principe de tous les êtres, qui est un pur esprit.

    1. D'après Paul Yang, il y avait : 1o lui-même ; 2o deux chrétiens du nom Ouy, dont un de Pan-te, et l'autre de Ta-tou ; 3o Tchao Ta-ye, de Hong-gay ; 4o Tsen, de Pang-te ; 5o Tsin, de La-so ; 6o enfin Pe Eul-ko, qui venait de Po-lin et avait naguère habité à Mao-keou.
    Selon d'autres, s'y trouvaient : Joseph Lou Lou-ye, le frère du martyr ; Kan Miao-ko, Paul Yang-eul, Tsin Lao-San, ces trois derniers de La-so ; puis, Pe Yao-ye, Lou Lao-pa, , Pe Lao-ten et Tchao Lao-ye.

    « Avant d'embrasser cette religion, j'ai comparé sa doctrine avec l'histoire universelle1. De cette étude ressortent sa vérité et son excellence. Vraiment c'est la meilleure religion. S'il reste encore quelque doute dans l'esprit du grand homme je réciterai devant lui les dix préceptes que nous enseigne cette religion ».
    Et Lou Ting-mey récita les dix préceptes du Décalogue.
    Pendant cette récitation, Tay Lou-tche témoignait, par son attitude, qu'il n'en comprenait point le sens ; aussi, quand Lou eut achevé, il lui demanda :
    « Ces dix préceptes, que vous avez récités, où les avez-vous appris? Avez-vous des livres où ils se trouvent ? »
    Jérôme répondit :
    « En étudiant l'histoire universelle, comme je le disais tout à l'heure, j'ai trouvé les préceptes de la religion chrétienne, au moins substantiellement. Car non seulement, ses adeptes proclament ces dix préceptes, mais les païens honnêtes eux-mêmes en reconnaissent la vérité et la sagesse :
    1° Y, Kin tsong y Tien Tchou... n'admettent-ils pas qu'il faut adorer l'Esprit ?
    2o Eul, Ou hou Tien Tchou chen min.... c'est-à-dire qu'il n'est pas permis de jurer contre la vérité. Or, qui oserait nier que la défense faite par ce second précepte n'est pas juste?
    3° San, Cheou Tchou jé ..... Il est ordonné de consacrer à la prière un des sept jours de la semaine, en s'abstenant d'oeuvres serviles pendant ce même jour ».
    Le sous-préfet l'interrompit : « Est-ce que vous priez seulement un des sept jours de la semaine ? Le septième jour, qui est consacré au Seigneur, nous nous abstenons des oeuvres serviles jusqu'à midi2 et nous passons cette première moitié du jour en prières et en oeuvres spirituelles. Mais durant les six autres jours de la semaine, nous récitons des prières plus courtes, trois fois par jour ».
    Et reprenant son explication, il continua :
    4° Sse, Hiao kin fou mou.... Ce précepte nous fait une obligation d'honorer nos parents et de leur obéir ; est-ce que les païens eux-mêmes ne sont pas liés par cette même obligation ?
    Et successivement, avec un bref commentaire, Jérôme exposa les six autres préceptes, prouvant par un raisonnement facile et à la portée de tout le monde la vérité et la sagesse du Décalogue.

    1. Publiée par l'autorité des empereurs chinois, et qui avait pour titre : Kang-kien.
    2. Il y a pour les chrétiens Chinois sous certaines conditions une dispense du Saint-Siège qui leur permet dans l'après-midi des jours de fêtes et des dimanches, à part quelques exceptions, de faire des oeuvres serviles.

