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Arnaud Escondeur (Mort pour la France)

MORT POUR LA FRANCE ARNAUD ESCONDEUR Clerc minoré, aspirant missionnaire (1915-1940) I VISAGE D'AMI Je suis Basque et le suis avec fierté.
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    MORT POUR LA FRANCE

    ARNAUD ESCONDEUR
    Clerc minoré, aspirant missionnaire
    (1915-1940)

    I

    VISAGE D'AMI

    Je suis Basque et le suis avec fierté.

    Pays chanté par les poètes, pays goûté des peintres, ce petit coin de France qu'on nomme Pays Basque, semble garder jalousement la note de simple grandeur qui marque si profondément son sol, son histoire et ses fils. Souvenir vivant du preux chevalier Roland, la roche a conservé l'empreinte de sa fidèle épée ; l'écho ne se souvient-il jamais de la triste note que lançait son olifant?
    Comme autrefois, le soleil chauffe encore la rocaille et teinte de roux la bruyère des montagnes. Sous ses rayons, les maisons basses, blanchies à la chaux, avec volets verts ou grenat, semblent se blottir sous leurs toits de tuiles rouges. La pelote claque sèchement sur le fronton, près de la rivière qui chante. L'âme du grand missionnaire François Xavier ne cherche-t-elle pas sans cesse des disciples parmi ces garçons trapus, au regard clair et droit, parmi les fils de sa race? L'un d'entre nous, Arnaud Escondeur, était de ceux-là, simple et confiant ; il a vécu parmi nous, aspirant missionnaire au coeur généreux ; fort et joyeux, il a versé son sang pour la France, cueillant dans son pays le martyre qui aurait pu couronner son apostolat sur les terres d'Asie.
    Il naquit le 16 avril 1915, dans le petit village d'Arberatz, proche de Saint-Palais (Basses-Pyrénées). Si cette région n'a plus le relief tourmenté qu'on trouve près de la frontière espagnole, elle garde cependant intacts les traditions, la langue, les chants, les jeux, la foi, de tout le pays basque.
    Son père, en ce temps-là, guerroyait sur la Moselle, peut-être dans le coin où lui-même est couché aujourd'hui.
    « Je naquis avec une chistera à la main, disait-il en plaisantant, et ma mère, dans mon berceau, avait attaché une pelote basque sur laquelle j'exerçais mes petites mains de poupon». Pensait-elle ainsi apaiser les cris et les colères de son fils? Cela semble peu probable car, ajoutait-il, « il paraît que j'étais assez sage et que je ne pleurais guère ; d'ailleurs ce caractère heureux m'a suivi, et je suis parfaitement heureux partout où je me trouve ». Aucun de ceux qui l'ont connu ne l'imagine faisant triste mine ; sans cesse nous retrouvons en lui cette inaltérable bonne humeur, ce sourire accueillant qui manifeste un coeur délicat. A l'occasion, le bon mot qui déride laisse échapper la joie intérieure.
    Revenu de la guerre, le père d'Arnaud se mit en devoir d'éduquer son garçon. Il fallait marcher droit et obéir vite, « il n'avait pas l'habitude de répéter deux fois ». D'une main ferme, il voulait graver en son fils les vertus solides et l'aider, par son exemple et ses conseils, à acquérir un caractère loyal et un coeur fort.
    Dès l'âge de trois ans, on le mit à l'école. La mélancolie de ce souvenir était estompée par la gaieté de ses petites aventures d'enfant de choeur ; petit bambin de six ans, il servait la messe « avec une grande fierté », évoluant autour de l'autel avec joie, n'appréhendant que le moment de transporter cet énorme missel qui eut un jour la fantaisie de le renverser.
    Ainsi se passait son enfance, comme celle de tous les petits paysans basques ; il allait en classe en compagnie de ses jeunes camarades du village et profitait des moindres moments de liberté pour jouer à la pelote et courir dans la campagne. A la maison, une soeur était son aînée, et un petit frère, Daniel, « son meilleur ami », disait-il, complétait la maisonnée. Le bon Dieu rappela bientôt à lui la soeur aînée, ce fut pour Arnaud un gros chagrin ; mais déjà plus sensible aux souffrances des autres qu'aux siennes, il fut surtout préoccupé de la peine qu'en ressentit sa mère.
    Son souci le plus important était alors l'école et cette affreuse table de multiplication. Si on en croit Arnaud, elle fut cause de nombreux conflits auxquels s'ajoutaient des luttes plus importantes dans lesquelles il entraînait ses camarades. Notre petit bonhomme, convaincu des droits de Dieu, s'étonne que l'instituteur commence la classe sans faire de prière. Le laïcisme est inconnu du bambin qui, sans tarder, entreprend une campagne : un matin, il entre à l'école et, résolument, se met à genoux, imité par de nombreux amis qu'il a pu convaincre. L'instituteur sidéré dut attendre en silence que le service du bon Dieu fût accompli avant de commencer le sien.
    Arnaud allait au catéchisme avec ses petits condisciples, or, l'instituteur avait l'habitude de faire partir les élèves trop tard pour qu'ils puissent arriver à l'heure ; Monsieur le Curé s'en montrait mécontent et réprimandait les enfants qui, pensait-il, faisaient un peu l'école buissonnière. Un jour, la révolte générale fut décrétée : tous les garçons se réunirent sur la place du village et partirent passer la matinée dans les environs en attendant le moment d'entrer au catéchisme. Monsieur le Curé, tout heureux, vit arriver son inonde joues roses et têtes ébouriffées à l'heure exacte. Hélas, le soir, il fallut s'expliquer auprès du maître d'école, et ce fut difficile de lui faire comprendre le motif de la grève. Arnaud en prit son parti et, délaissant grammaire, histoire et calcul, il déclara que, pour lui, l'école était terminée. De fait, chaque matin, son catéchisme et un livre de contes en poche, il partait s'installer au soleil entre deux rochers, descendait à l'église quand sonnait le catéchisme, et l'après-midi se passait aussi agréablement. Ceci dura jusqu'au jour où son père rencontra l'instituteur qui lui reprocha de ne plus envoyer son fils en classe. La scène fut des plus dramatiques à la rentrée d'Arnaud et, le lendemain, il dut reprendre livres et cahiers.
    Si ces petits incidents troublaient la vie du jeune garçon, ils laissaient entrevoir un caractère ardent et fort. La famille Escondeur prit, à cette époque, une ferme plus vaste à Aïciritz, le papa commençait à compter sur son gars de dix ans qui bientôt pourrait l'aider ; mais qui sait ce qui se passe dans la tête d'un enfant !...

