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André Ly (1692-1774)

André Ly (1692-1774)
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    André Ly (1692-1774)



    Parmi les catholiques qui s'intéressent aux missions, il en est qui, sur les dires de certaines Revues, comme le Bulletin des Missions de l'Abbaye de Lophem (Belgique) et autres semblables, croient que la formation d'un clergé indigène dans les missions est une oeuvre toute récente, due à l'initiative des derniers Papes, mais à peu près complètement négligée auparavant. Or toute l'histoire des Missions proteste contre une telle assertion. Depuis l'institution de la Congrégation de la Propagande, qui a donné l'essor au mouvement missionnaire, depuis surtout la fondation de la Société des Missions Etrangères de Paris, dont le premier but était précisément la formation d'un clergé indigène en Extrême-Orient, tous les Instituts missionnaires se sont appliqués à cette oeuvre essentielle et, en dépit des difficultés, des persécutions même, ils l'ont menée à bonne fin. La meilleure preuve en est que si, par exemple, le Saint Siège a pu, ces dernières années, ériger douze missions autonomes confiées au clergé chinois, il fallait bien que ce clergé existât et qu'il eut été préparé de longue main, non seulement au ministère apostolique, mais à l'administration et au gouvernement de missions indépendantes. Benoît X V et Pie XI n'ont donc fait qu'insister sur des directions déjà anciennes et presser les missionnaires de continuer, en les intensifiant, leurs efforts en vue du recrutement d'un clergé indigène.

    La vie du prêtre chinois André Ly, que nous résumons ci-après, prouvera une fois de plus que, il y a 200 ans, les missionnaires s'ingéniaient à recruter des clercs et qu'ils réussissaient à former des prêtres de science et de vertus non inférieures à celles d'un clergé de pays chrétien.



    ***



    André Ly naquit en 1692 à Tchingkou, dans la province du Shensi, d'une famille chrétienne depuis plusieurs générations. Jeune encore il vint au Setchoan et y fut remarqué par les deux prêtres de la Société des Missions Etrangères alors dans cette province, les PP. Basset et de La Baluère, qui lui enseignèrent les premiers éléments du latin. Expulsés du Setchoan en 1707 pour avoir refusé de demander la patente impériale, les missionnaires emmenèrent à Macao leur jeune protégé et le présentèrent à Mgr de Tournon, visiteur apostolique, qui, en 1709 ou 1710, l'admit à la tonsure.

    De Macao le jeune clerc fut envoyé au Collège ou Séminaire général de la Société des Missions Etrangères établi près de Juthia, capitale du royaume de Siam. Il y resta quinze ans, et toute sa vie il se souviendra de son séjour dans cette maison, et il gardera une profonde reconnaissance des soins dont l'auront entouré les missionnaires français.

    Ordonné prêtre en 1725 par Mgr de Cicé (1), évêque de Sabula et Vicaire apostolique du Siam, André Ly partit pour Canton l'année suivante. De là il fut envoyé par le P. Guignes, procureur des Missions Etrangères, dans la province du Fokien, au district de Hinghoa, où il se livra au travail ordinaire d'administration des chrétientés. En 1729, la persécution l'obligea à se réfugier dans la ville de Tchangtcheou.

    Tombé malade en 1731, il alla prendre un peu de repos à Canton, où il conduisit trois élèves destinés au Collège général. Jugeant que la santé d'André Ly se trouverait mieux du climat du Setchoan, le procureur l'envoya dans cette province, lui recommandant de se mettre en rapports avec le P. de Martiliat (2), le seul prêtre des Missions Etrangères qui y résidât à cette époque. Ce n'est pas sans regret qu'il quitta le Fokien et surtout son vicaire apostolique, Mgr Sanz (3), le futur Martyr, dont il se proposera plus tard d'écrire la biographie.

    En route vers le Setchoan, il fut arrêté quelque temps dans le Houkoang par Mgr Mullener, Lazariste, et n'arriva à Tchongking qu'en 1734. De là il se rendit à Tchengtou, capitale de la province, et commença d'évangéliser les chrétientés voisines. Tout en voyageant, il composait des ouvrages de polémique et de doctrine. Vingt ans plus tard, Mgr Pottier (4) écrivait : « M. André a fait un ouvrage fort utile pour les chrétiens ; il contient la doctrine sur la confession, la communion, la messe, le décalogue et les commandements de l'Eglise. Il s'en sert partout où il va pour les instructions, et les chrétiens aiment beaucoup ce livre. Mgr l'évêque d'Ecrinée (Mgr de Martiliat) l'a lu et approuvé. Il serait d'une grande utilité pour les catéchistes, mais il en faudrait un grand nombre d'exemplaires ».