    Le mandarin demeura un instant silencieux. Puis, saisissant une petite cuillère en métal dont se servent ordinairement les riches et surtout les lettrés pour prendre le tabac, il inclina légèrement la tête, et tandis que d'un geste élégant il aspirait une prise, il dit à Lou Ting-mey :
    « Il est nécessaire, il faut que vous abandonniez cette religion. Si vous remplissez cette condition, je vous renverrai libre ».
    Un des chefs du village craignit-il que Lou Ting-mey n'apostasiât ou qu'il fît une réponse équivoque capable de tromper le mandarin, toujours est-il qu'il s'approcha de Tay-Lou-tche :
    « Je déclare, lui dit-il, que cet homme n'a pas du tout l'intention de renoncer à sa religion. Considérez combien il ose se montrer ferme malgré vos sollicitations ».
    Tay Lou-che ne répondit pas, mais s'adressant à Jérôme il lui dit avec insistance :
    « Est-ce que vous vous repentez enfin de suivre cette religion ? Pourtant si vous ne voulez pas y renoncer, le magistrat vous condamnera à mort ! Comprenez-vous ? Ne le saviez-vous pas?
    Moi, pauvre et humble, je ne puis me repentir. En embrassant la religion chrétienne, je n'ai rien fait qui ressemble à une rébellion ; je n'ai rien admis qui ne soit bon ; j'ai voulu devenir un homme, de prières ; est-ce qu'il n'est pas bon de s'adonner à la prière ?.... Je ne me repentirai jamais. J'ai voulu en suivant cette religion du Seigneur du ciel, faire le bien, acquérir des mérites ; quand ma tète tombera par terre, mon oeuvre sera achevée. Grand homme, vous avez étudié la littérature, vous êtes devenu savant, et ainsi vous avez été élevé à la magistrature, Moi, j'ai étudié la doctrine chrétienne et j'ai été élevé à la dignité de chrétien que je ne puis abdiquer ».
    Le voyant inébranlable le mandarin lui demanda :
    « En vous livrant à la mort, est-ce que je commets une erreur ou non ? »
    Jérôme répondit fermement : « Non ! »
    Tay Lou-tche s'adressa ensuite à Laurent Ouang, et commença par lui poser les mêmes questions que la veille, sur les motifs qui l'avaient amené à Mao-keou et qui l'y retenaient.
    On a remarqué que si Jérôme Lou avait répondu hardiment, en regardant en face, quoique sans forfanterie, le sous-préfet, Laurent demeure les yeux baissés et parla d'une voix contenue.
    ― « Qu'êtes-vous venu faire ici ?
    Je reviens de la contrée de Pou gan tin, et je me suis arrêté à Mao-keou, en passant.
    Pourquoi, en revenant du pays de Pou-gan, vous êtes-vous arrêté dans la famille de Lou Ting-mey ?
    J'ai des relations d'amitié avec Lou Ta sien sen. Il a été reçu, comme ami, chez moi, à son passage à Kouy-yang ; ici il m'a aimablement retenu chez lui pour quelques jours ».
    Alors quelques-uns des assistants, parmi lesquels les notables Yu, Tchou et Siao, dirent au mandarin :
    « Grand homme, cet Ouang Sien sen est souvent venu ici, et il reçoit l'hospitalité dans la famille de. Lou Ta sien sen pendant huit ou même quinze jours ; et durant tout ce temps, dans l'intérieur de la maison ils chantent en commun des prières avec les autres chrétiens du voisinage. Mais nous ne voyons en cela que la préparation d'une révolte, car nous ignorons ce que signifient leurs prières !... »
    Tay Lou-tche continua son interrogatoire :
    « Si vous êtes venu, en passant, est-ce qu'il ne suffisait pas de prendre un repos d'un jour chez un ami, durant votre voyage ? »
    Laurent garda le silence, et le mandarin reprit, en pensant probablement à la sainte communion qu'il ne comprenait pas :
    « Vous mangez donc, vous aussi, de cette religion ? Vous êtes venu ici pour corrompre les habitants du pays de Mao-keou en propageant votre secte ! Est-ce que déjà vous n'en avez pas perverti beaucoup, à tel point que des calamités sérieuses menacent ce pays !.. Retournez à Kouy-yang-fou ; là, s'il plaît aux magistrats suprêmes, vous mangerez de votre religion !... »
    Je ne mange pas de ma sainte religion, dit le catéchiste ; je la pratique, ou plutôt je la confesse.
    Que veut dire pratiquer ou confesser la religion ?
    Nous pratiquons la religion en observant les dix préceptes du Décalogue ».
    Et Laurent Ouang, par ordre, du premier au dernier, les récita. Le magistrat demanda ensuite1:
    « Dans votre secte, est-ce que la prière faite en particulier, par un seul homme, est efficace ?
    Elle est efficace.
    Pourquoi donc, au retour du septième jour de la semaine, vous réunissez-vous pour réciter et chanter des prières, tous ensemble, hommes et femmes? Pour moi, c'est évidemment afin de tramer des fourberies et de commettre des crimes.