    II

    LA VOCATION

    Les sauvages te mangeront.
    Dieu est mon droit.

    Le petit que nous avons vu jusqu'à présent semblait à tous épris seulement de liberté comme sont ceux de son âge et de son pays. Les gens admiraient ce gros garçon rieur, aux cheveux roux, qui courait devant le fronton et lançait la balle avec tant d'assurance, et ses camarades le suivaient volontiers dans ses escapades à travers la campagne.
    Mais un Basque est un Basque, et cette race possède au tréfonds de son être, caché près de la passion de la pelote, un amour de l'aventure venu des ancêtres conquérants, explorateurs, chercheurs d'or... Arnaud lui-même déclare, en parlant d'un saint authentique du pays, le bienheureux Garicoïtz :
    « Les Basques, pour se sanctifier, doivent sortir de chez eux ».
    Un matin d'été, le gamin de sept ans arriva à la sacristie pour servir la messe. Monsieur le Curé qui préparait son calice l'appela à lui. Arnaud rougit, se demandant s'il n'avait pas fait quelque bêtise, mais rassuré par un bon sourire, il s'approcha. « Que feras-tu quand tu seras grand ? » L'enfant, intimidé ne répond rien, et le Curé insiste tout en mettant son amict : « Tu ne voudrais pas être prêtre ? » Alors, d'un trait, il réplique : « Oh ! Oui ! Mais pour aller loin et être tout blanc ». « Je n'ai jamais varié, ajoutait-il en contant le fait, et je ne me souviens pas avoir conçu la vie autrement que comme prêtre et missionnaire ». Ainsi, à cet âge où tant d'entre nous ne pensaient qu'à jouer, il songeait déjà que ces jeux puérils qu'il organisait deviendraient des réalités. Il avait écouté les récits des chercheurs d'or, des conquérants, et il songeait que leurs aventures pourraient bien être les siennes, et qu'il les vivrait à la conquête des âmes.
    Sa vocation, dit-il « fut la plus grande grâce » de sa vie. Il aimait à la vivre tout seul, parce que son secret était bien gardé. Mais la vocation missionnaire exige bien des sacrifices de celui qui veut la suivre avec générosité, c'est pourquoi à son témoignage, elle fut aussi « son plus gros chagrin ».
    Comme il est dur aux missionnaires de quitter leur famille !
    Comme il leur en coûte de faire de la peine à leurs parents ! Arnaud, si sensible déjà au chagrin de sa mère, hésitait à lui découvrir ses projets. Cependant, un soir, il venait de rentrer de classe, et, contrairement à ses habitudes, il ne faisait pas ses devoirs. Silencieux, il allait d'un coin de la pièce à l'autre ; soudain il s'avançait résolument vers sa mère occupée près du foyer, puis il s'arrêtait et repartait d'un autre côté. Au bout de quelque temps, la maman s'aperçut du manège : « Qu'as-tu ce soir, Arnaud, tu es malade ? Oh ! Non, maman ! » Et après un gros soupir : « Maman, je voudrais te dire quelque chose ; veux-tu que je sois missionnaire ? » Interdite, sa mère laissa tomber le plat qu'elle tenait : « Les sauvages te mangeront ! » Dit-elle, et de grosses larmes coulaient de ses yeux. A table, le soir, l'histoire fut contée au papa qui hocha la tête : « Idée de gamin, il n'a que neuf ans », puis, s'adressant à son fils : « Si tu veux, reste prêtre chez nous, tu seras heureux ; mais rien de plus ». Il ne fallait donc pas songer à obtenir l'autorisation paternelle ; Arnaud souffrait en son cur ; plusieurs fois encore il en parla à sa mère qui pleurait en répétant : « Les sauvages te mangeront ! »
    Il s'en moquait bien d'être mangé par les sauvages ; peu lui importait d'être mis à la broche ou assaisonné à la sauce blanche, il ne songeait qu'à une chose : le bon Dieu l'appelait et il voulait répondre. Durant deux années, il attendit, puis, déçu et plus que jamais décidé à suivre sa vocation, il résolut de s'échapper afin de forcer l'autorisation paternelle.
    C'est ainsi qu'un matin, ce petit bonhomme de onze ans, en tablier noir et la valise à la main, ayant en poche toutes ses économies d'enfant de choeur, prit, à l'heure de l'école, la route de Saint-Palais. Il traversa hâtivement la ville pour aller à la gare et gagner le monastère des Bénédictins de Belloc, que l'on appelait dans le pays les Missionnaires. « C'était la première fois que je prenais le train, écrit-il plus tard à un ami, je commençai par le manquer. J'attendis donc deux heures à la gare, et je pleurai abondamment au souvenir de mes parents et surtout de Daniel ».
    Enfin le train arrive et emmène notre garçon qui, après avoir changé deux fois, parvient à la gare d'Urt, dans le train de marchandises. Il avait fallu toute la journée pour effectuer ce voyage ; déjà la nuit tombait, et les Missionnaires habitaient à neuf kilomètres. Après avoir conféré avec le chef de gare, notre évadé s'allonge sur un banc et s'endort en attendant le jour. Le curé d'Urt venant à passer, le chef de gare lui raconte l'histoire et, quelques minutes plus tard, Arnaud, installé à la table du presbytère, faisait honneur au souper. Les bons religieux, avertis par téléphone, n'y comprennent absolument rien, mais envoient quand même chercher ce petit garçon qui tombe du ciel.
    Le lendemain, après une nuit effroyable passée à la recherche de leur fils, les parents de lévader recevaient deux lettres. La première, écrite sur une page de cahier, était signée « Arnaud » ; il expliquait sa fuite, essayait de consoler ses parents et terminait par ces mots décisifs : « Je pars, Dieu est mon droit ». La deuxième, apportée par un Père bénédictin, racontait l'arrivée inattendue du petit garçon de onze ans, leur fils, qui s'était enfui, disait-il, afin d'être missionnaire. Le Père Abbé le gardait à l'abbaye en attendant la décision des parents. Quel soulagement pour ceux-ci de savoir l'enfant sain et sauf, mais quelle peine aussi devant une résolution qui l'avait poussé à fuir les siens ! La visite de M. Escondeur à l'abbaye dut être à la fois dramatique et douloureuse. L'enfant résista et, pendant que ses parents reprenaient la route d'Aiciritz, il partait à Luzcano, en Espagne, dans la maison d'études des bénédictins.
    Il n'avait pas fini de souffrir pour suivre sa vocation. Au bout de quelques jours, en effet, notre ami s'apercevait avec terreur qu'au lieu de devenir missionnaire, il allait devenir bénédictin. Sans tarder, il court chez le supérieur et lui déclare qu'il veut s'en aller. Le bon Père, interloqué, met quelques instants à réaliser la situation : ce garçon s'était à peine sauvé de chez lui et déjà il voulait quitter son refuge ; la situation méritait bien quelques explications. Celles que donna le petit Arnaud ne parurent pas décisives au bon moine qui voulut éprouver la jeune vocation et lui imposa d'attendre, pour changer, un signe de Dieu. L'enfant comprenait déjà ce langage de la force, du sacrifice et de la soumission au bon plaisir du Maître. Quatre années durant, tout en s'initiant au latin, en goûtant au grec, élève excellent et discipliné, il pria et supplia le Seigneur de lui montrer sa voie.
    En 1930, une anémie cérébrale se déclara et l'obligea à se reposer. Le Supérieur y vit le signe attendu et c'est ainsi qu'Arnaud Escondeur put entrer, un an plus tard, aux Missions Etrangères.