    (1) Louis Champion de Cicé, du diocèse de Rennes, missionnaire en Chine en 1682, évêque de Sabula en 1700 ; mort en 1727.

    (2) Joachim Enjobert de Martiliat, du diocèse de Clermont, missionnaire en 1727, évêque d'Ecrinée en 1739 ; mort à Rome en 1755.

    (3) Pierre Sanz, de l'Ordre de Saint Dominique, évêque de Mauricastre en 1729, martyrisé le 26 mai 1747.

    (4) François Pottier, du diocèse de Tours, missionnaire au Setchoan en 1753, vicaire apostolique en 1767 ; mort en 1792.



    Vers le milieu de l'année 1738, André Ly alla se fixer à Pongchan ; il y construisit une maison et un oratoire et y célébra la fête de Pâques en 1739. L'année suivante, il invita le P. de Martiliat à venir pendant quelque temps se reposer chez lui, où, disait-il, il jouissait de la plus grande tranquillité. Le missionnaire accepta et arriva à Pongchan le 1er juillet. Malheureusement une sécheresse extrême désolait le pays. Un mandarin, ayant vainement offert des sacrifices pour obtenir la pluie, crut, sur la parole d'un bonze, que les chrétiens et leurs prières étaient la cause de son insuccès. Pour se venger, il vint, à la tête d'une troupe de soldats, entourer le presbytère et l'oratoire. Le missionnaire, le prêtre indigène et deux élèves latinistes furent arrêtés. Après avoir subi quelques brutalités, les prisonniers lièrent conversation avec le chef des satellites et il se trouva que celui-ci et André Ly étaient originaires de la même préfecture. Dés lors le chef se montra plus humain et devint même le protecteur de son compatriote.

    Conduit au prétoire avec le P. de Martiliat et plusieurs chrétiens, André Ly fit devant les assistants, mandarins et hommes du peuple, l'apologie du christianisme. Quoiqu'il l'eût écouté patiemment, le sous-préfet donna cependant l'ordre de l'enchaîner. Tout d'abord lié avec un menuisier chrétien, le prêtre, grâce au chef des satellites, obtint d'être réuni au P. de Martiliat. « Nous couchâmes sur le même lit, écrit celui-ci ; notre chaîne était assez longue pour nous permettre de dormir chacun la tête sur une extrémité du lit, selon la manière chinoise, qui ne permet pas qu'on dorme sur le même chevet ».

    La détention des captifs s'adoucit bientôt ; leurs chaînes furent enlevées, puis, grâce à quelques cadeaux, ils furent remis en liberté ; on leur rendit même une partie des objets qui leur avaient été confisqués.

    André Ly, qui, le 3 octobre 1739, avait assisté, comme maître des cérémonies, au sacre de Mgr Maggi, Coadjuteur de Mgr Mullener, prit part, avec la même fonction, à la consécration épiscopale de Mgr de Martiliat le 23 juillet 1741. L'année suivante, il initiait un nouveau missionnaire français, le P. d'Artigues, au ministère apostolique parmi les Chinois.

    En 1746, le vice-roi du Fokien ayant suscité une persécution, André Ly, obligé de fuir en plusieurs endroits éloignés les uns des autres, eut beaucoup à souffrir.

    Mgr de Martiliat et le P. de Verthamon, les seuls missionnaires français alors au Setchoan, le P. d'Artigues étant mort l'année précédente, furent obligés de partir pour Macao, et André Ly resta au Setchoan.

    On ne saurait trop admirer sa constance. Demeuré seul prêtre dans une immense province, sans autres ressources qu'un viatique de 400 francs, sans autre soutien que sa foi, il travaille sans défaillance à l'oeuvre d'évangélisation. Il ne peut évidemment visiter chaque année toutes les paroisses dont il a la charge, mais il voyage autant que le lui permet sa santé toujours assez faible. Tous les ans il compose et fait imprimer le calendrier des fêtes chrétiennes.

    En 1754 il voit enfin arriver un missionnaire français, le P. Urbain Lefebvre, et nous avons dit ailleurs (1) l'arrestation et l'emprisonnement des deux prêtres. Remis en liberté, André Ly reprend aussitôt l'administration des chrétientés ; en même temps il instruit quelques enfants bien doués, qu'il envoie, par l'intermédiaire du procureur de Macao, au Séminaire général à Siam.

    Il était à Santung lorsqu'il apprend l'arrivée d'un missionnaire français, le Père François Pottier. Il ne tarde pas à découvrir l'humilité et le bon sens du jeune prêtre. Sa perspicacité lui fait même entrevoir l'avenir : « J'espère, dit-il, que dans peu d'années, si Dieu nous le conserve, il sera nommé Evêque et Vicaire apostolique de la province du Setchoan. C'est ce que je désire de tout mon coeur ».