    1. C'est-à-dire : le maître Ouang.

    Grand homme, la religion chrétienne est bonne et sainte et elle ne peut conduire à rien de mal.
    Si cette religion est bonne, comment peut-il se faire que les hommes et les femmes se réunissent pour réciter des prières? Vous êtes venu de Kouy-yang-fou ; mais celle-ci qui n'est pas mariée ? (Et il désignait Agathe Lin). Qu'y a-t-il donc de commun entre vous, pour vous réunir ici, si vous ne machiniez pas une révolte ou des choses honteuses ou mauvaises ? En un mot, pourquoi avez-vous déserté la ville de Kouy-yang-fou ?
    Je déclare que j'ai reçu cette religion de mes parents. Nos ancêtres nous ont transmis cette manière de prier. Comment cesserais-je de prier ? Comment pourrais-je abandonner ma religion ? Qui songe à inquiéter les païens qui adorent les idoles, d'après là tradition de leurs ancêtres, ou à les forcer à rejeter le culte qu'ils ont reçu de leurs parents et qu'ils veulent garder? Vous m'ordonnez de renoncer à ma religion ; je n'y renonce pas, et je ne me repens pas de l'avoir embrassée.
    Je vais vous interroger encore une fois : Voulez-vous enfin vous repentir ?
    Je ne me repens pas !
    J'ai appris que les habitants de ce village se plaignent que vous vous êtes arrêté ici plus longtemps qu'on ne peut le tolérer. Il faut absolument que vous vous repentiez ; vous repentez-vous maintenant ?
    Je ne me repens pas ! Ma religion est l'hommage suprême de tous les êtres au souverain Principe. Comment pourrais-je renoncer à une telle religion ? Je ne me repens pas !
    Le préfet, vaincu une seconde fois, s'écria avec colère :
    « Vous ne vous repentez pas ? Eh bien, vous êtes condamné à mort ! Ne le comprenez-vous pas ? Ne l'aviez-vous pas compris ? »
    Est-ce avant ou pendant l'interrogatoire de Jérôme Lou que l'institutrice Agathe Lin avait été dénoncée ; nous ignorons le moment précis, mais le fait est certain. « Il y a encore ici, dit-on à Tay Lou-tche, une femme chrétienne venue pour faire l'école ; elle demeure dans la famille Lou Ting-chen ».
    Le mandarin ordonna d'aller la chercher et de l'amener devant lui.
    Lorsque les soldats guidés par des païens arrivèrent à la maison de Tin-chen, ils trouvèrent la classe vide, car les enfants s'étaient enfuis et Agathe à genoux en prière. La religieuse s'attendait-elle à cette arrestation ? En tout cas, elle ne se troubla pas.
    Elle remit à la maîtresse de la maison Lucie Lou Ouy-che ses vêtements, ses livres, deux ou trois tables, et suivit les soldats. Elle était vêtue d'un gilet sans manche, en peau, d'une longue robe bleu foncée fourrée de coton, de deux autres robes plus courtes en coton et d'un pantalon violet. Sur la tête, à la manière des vierges chrétiennes, un linge blanc lui servait de voile.
    En entrant, dans la salle du tribunal, elle fléchit les genoux devant le sous préfet. Celui-ci l'interpella brusquement :
    « Pourquoi vous placez-vous si près ? Eloignez-vous. Agenouillez-vous, là-bas ».
    Agathe fit quelques pas en arrière et s'agenouilla près de Laurent Ouang.
    Quand le mandarin eut fini d'interroger Laurent Ouang, il s'adressa à elle :
    Quel est votre nom patronymique?
    Sans hésitation, à voix haute et intelligible pour tout le monde, Agathe répondit :
    Mon nom patronymique est Lin.
    D'où êtes-vous ?
    De Lao-ouang-tang1, derrière Hong-hoa-ty2.
    Votre nom Lin est-il celui de vos propres parents, ou bien le nom de la famille dans laquelle vous êtes entrée par le mariage ?
    C'est le nom de mes propres parents qui le tenaient de ma grand, mère ; car je ne me suis pas mariée.
    Pourquoi vous êtes-vous dispensée du mariage ?
    Moi, pauvre et humble femme, je garde la virginité.
    Vous gardez la virginité ! Ya3! Tout le monde doit se marier ; en renonçant au mariage, vous détruisez une des cinq relations nécessaires entre les hommes 4. Comment donc avez-vous pu venir à Mao-keou ? Qui vous a envoyée ici ? Pourquoi y êtes-vous venue ?

    1. Lao-oua-tang est le nom générique d'une région assez vaste comprenant un certain nombre de villages, plus ou moins important, parmi lesquels le village où était née Agathe.
    2. Hong-hoa-ty, village comprenant 5 ou 6 familles seulement, était situé à un ly des limites de cette région de Lao-oua-tang, et en avant, par rapport aux voyageurs qui, de Mao-keou, se dirigent de ce côté.
    3. Interjection d'étonnement, très employée chez les Chinois.
    4. D'après les Chinois, il y a cinq relations principales entre les hommes, savoir : 1o entre les rois et les sujets ; 2° entre les parents et les enfants ; 3o entre les frères aînés et les plus jeunes ; 4° entre les amis ; 5° entre le mari et l'épouse. D'après le mandarin Tay Lou-tche, Agathe, eu ne se mariant pas, détruisait cette cinquième relation nécessaire parmi les hommes.