    III

    LA FORMATION MISSIONNAIRE
    Beaupréau Bièvres

    Je rêve d'avoir une famille de lépreux.

    Un an de repos près des siens avait rendu à notre ami, alors âgé de 16 ans, les forces suffisantes pour reprendre ses études. Comment fut-il orienté vers les Missions Etrangères ? Il ne l'a pas dit, mais il n'est pas douteux qu'il y vint parce qu'il était sûr ainsi d'être missionnaire. Instruit par sa première erreur qui avait failli faire de lui un bénédictin, il dut prendre toutes ses précautions pour ne pas devenir cette fois-ci trappiste eu capucin.
    La Société des Missions Etrangères ouvrait alors, en octobre 1931, les portes du Petit Séminaire Théophane Vénard, à Beaupréau (Maine-et-Loire), destiné à recevoir et à former à l'esprit missionnaire les jeunes élèves de troisième, tout en les conduisant jusqu'à la philosophie. Arnaud fut donc un des premiers postulants, et il eut à coeur de contribuer, autant qu'il pouvait, à la création de traditions de travail, de discipline, de piété, animées par un esprit de grande et joyeuse simplicité. Le manque de professeurs obligeait les postulants à suivre les classes du Petit Séminaire Notre Dame de Bonne Nouvelle dont le Supérieur et les professeurs se montraient accueillants et dévoués.
    Ce fut un événement lorsque ce Basque aux cheveux roux, aux épaules carrées, à l'éternel sourire, pénétra pour la première fois en classe de seconde au milieu de ses nouveaux camarades angevins. Dès le premier contact, il se montra affable, discret, courtois et gagna très vite la sympathie des élèves. Clair et précis dans ses réponses, tout à fait à l'aise pour traduire à vue Tacite et Homère, ce garçon timide, qui rougissait au seul appel de son nom, fut aussitôt classé parmi les premiers du cours. L'intérêt que tous lui portaient était sans doute sincère, mais il s'y mêlait bien un peu de curiosité : leur nouveau camarade était un futur missionnaire, et si des imaginations de 15 ans sont capables de s'enflammer en rêvant de Chinois et d'Indiens, des coeurs de jeunes gens, de futurs prêtres, s'enthousiasment facilement devant un tel idéal de sacrifice et d'apostolat généreux. Durant trois années, Arnaud Escondeur fut, pour toute sa classe, un exemple silencieux de travail, de sérieux et de piété.
    Les charmes du printemps et de l'été de ce coin d'Anjou, dans les coteaux couverts de genêts, près de la rivière sinueuse bordée de peupliers, font oublier l'hiver pluvieux, le vent glacial et la boue glaiseuse des chemins, mais n'ont pas effacé dans son souvenir les rudes montagnes de sa « Basquie ». Il trouve l'Anjou « doucereux » et estime que les Angevins sont trop sensibles. Pourtant, son apparente insensibilité, parfois son air blagueur, ne cachaient-ils pas chez lui aussi un coeur prompt à battre : « Tu es sensible, écrit-il à un ami, moi aussi, c'était même, jadis, mon défaut dominant, et ce n'est qu'à force d'efforts que j'ai quelquefois des airs indifférents. Tu es prompt à l'enthousiasme et au découragement, moi aussi ; tu te passionnes, moi aussi... »
    Il était peiné de la tristesse des autres et cherchait sans cesse à consoler, surtout s'il se croyait coupable : « Ça n'allait pas ces jours derniers, j'étais fatigué et triste..., peut-être par mes airs maussades t'ai-je laissé croire que j'étais fâché, que j'avais quelque chose contre toi. Je t'ai peut-être fait de la peine ? Pardonne-moi ».
    Et ceci encore qui est de l'héroïsme pour un collégien : « Je préférais recevoir dix gros « savons » moi-même que te voir en recevoir un... et je suis bien content d'être quelquefois vingtième ou trentième en composition pour consoler un peu les autres et ne pas être de ceux qui ont toujours de la chance ».
    « Avoir de la chance », c'était tout simplement recueillir le fruit de son travail : il passe brillamment la première partie de son baccalauréat, mais les maux de tête ayant reparu, il emploie désormais son temps à prendre l'air des Mauges « en touriste ou rentier ».
    Au milieu du succès ou de l'insuccès, du travail ou du repos, de la santé ou de la maladie, il était une chose qu'il n'abandonnait jamais, c'était son idéal. Se forger une âme de missionnaire, c'était pour lui la grande tâche qu'il avait à coeur de mener à bout : « Tout ou rien », « il n'y a pas de milieu » étaient les formules qu'il aimait à redire pour affirmer sa volonté de tout donner : « J'ai mis les choses au point, écrit-il ,tu sais mon ambition de devenir un missionnaire comme il faut, piété, vertus, science, caractère ; me faire une vie à moi, une vie bien réglée, avec un but immédiat... »
    Son caractère, il le travaille sans cesse, sa volonté, il la forme si bien que plus tard son calme nous paraîtra tout naturel, acquis sans effort. C'est cependant à coups de sacrifices et d'actes de volonté qu'il en est arrivé là : « Si je me laisse vivre, je perds goût à la vie et je deviens triste. C'est pour cela que j'ai un règlement sévère, même en vacances. Et jamais je ne suis si content que quand je fais quelques sacrifices pour le suivre ».
    Son règlement de vacances de Pâques 1933 se passe de commentaires :

    LEVER : 5 h. 30 ; méditation, messe ; une partie de pelote ; un chapitre d'histoire ; une partie de pelote ; un chapitre de géographie. DINER : promenade ou pelote. GOUTER : espagnol. SOUPER : Chapelet ; prière ; coucher à 10 heures.