    Le missionnaire français rend au prêtre chinois affection pour affection, estime pour estime ; il ne parle de lui que dans les termes les plus respectueux : c'est « le vénérable M. André », « le bon M. André », « le zélé M. André », « le meilleur de nos prêtres chinois ». Volontiers, en écrivant au Séminaire de Paris, il rappelle ses travaux, ses souffrances, les infirmités qu'il a contractées en prison ou dans l'exercice du saint ministère.



    (1) Voir ci-dessus, page 167.

    (2) François Pottier, du diocèse de Tours; missionnaire du Setchoan en 1753; évêque d'Agathopolis et vicaire apostolique en 1767 ; mort en 1792.



    La présence du P. Pottier semble donner au vieillard un regain d'activité ; il redouble de zèle pour ses chrétiens ; il forme un jeune prêtre chinois qui lui a été confié ; il envoie à Siam plusieurs élèves qu'il a instruits.

    En 1760 il peut croire un moment que tout le soin de la mission va retomber sur lui, car le P. Pottier, arrêté et emprisonné, a reçu l'ordre de quitter le Setchoan. Il écrit au captif pour le féliciter d'avoir été jugé digne de souffrir pour Jésus-Christ, et quand le missionnaire, sauvé par son sang-froid et son savoir-faire, revient près de lui à Tchengtou, il l'entoure des soins les plus attentifs.

    L'année suivante, c'est le prêtre chinois qui est prisonnier. Dénoncé par un païen, il a été arrêté et condamné à porter la cangue pendant deux mois ; mais sa vieillesse et quelques présents firent réduire les deux mois à une heure.

    Les travaux et les épreuves d'André Ly n'étaient pas sans avoir du retentissement dans la Société des Missions Etrangères ; aussi lorsque, en 1764, le P. Kerhervé, missionnaire au Siam, nommé évêque de Gortyne et vicaire apostolique du Setchoan, s'efforce d'éloigner de lui cette charge qu'une quasi-cécité l'empêchera de remplir, il met en avant, pour le remplacer, André Ly ; il voit dans cette nomination un profit pour la mission, un encouragement pour les prêtres chinois, un honneur mérité pour le vétéran du Setchoan. « M. André Ly s'acquitterait bien mieux de cette fonction, écrit-il ; ce vénérable confesseur est, de l'aveu de tout le monde, l'âme et le soutien de la mission du Setchoan. L'action de couronner ses longs travaux ranimerait la foi des chrétiens, donnerait à nos écoliers les plus belles espérances, nous ferait trouver plus aisément des enfants pour le collège. D'ailleurs, comme il est fort avancé en âge, M. Pottier ne tarderait pas à lui succéder : ce serait le bâton de maréchal envoyé à l'article de la mort ».

    Le désir du P. Kerhervé ne fut pas exaucé, mais il prouve l'estime que l'on faisait du prêtre chinois.

    A cette époque, André Ly, par suite d'une surdité presque complète, était devenu incapable de faire l'administration des chrétiens. Il se consacra entièrement à l'instruction des élèves que l'on destinait au sacerdoce et forma une sorte de séminaire. Le vieillard donnait à ces enfants l'exemple du calme dans la souffrance et de la ferveur dans la prière.

    Il mourut le 23 janvier 1774, dans sa 83e année.

    André Ly a laissé un Diarium ou Journal de 831 pages, d'une écriture petite, mais nette, en un latin des plus corrects, parfois même élégant, dans lequel sont consignés ses travaux apostoliques, ses voyages, ses comptes avec la procure, la statistique des sacrements administrés, etc. Ce Journal, qui va du 15 juin 1747 à la fin de 1763, présente des faits d'intérêt général pour l'histoire de l'Eglise de Chine ; il fait connaître certaines pratiques religieuses de l'époque. Si l'on songe à la valeur qu'aurait un document analogue, écrit aux premiers siècles de notre ère, lors de la formation d'un de nos diocèses de France, on se rendra compte de l'importance du Journal d'André Ly (1).

    Telle fut la vie de ce prêtre chinois du XVIIIe siècle. Même aussi brièvement et imparfaitement résumée, elle suffit à montrer l'importance que les missionnaires attachaient alors à la formation d'un clergé indigène, la peine qu'ils se donnaient pour la réaliser et le succès qui souvent couronnait leurs efforts.



    (1) Journal d'André Ly, prêtre chinois (1746-1763). Texte latin, avec une Introduction (en français) par Adrien Launay, de la Société des Missions Etrangères. 2e édition, Hongkong, Imprimerie de Nazareth, 1924. S'adresser au Séminaire des Missions Étrangères, 128, rue du Bac, Paris (VIIe).


    1932/169-175
    169-175
    Chine
    1932
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