    Je suis venue pour enseigner les livres.
    Quels livres enseignez-vous ? Vous enseignez que les hommes, les jeunes gens et les vieillards sont d'une certaine poussière1 ?
    En cette contrée, les jeunes filles ignorent notre langue et notre politesse ; je les leur apprends, afin qu'elles puissent contracter d'honnêtes mariages et ensuite converser facilement avec les parents de leur mari. Je leur enseigne encore l'obéissance. Enfin, ces jeunes filles apprennent à rendre à chacun l'honneur qui lui est dû.
    Vous, de la noble race des Ke-kia, comment se fait-il que vous soyez venue jusqu'ici pour instruire les Tchong-kia-tse ? Quelle parenté avez-vous avec de telles gens ? Vous dites que vous êtes venue pour instruire des barbares. Vous parlez comme une insensée. Voyez plutôt : Le maître Ouang de Kouy yang, la capitale du Kouy-tcheou, est venu à Mao-keou ; vous, du pays de Lao-oua-tang, éloigné d'environ 80 ou 90 ly, vous gagnez également cette région de Maokeou !.. Vous et lui êtes de race chinoise, et vous recevez l'hospitalité chez des familles Tchong-kia-tse !... Que prétendez-vous donc faire ici? J'ai peur que vous n'organisiez des choses funestes ! Je crains que vous ne vous efforciez d'ouvrir les voies à la révolte. Moi, préfet, j'ai appris dans ma ville de Lang-tayi que vous aviez beaucoup de monde en cette contrée... Vraiment, je crains que plus tard l'Etat n'éprouve de cette conduite de graves préjudices. Moi, préfet, je suis ici pour examiner vos menées : vous êtes une femme originaire de Lao-oua-tang, ignorante par conséquent des affaires de ce pays ; il est nécessaire que vous retourniez près de votre famille !... Lou Ta sien sen et Ouang affirment que vos prières sont bonnes ; vous l'affirmez aussi ; mais je n'ose pas envisager quelle espèce de crime vous pourrez commettre par la suite ! Vous dites que vous êtes venue ici pour instruire les Tchong-kia-tse ; le maître Ouang affirme la même chose ; j'ai peur que vous provoquiez la révolte. Moi, préfet, je vous interroge : Vous repentez-vous de pratiquer cette mauvaise religion?
    D'une voix ferme et douce Agathe répondit :
    Je ne me repens pas! Lou Ta sien sen et Ouang Sien sen sont des hommes ; moi, pauvre et humble femme, vierge, que pourrais-je faire avec eux contre la paix publique ? Le grand homme m'ordonne de renoncer à ma religion ; comment le pourrais-je? Je l'ai reçue de nies ancêtres. Pauvre et humble femme, j'adore le suprême Esprit, souverain Principe de tous les êtres. Je ne puis renoncer à ma religion.

    1. Comme s'il lui avait dit qu'elle était évidemment de murs corrompues.

    Insensée ! Vous êtes stupide ! Vous ne voulez pas obéir au préfet ! Cependant quelle différence entre le préfet et les Tchong-kia-tse. Oh !... Or, ces Tchong-kia-tse vous appellent et vous venez ; vous venez sans doute pour instruire les jeunes gens et les vieillards..... Et, lorsque le préfet vous ordonne de renoncer à cette secte et de rejoindre votre famille, vous refusez d'obéir, vous méprisez le préfet ! .... C'est pourquoi, immédiatement, je vous livre à la mort. Ne l'aviez-vous pas compris ? »
    Et prenant son pinceau, le mandarin traça cette sentence :

    La femme appelée Lin, prêchant et pratiquant la religion du Seigneur du ciel, sera punie de mort.

    Il porta le même jugement contre Jérôme Lou et Laurent Ouang
    Lorsqu'il l'entendit, Jérôme Lou s'écria : « Jésus sauvez-nous ! »
    Il paraît bien que selon la légalité chinoise, Laurent Ouang aurait dû être conduit et jugé à Kouy-yang où il avait son domicile ordinaire ; mais, à cette époque, à cause de la révolte, l'observation de la loi concernant la condamnation des coupables et l'exécution des condamnés était assez difficile. C'est pourquoi il était permis aux mandarins, par un droit spécial, de livrer à l'exécution capitale tous ceux qu'ils jugeraient être des révoltés ; mais, ce droit extraordinaire ils avaient coutume de l'exercer par toutes les voies, bonnes ou mauvaises, car l'impunité les avait rendus audacieux.
    Aussi les voyait-on souvent ne pas hésiter à juger sommairement et à livrer sur le champ aux bourreaux, des hommes coupables des délits les plus divers et sans aucun rapport avec le crime de révolte. Plus tard, lorsqu'ils devaient rendre compte de leur administration, ils alléguaient un mensonge et la question était réglée. Ce fut sans doute ainsi que raisonna le sous-préfet de Lang-tai-tin.

    1906/271-290
    271-290
    Chine
    1906
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