    Ne nous étonnons pas si la pelote fait partie intégrante du programme, c'est un Basque ! Il vibre et décrit avec chaleur l'atmosphère du jeu national : « II est aussi intéressant de regarder les spectateurs que la partie. On voit le sang qui bouillonne sous ces peaux brûlées, tannées, ridées, séchées, des vieux Basques. Les jeunes sont sur le point de s'élancer sur la place emportés par l'enthousiasme. On ne se possède plus, alors on crie, on applaudit à tout rompre, on interpelle les joueurs, c'est la passion en plein... »
    Toutes les circonstances de sa vie lui sembleront bonnes pour sa formation. Les études et la maladie pour élever son intelligence et son âme, les jeux sur le fronton et les courses dans la montagne pour fortifier son corps.
    Il aimera aussi à plaisanter avec ses amis et parfois son esprit malicieux exercera leur caractère. Ceux qui l'ont connu à cette époque se souviennent de discussions épiques sur Pascal. La gaieté de son caractère l'entraînera même à des jeux originaux : tel jour où on le surprit à jouer de l'harmonium avec ses doigts de pied.
    Son âme d'apôtre et son esprit pratique le poussaient à utiliser chacune de ses actions du moment présent pour « servir », sans l'empêcher de rêver parfois à l'avenir. Il songe aux missions, non plus comme le bambin de six ans, ses rêves ont grandi avec son coeur : « Je rêve au Thibet. J'y serais content. Je rêve aussi d'être aumônier des Amantes de la Croix. Après tout, pourquoi pas ? Mais je préférerais être aumônier de quelque léproserie. J'ai un faible pour les misères physiques.... Ainsi, je rêve d'avoir une famille de lépreux autour de moi. Comme je les aimerais !... »
    « ... Je songe encore à être professeur, mais professeur des petits. Je pourrais bien encore être quelque curé, mais cela me sourit moins, car plus les gens sont grands, plus ils deviennent plein de malice... Tout cela, des rêves, la réalité autre, peut-être. Mais j'ai pour premier principe de m'abandonner complètement à la volonté de Dieu. Cela empêche do se faire du mauvais sang ».
    Il se rappelle aussi la phrase de sa mère : « Les sauvages te mangeront ». Il sait qu'il n'y a plus guère d'anthropophages, mais il a lu la vie des Martyrs dés Missions Etrangères, et il songe qu'un coup de sabre est un moyen rapide pour aller au ciel : « Pour moi, je n'ose pas espérer d'être martyr, ce serait trop de bonheur ; mais si je ne le suis pas, je veux que Dieu me trouve bon pour l'être avec sa grâce... »
    Son collège se terminait et, à tous points de vue, ses notes témoignaient qu'il n'avait cessé de monter. Il continuera son ascension vers la sainteté, au Grand Séminaire des Missions Etrangères.
    Le 13 septembre 1934, Arnaud Escondeur franchit le porche noir du Séminaire de la rue du Bac. Un peu ému, il fut introduit chez Mgr de Guébriant, supérieur général. Le vieil évêque, qui avait été un grand missionnaire, et le jeune Basque qui aspirait à l'être étaient bien faits pour se comprendre : l'un avait dépensé une grande partie de sa vie au service du Christ dans les Missions ; l'autre ne faisait qu'entrer dans la vie, mais son amour des âmes était déjà profond et son ambition pour le service du Christ immense. Arnaud garda une profonde impression de cet accueil paternel ; il sentit qu'il avait trouvé une nouvelle famille : il était aspirant missionnaire.
    En rejoignant le séminaire de philosophie, à Bièvres, il emportait en son coeur l'atmosphère du Séminaire des Martyrs ; les cangues, les sentences de mort, les chaînes et les couteaux devant lesquels il avait prié étaient pour lui un appel à une vie toujours plus généreuse. L'exemple de Théophane Vénard qu'il aimait, l'entraînait à la pratique de ces vertus essentiellement missionnaires : joie profonde, charité souriante, simplicité et esprit de sacrifice.
    Le séminaire, situé sur le coteau de Bel Air, entouré d'un parc splendide, abrita pendant deux ans notre jeune aspirant. La vie de famille, l'ambiance fraternelle, pleine de piété, de charité mutuelle et de franche gaieté, permirent à son âme de s'épanouir et de se livrer sans réserve au travail de la grâce. Comme à Beaupréau, il se montre élève parfait et il termine sa philosophie en passant avec succès le baccalauréat scolastique. La théologie, lorsqu'il l'aborde, le remplit de respect : « Ça n'est plus là une science banale, écrit-il, ni une langue de païen, ni des abstractions inutiles de philosophe, c'est la sagesse du bon Dieu ».
    Mêlé à ses frères aspirants, il vivait tout simplement, discrètement caché, car chez lui c'était le coeur qui était grand. Ardent au travail, mais sans en faire une passion, il s'y donnait parce que c'était le devoir. Il se moquait parfois gentiment des confrères qui se tuaient à la besogne et leur disait : « Je tiens, moi, à partir en mission sur mes deux pieds, et non pas dans un cercueil ». Toujours, cependant, on le trouvait prêt à expliquer une question difficile ou à aider la préparation, d'un examen.
    En récréation, son ardeur de campagnard l'entraînait tantôt dans des parties de foot bail endiablées, tantôt dans des duels de pelote 'basque qu'il gagnait toujours, il était un des premiers à bondir au milieu des arbres dans les sauvages parties de drapeau. Le mercredi, jour de congé, il se coiffait joyeusement de son vieux chapeau, chaussait ses gros souliers et s'en allait à travers bois pour de longues promenades qu'il terminait souvent au Chêne de Notre Dame des Aspirants, en chantant avec ses compagnons quelque cantique missionnaire.
    Evoquer sa physionomie à cette époque, c'est montrer qu'il était pleine ment heureux, qu'il avait une âme joyeuse. Il pouvait faire sienne, dès ce moment, la parole de Jacques d'Arnoux : « La vie nous apparaît comme une joie perpétuelle ; joie de vivre pour Dieu, joie de servir et d'aimer, joie austère du sacrifice et de la souffrance surmontée ». La joie le suivait partout ; elle accourait avec lui ; son bon visage rouge était toujours éclairé d'un large sourire accueillant. Il trouvait la vie splendide et il l'aimait ; les maux de tête, les moments de découragement ou de lassitude ne pouvaient lui faire perdre ce bon sourire d'ami au service de tous. Volontiers, il égayait les conversations, surtout quand les études étaient plus absorbantes ; il chantait à pleins poumons les chansons de son pays natal ; il animait la vie par de petites farces innocentes. C'était la « joie de servir », de faire plaisir, et son bonheur se mesurait au bonheur des autres. Ce sourire du visage, c'était l'éclosion de la joie intérieure dont il vivait ; « Quand on vit avec le Christ, on doit vivre dans la joie ». Il était ennemi de cette contention d'âme et d'esprit « qui conduit à la folie » disait-il. C'est pourquoi il rayonnait sa joie autour de lui afin d'en inonder les autres. Ce fut, dès ce moment, sa façon d'attirer vers le Christ qui vivait en lui et de Le donner au monde.
    A la « joie de servir », il joignait « la joie d'aimer », de toutes ses forces, de tout son coeur. Persuadé que la charité est une vertu essentiellement missionnaire, il était prêt à donner tout son modeste avoir à qui en avait besoin : effets, livres, tout ce qui ne lui était pas indispensable, il le faisait servir aux autres. A toute heure, il était prêt à rendre service ; y avait-il un travail plus dur à fournir pour le soin de la maison, il le faisait en chantant. Sa charité délicate le poussait à oublier ses propres goûts pour ne laisser personne de côté et connaître tous ceux qui vivaient près de lui. Si parfois un confrère dans la peine le rencontrait, il savait retenir sa gaieté et trouvait en son coeur les mots affectueux de consolation. Par discrétion, il craignait souvent de gêner les autres ; on disait : timidité. En fait, il voulait ne s'occuper de rien hors de son domaine de confrère et sans se permettre de juger les autres, il cherchait à excuser tout, le monde.
    Il se traitait parfois de « sauvage » parce qu'il n'arrivait pas à être aussi sociable qu'il le voulait : « Je suis timide et gauche ; le bon Dieu m'a fait pour vivre dans les cavernes et escalader les rochers ». Il riait de bon coeur lorsqu'on lui donnait le surnom de Rustique et déclarait : « Evidemment, avec mon pauvre chapeau et ma vieille soutane, je ne me vois pas dans un salon. Et puis, je ne saurais pas où poser mes souliers ». C'est ainsi que ses confrères purent l'apprécier et l'aimer ; sa charité simple, une bonne humeur à toute épreuve, son caractère toujours égal attiraient la sympathie. Pour quelques-uns, cette charité si franche et si joyeuse n'eut pas de peine à se changer en amitié. Lui-même en fut le premier étonné : « je n'étais guère habitué à la vraie amitié, écrit-il, je n'y suis que plus sensible ». De toute son âme il cultivera cette chose splendide, cette « chose sacrée » comme il l'appelle ; il la place si haut qu'il « ne peut rien trouver, sauf peut-être la sainteté, qui lui soit comparable ». Il préfère dans le grand bonheur de l'amitié « avoir toutes les misères avec un véritable ami ». N'est-ce pas là le signe d'un coeur d'élite capable d'entretenir cette « fleur délicate » qui donne et qui reçoit ?
    Ce commerce ou cet échange d'amour qu'il entretenait avec quelques amis, il l'alimentait chaque jour auprès de Celui qui seul peut se dire l'Ami.
    Sans faire état de sa piété, il avait horreur, disait-il « des yeux en croix et des oreilles en bannière », il l'approfondissait chaque jour en lui, conservait beaucoup de simplicité. Jamais il ne compliquait ses exercices de piété, jamais il ne manifesta d'enthousiasme pour les pénitences extraordinaires. L'Evangile, l'Imitation, la vie des Saints étaient ses livres préférés. Son esprit de sacrifice, il le mettait à faire joyeusement tous les actes de cette vie de communauté si dure parfois, à suivre tout bonnement la petite voie de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus et à « faire toujours mieux son devoir ».
    C'est ainsi qu'il voulait être un saint, mais, écrivait-il « je ne tiens pas à être canonisé ». Vivre avec le Christ, joyeusement, amicalement, et faire de tous ses instants le débordement, la consommation de cette vie avec Lui, tel était son idéal de sainteté.

    IV

    LE SERVICE MILITAIRE

    Je partage les responsabilités de la défense de la Nation.

    « Eh là ! Bébé Cadum ! Votre profession ?
    « Aspirant missionnaire.
    « Hein ?
    « Oui ! Elève curé, avec quelque chose en plus ».
    C'était à Versailles, le jour du conseil de révision, le premier contact d'Arnaud Escondeur avec un adjudant. Il devait y en avoir bien d'autres....
    Appelé en octobre 1936, il fut affecté au 18e R. I., à Bayonne, presque chez lui, et « malgré la mode qui est de se plaindre de la caserne et de s'y trouver malheureux », il se trouva satisfait de son sort, « ayant assez de philosophie pour en supporter tous les inconvénients ».
    Par sa simplicité, par sa joie, il gagna tous ses camarades ; fidèle à son programme, il sut garder le sourire au milieu des tracasseries les plus pénibles et « transformer les ennuis en bénédictions ». Toutes ses lettres de cette époque laissent entrevoir son bon moral et son inaltérable gaieté : « En arrivant, on m'a offert la musique. J'ai eu le choix entre grosse-caisse et archiviste. J'ai choisi le premier, évidemment ; mais le capitaine, craignant Probablement de mettre le chandelier sous le boisseau, m'a envoyé aux E.O.R. » Il s'y sentit dépaysé et décida, pour ne pas risquer de nouveaux maux de tête, de « ne pas réussir son peloton ». Ainsi il pourrait rester parmi ses camarades qu'il aimait déjà dans le Christ.
    Lui-même nous conte la fin de ce fameux peloton :
    « Je termine la démonstration du petit engin qui s'appelle poussoir d'arrêtoir du crochet de boîte chargeur, pour vous annoncer une grande nouvelle : je viens de coudre mon galon de « premier jus ». Je l'ai gagné par le travail de cinq mois d'E.O.R., il me rapporte deux sous par jour. Chez nous il n'y a que des bons soldats et presque tout le monde a du galon, qui plus, qui moins. Il n'est pas impossible que je fasse un caporal dans la réserve. Enfin, je monte en grade lentement, mais sûrement, et ce petit galon noir témoigne au public ma bonne manière de servir ».
    Quelques mois après, il était caporal et il annonçait gaiement cet honneur : « Je suis caporal et de ce jour, je partage avec les grands chefs les responsabilités de la défense de la Nation ». De fait, ses soucis semblent augmenter, car, écrit-il, « plus on monte en dignité, plus la vie se complique. Mes débuts n'ont pas été heureux. Chef de chambre, 18 lits et pas un indigène ; obligé de balayer la chambre moi-même sans balai... pour m'entendre dire qu'elle est sale et que je commande avec mollesse... »
    Du même ton badin, il raconte le défilé du 11 novembre : « Les troupes de Bayonne ont défilé. C'était plutôt une fête intime qu'un spectacle grandiose. Le bataillon trois petites sections péniblement rassemblées a parcouru Bayonne, conduit par trois tambours et six clairons, dans un enthousiasme émouvant. Les cloches sonnaient, les chiens nous escortaient en aboyant, les enfants gambadaient autour de nous en poussant des hurlements ».
    On sent qu'il a gardé le sourire, qu'il continue à mettre en pratique ces vertus qu'il travaillait plus spécialement au séminaire. Il était parti en déclarant que « la vie était splendide » et « qu'il n'avait pas l'intention de perdre son temps ». Résolu à mettre partout la joie du Christ, il estimait que sa caserne était « sa mission » et s'attachait à vivre simplement avec ses camarades, « le plus près possible d'eux ». Un moment, découragé, il eut la tentation de « s'isoler dans sa tour d'ivoire », d'abuser des permissions, de vivre en « séparé », mais son coeur d'apôtre eut vite raison de ce nuage. Avec amour, il se penche sur ses camarades de vie, il va les chercher « chez eux ». Ses galons, « ses ficelles », comme il dit, lui permirent de servir « un peu mieux ».

    Apostolat tout simple et fraternel dont les Cercles d'études n'avaient rien de morose si l'on en juge par une de ses lettres : « Nous sommes tous réunis autour du poêle, sur lequel bout une bouteille de vin ; nous discutons de tout un peu, et le bon Dieu y a sa part ».
    De tous ses compagnons soldats, il fit ainsi des amis. Ils comprirent vite que ce bon gros caporal rouge, avec son sourire accueillant, était pour eux un frère ; déjà, ils ont vu en lui le prêtre, l'autre Christ, et remplis de confiance, ils viennent le trouver pour chercher force et courage. Avec quelle émotion Arnaud ne devait-il pas les consoler, lui qui, depuis toujours, était attiré par les souffrances des autres.

    ***

    Ses deux ans de service terminé, le caporal regagna Paris et redevint, pour de bon, aspirant missionnaire. Dans son coeur, il n'avait jamais cessé de l'être, mais il lui fut doux de reprendre la vie réglée du Séminaire de la rue du Bac. Tonsuré le 21 décembre 1935, portier et lecteur le 5 juillet 1936, il franchirait maintenant les quelques pas qui le séparaient du sacerdoce ; trois années à passer dans cette maison, et il serait « missionnaire apostolique ». Avec quelle joie il voyait s'approcher le but. La Providence en disposait autrement et ne le laissa au séminaire que six mois, juste assez pour « faire le point » et se retremper dans l'atmosphère du martyre. Il se rendit compte, avec simplicité, qu'il était revenu « grandi » du service militaire. Il avait vu que seuls la charité et le don de soi peuvent faire germer la semence dans les coeurs, et il continuait avec enthousiasme son « service » Il avait conservé et rapporté son grand trésor, sa joie. Dans un brouillon de règlement qu'il se traça à ce moment, nous retrouvons le même souci d'équilibre et de simplicité qu'auparavant. Pour sa santé, il note : Pas d'idées noires ; détente ; joie ; pas de contention ; exercice modéré ; maîtrise de soi ; calme souriant ; joie intérieure ; repos suffisant. Pour sa conduite : Etre normal ; bon sens ; mesure ; relations ; prudence ; virilité ; mesure ; passer inaperçu ; avoir le courage de ses défectuosités ; timidité : dépend de moi ; vaincre l'impulsion par la lenteur ; abandon confiant à Dieu.
    Au mois d'avril 1939, il fut rappelé sous les drapeaux et rejoignit le 18e R. I., à Pau. Il retrouve des camarades quittés quelques mois avant. Il emporte avec fui la même confiance en la vie qui le rend heureux.
    L'heure est grave ; il le sent ; comment finiront les événements, peu lui importe : il est à son devoir ; toujours souriant, il nous raconte son arrivée à la caserne et nous laisse en face de la seule chose qui compte, car il a le sens des vraies valeurs : « l'essentiel est d'arriver à la lumière de gloire ».
    « Mon départ fut assez mouvementé, je ne croyais jamais revoir le séminaire et j'avais fait le sacrifice de ma vie... je riais, je chantais. Dame, n'avais plus aucun souci puisque ma vie était sacrifiée... J'arrive à Aïtciritz, 11 heures du soir, la famille dormait. En vertu de la loi martiale, je l'ai réveillée sans ménagement. Il a fallu couper court aux effusions : l'heure n'est pas au sentiment. La tâche la plus urgente est d'envoyer des troupes fraîches sur le front. En conséquence, décret loi : Mobilisation de toutes les vaches en vue de mon café au lait ».
    « Ce n'est pas sans une certaine appréhension que, arborant mon superbe galon doré, ajusté avec une épingle double, pour me rappeler que tout est caduc en ce monde, je rentrai à la caserne. Il y a de quoi dérouter : les arguments de raison ne valent rien, la tradition est battue en brèche : le cerveau doit cesser subitement, sans faire même de retour au calme, toute activité ; la consigne est d'arriver au plus grand état de passivité, d'où l'on parvient directement au Nirvana. J'y viens, j'y viens.
    « Cependant, je songe à ceux qui, restés civils, n'ont pas fait le sacrifice de leur vie, et je me fais un devoir de vous remonter le moral. La France vous demande le plus grand des courages, le courage passif.
    « Toutefois, vous qui êtes si proche de nos ministres, ne pourriez-vous pas intervenir ? Il se produit actuellement une erreur très grave : hier, je discutais avec un licencié en histoire, et m'a-t-il dit, s'il y a une guerre avec l'Allemagne, c'est une erreur historique, l'ennemi héréditaire étant l'Angleterre. C'est vraiment ennuyeux de mourir pour une erreur historique !
    Malgré tout, le moral est bon, très bon, et en somme, quoi qu'il arrive, l'essentiel est d'arriver à la lumière de gloire ».

    V

    LA GUERRE

    Heureux, ceux qui sont morts dans les grandes batailles
    Couchés dessus le sol à la face de Dieu...
    Heureux, ceux gui sont morts pour leur âtre et leur feu
    Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

    PÉGUY.

    Les vingt et un jours mentionnés sur l'ordre de rappel se prolongèrent... Arnaud Escondeur partit au camp de Gurs pour garder les miliciens espagnols. Plein de confiance, il attendait, et il renouvela son sacrifice lorsqu'en septembre la guerre fut déclarée.
    La guerre, il la fit avec l'âme d'un chevalier, il se sentait à la croisade, et courageusement, en « blaguant » même, il offrait son corps. Le pressentiment que son sacrifice serait agréé le poursuivait sans le troubler ; dès le début, il écrit au Supérieur du séminaire : « Je vous ferai part de tous mes changements d'adresse, mais la dernière, c'est mon curé qui vous la donnera ». Il sait la force du sang et la nécessité du sacrifice pour le rachat du monde ; il croit au bon droit de la France, à sa valeur aussi, mais il a vu le danger qui la menace : « Tout le monde sent combien en ce moment la France a besoin de prières... les armes ne suffisent pas ; il faut les prières, les larmes et le sang pour racheter ».
    Il accepte avec joie la volonté de Dieu. Sans doute, il rêve encore souvent du sacerdoce et des missions : « Après, je rentrerai au séminaire, et quand j'aurai le bonheur d'en ressortir prêtre et missionnaire, ce sera pour vivre la vie que je veux ». Partout son idéal le suit et grandit la réalité : « L'heure est venue où il faut se tenir prêt à tous les sacrifices ; pour ma part, au-dessus des champs de batailles, je vois toujours l'horizon chinois ; aussi je vais partout avec confiance ». Depuis plusieurs années déjà, il s'est mis au service du Christ et s'en glorifie : « Je me sens tous les jours plus heureux et fier d'avoir été appelé, sans que je l'aie mérité, à combattre dans l'armée de Dieu ». Et cela lui donne une confiance inébranlable : « J'ai sur les autres l'avantage d'être convaincu que pas un seul de mes cheveux ne tombera de ma tête sans une permission spéciale de Dieu... Et moi, il faut que j'aille en Chine ».
    Servir la France, servir le Christ, c'est pour lui maintenant un seul et même souci ; il le sent et il l'écrit : « C'est surtout le matin que je le sens : vers 7 heures, à la place même où se tient mon fusil-mitrailleur, je dresse l'autel de l'aumônier, et face aux Allemands, je sers la messe et communie. Ma prière alors n'est pas compliquée : Seigneur, gardez-moi, je n'ai confiance qu'en vous ». Bien des années auparavant, Jeanne d'Arc commençait de la même façon une journée de bataille, et donnait confiance à ses hommes. Fort et courageux, il parle avec ses soldats, il cherche à leur éviter les corvées, les fait quelquefois pour eux, il veut leur faire plaisir et les entraîner dans son sillage jusqu'au sacrifice suprême.
    Cette âme d'apôtre, de chevalier qui nous émeut et nous entraîne, il la porte en son corps de ci de là, toujours simple et toujours gai. Les sentiments qu'il exprime sont ceux d'un saint, mais non d'un saint triste ; son installation rudimentaire le met en joie : « Ma maison n'est pas un palais, c'est un trou en terre. Quand il pleut, je m'enveloppe d'une couverture faute de parapluie, et j'attends le premier rayon de soleil pour me sécher. C'est ainsi, j'imagine, que devaient vivre les Gaulois. Le jour, travail à l'air libre. Il est bien entendu, dans ce genre de guerre, qu'on ne se tue que la nuit ».
    Sans bravade, il a ressenti les émotions d'un premier bombardement ; l'appréhension passée, il se déclare satisfait de l'expérience : « Je suis bien content que ce soit arrivé, car maintenant, je sais comment je supporte un bombardement ». Il a connu aussi les longues heures de garde, seul dans la nuit, et il va souvent voir ses hommes pour les aider à « tenir le coup » ; sans cesse, il songe à ceux qui peinent plus que lui parce qu'ils sont moins bien préparés à la souffrance.
    Il souffre pourtant, lui aussi, de ce métier de tueur, il souffre de cette vie anormale, de ces fêtes religieuses qu'il ne peut célébrer : « Le jour de Pâques, moins heureux que le Christ, je resterai enfoui sous la terre ».
    Malgré tout, il garde la joie, son coeur reste léger : « On dirait que dans le danger l'âme est beaucoup plus libre et insouciante. C'est vraiment là qu'on devient un petit enfant ».
    Simplicité du soldat, du camarade, de l'aspirant missionnaire.
    Hélas, tous les soldats de France n'étaient pas prêts comme lui à faire leur devoir...
    Un soir, l'ordre de repli arriva sans qu'on en sût la raison et, tristement, le 49e R. I. recula sur des positions imprévues. Quelques heures après, l'ordre arriva de contre-attaquer : bravement, les hommes reprirent les positions et puis durent encore se replier.
    Le 18 juin, on est en Meurthe-et-Moselle et la compagnie d'Arnaud Escondeur, qui vient de passer le canal, reçoit l'ordre de jeter à l'eau les éléments ennemis qui ont suivi. L'attaque réussit et nos troupes tiennent la rive.
    Le soir du 18 juin, Arnaud est au repos avec sa section dans le petit village de Leintrey. Son capitaine vient le voir et le félicite d'avoir ainsi entraîné ses hommes. Dans une humble maison de villageois, ils passent ensemble la soirée. Arnaud, déchaîné, égaie tout le monde et fait oublier aux soldats le cauchemar de la guerre. Avant de quitter son sergent, le capitaine, qui venait de rire de bon coeur, lui adresse brusquement ces paroles : « Je ne comprends pas, Escondeur, qu'avec un caractère comme le vôtre, vous vous fassiez curé ! » Et Arnaud de répondre : « Affaire d'amour, mon capitaine ». Le pauvre homme en fut tout bouleversé !
    Au petit jour, l'ennemi avait franchi le canal en plusieurs points et le capitaine, partant avec la compagnie, laissa la section d'Escondeur dans le bourg de Leintrey en disant : « Dans une heure, nous arrosons cette nouvelle victoire ».
    Une demi-heure plus tard, tandis que les hommes grignotaient un casse-croûte, Arnaud remerciait placidement les braves gens qui l'avaient accueilli. Soudain, un officier polonais, adjoint au capitaine commandant la compagnie, arrive hagard, sans casque, il bredouille hâtivement : « Les Allemands... épouvantable ! » et disparaît dans une voiture. Arnaud, un peu inquiet, rassemble ses quarante hommes. Il n'a aucun ordre et vient d'apprendre que l'ennemi qui a repoussé la contre-attaque française s'avance au nord du village. Sans hésiter, il dit : « Alors, on y va ! » ; les soldats suivent ce chef qu'ils aiment et qui, devant eux, avec un large sourire, marche en chargeant son fusil.
    Au nord de Leintrey se trouvent encore, restes de l'autre guerre, des tranchées à moitié comblées. Arnaud place son monde face à l'ennemi et, au milieu de sa petite troupe, appuyé sur le parapet, le fusil en joue, il attend. Quelques minutes du feu des fusils-mitrailleurs suffisent à faire disparaître des éléments ennemis. Bientôt le calme est revenu, seul au loin gronde le canon. Le 49e s'est-il ressaisi ? A-t-il réussi la contre-attaque ? L'incertitude n'empêche pas Arnaud de rester calme. Il quitte un soulier qui lui fait mal et se met à manger une gamelle de lentilles. A ce moment, des fantassins allemands qui avaient contourné le village débouchent derrière eux. Ils sont encerclés !
    Arnaud dut voir aussitôt qu'ils étaient perdus ; un officier allemand lui criait de se rendre, mais en réponse, lui-même ouvrit le feu et toute la section l'imita. Ils tirèrent jusqu'aux dernières cartouches et se défendirent avec furie ; Arnaud, après avoir épuisé ses balles de fusil, prit son revolver et tua deux soldats qui s'apprêtaient à sauter dans la tranchée, mais un autre, qu'il ne voyait pas venir et qui désespérait de faire prisonnier ce diable rouge, l'abattit presque à bout portant d'une balle dans la nuque.
    Il tomba à la renverse, la tête au fond de la tranchée, et c'est là que les paysans qui l'avaient logé la veille le retrouvèrent. Quel étonnement dut être le sien, en arrivant au ciel, de voir tous ces hommes qu'il venait de tuer, lui si calme et si bon ! Mort pour la France, ami du Christ, soldat de Dieu, il dut être un des premiers appelés, et si son capitaine qu'il a peut-être retrouvé là-haut, s'étonne de son avancement rapide au choix, il peut encore lui répondre : « Affaire d'amour, mon capitaine ! »

    ***

    « Jeunes soldats moissonnés comme les épis d'or qu'on coupe dans les champs et dont on fait les gerbes... Jeunes gens à la tête blonde, aux yeux rieurs, tombés gravement comme des saints, au champ d'honneur ! »

    Arnaud Escondeur : nom qui s'épanouissait pour nous en un franc sourire et qui résonnait à nos oreilles comme une claire chanson ; sympathiques syllabes qui font encore vibrer nos coeurs.
    Il était de notre âge, il vivait comme nous. Ensemble, nous préparions joyeusement notre vie d'apôtre du Christ. Les mêmes espoirs, les mêmes rêves, les mêmes sacrifices remplissaient la vie ardente qui prépare aux Missions et déjà nous pensions au « bateau » qui allait emporter nos jeunes enthousiasmes vers les terres d'Asie...
    La guerre a brisé le charme. Il est resté couché au fond d'une tranchée, sa capote collée sur son corps meurtri et son visage rougi, plus rouge que ses cheveux, rouge de sang. Comme il est doux pour ceux qui sont restés au « service » de la terre de lever les yeux vers leurs frères plus grands, vers cet aîné à l'âme merveilleuse, auréolée de charité sublime, au coeur toujours en peine de se donner, à la joie vibrante qui transformait la vie. Sans crainte, nous pouvons le suivre, car il est de la race des grands martyrs ; comme eux il avait compris la parole de l'Evangile : « Il n'est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime », et il s'est fait tuer pour nous.
    Son corps gît sous quelques pieds de terre, mais son âme libre a reçu la récompense de ses vertus d'aspirant missionnaire : sa simplicité confiante, sa charité si douce, son esprit de sacrifice et cette joie splendide, enivrante qu'il aimait comme la source de son enthousiasme. Sa vie est désormais plus grande, plus haute que la nôtre, et son amour éclate en transport d'allégresse.
    S'il avait eu à choisir son genre de mort, il aurait assurément choisi celle qu'il a eue : une mort de héros qui ne se résigne pas, mais qui s'élance, une mort de chef, qui ne suit pas, mais qui entraîne.
    Condé disait : « Je serai mort avant d'avoir été vaincu ».
    Arnaud Escondeur aussi a voulu mourir avant la défaite persuadée que son sang servirait au rachat de la France. Quelques jours avant sa mort, n'écrivait-il pas un acte de foi en sa patrie : Ce que je sais, moi, c'est que la France ne peut pas mourir ». C'est lui qui est mort, afin que son sang soit source de vie, et sa croix de bois, mieux que « le petit galon noir » qu'il cousait sur sa manche, en 1937, « témoigne au public sa bonne manière de servir ».
    En fermant les yeux, n'a-t-il pas eu une dernière vision de l'Asie immense, aux terres riches d'espoir, celle des Indes aux forêts terribles, celle des rizières de l'Empire du Milieu, celle des païens innombrables guidés dans l'erreur par des brahmes fanatiques, des bonzes trompeurs ou des lamas sauvages ! Pour eux aussi, il aurait voulu verser son sang.
    Son message nous reste : il est mort pour nous. Nous devons vivre pour lui, le remplacer par une générosité plus grande au service des âmes.
    Souvent, il aimera à revenir dans les vieux murs de son séminaire, pour aider ses jeunes frères à se forger une âme qui, comme la sienne, serve dans la joie, pour que chacun suive sa route sans faiblir, « doux et simple comme un enfant ».

    JACQUES CANDAU, diacre, aspirant missionnaire.

    1942/69-87
    69-87
    France
    1942
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