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Anciennes possessions de la France dans l’Inde

Anciennes possessions de la France dans l’Inde J'avais eu l'intention de vous envoyer une description complète de mon voyage, mais la vue des lieux par lesquels je passe et les souvenirs qu'ils rappellent ont changé le cours de mes pensées. Je traverse à chaque pas, pour ainsi dire, des localités aujourd'hui soumises à l'Angleterre, autrefois appartenant à la France ; et je ne trouve rien de mieux à faire que de causer avec vous de ces stations nombreuses et si profondément oubliées de notre pays et de vous en donner l'histoire succincte.
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    Anciennes possessions de la France

    dans l’Inde

    J'avais eu l'intention de vous envoyer une description complète de mon voyage, mais la vue des lieux par lesquels je passe et les souvenirs qu'ils rappellent ont changé le cours de mes pensées.
    Je traverse à chaque pas, pour ainsi dire, des localités aujourd'hui soumises à l'Angleterre, autrefois appartenant à la France ; et je ne trouve rien de mieux à faire que de causer avec vous de ces stations nombreuses et si profondément oubliées de notre pays et de vous en donner l'histoire succincte.

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    Je ne parlerai ni de Pondichéry ni de Karikal que nous possédons encore et que tout le monde connaît.
    La première possession française (ancienne) que l'on rencontre en allant de Pondichéry vers le nord, le long de la mer, est Marakanam ou Merkanam, grand village situé sur le bord d'une sorte de lac intérieur ou lagune, alimenté par les eaux de la mer. Les Français y faisaient au siècle dernier un commerce considérable de sel. C'est encore aujourd'hui l'industrie spéciale de Merkanam, mais au profit du gouvernement anglais. On y trouve une église catholique, qui fut construite au commencement du siècle dernier par les Capucins français, et une congrégation de quelques centaines de chrétiens parias, tous occupés à la fabrication du sel.
    Un peu au nord de Merkanam et à l'entrée des lagunes, sur la mer, est le fort, aujourd'hui démantelé, d'Alamparvé. Il avait été donné à Dupleix, gouverneur de Pondichéry, par Mouzaffer Jung, sanbédar ou vice-roi du Deccan, il fut enlevé aux Français en 1760 par sir Eyre Coote.
    A deux milles environ vers l'ouest, dans un village nommé Cadapâkam, existait une chapelle catholique, construite par les Capucins français, et dont il ne reste aujourd'hui que des pans de murs. Elle fut, dit-on, détruite à coups de canon par les Musulmans qui étaient attachés à l'armée de sir Eyre Coote. Mais l'habitation des Pères existe encore, et sert à la fois de chapelle à la congrégation chrétienne de la localité, et de logement au prêtre qui vient pour l'administrer.
    Si de Cadapâkam on se dirige vers le nord-ouest, sans sortir du diocèse, on rencontre plusieurs chrétientés, dont cinq de chrétiens telougous ou telingas, venus du nord, il y a 60 ou 70 ans, et aujourd'hui très florissantes : bientôt après on voit la montagne de Vandivash, au pied de laquelle les Anglais remportèrent en 1760 une victoire décisive sur les Français. Cette victoire fut le signal de la ruine de la prépondérance française dans l'Inde et comme le présage de la prise prochaine (1761) de Pondichéry par les Anglais. Tout autour de Vandivash existe un grand nombre de villages parias chrétiens. Ces villages relèvent d'une ancienne église, bâtie par les PP. Jésuites au lieu nommé Pinnepoundy ; j'ai rencontré autrefois dans un de ces villages un vieux paria chrétien qui avait assisté au siège et à la prise de Pondichéry en 1761.

    Un peu plus loin, dans la direction de l'ouest, se trouve Settoupettou, jadis ville considérable, aujourd'hui simple village.
    Settoupettou fut pris en 1757 par les Français sur les Mahométans, qui firent une fort belle résistance. Mais trois ans après, en 1760, après la victoire de Vandivash, sir Eyre Coote la leur enleva. Depuis ce temps, la forteresse qui était très vaste, est tombée en ruines, et c'est à peine s'il en reste quelques traces.

    Au sud-ouest de Settoupettou, de l'autre côté des bois et près de la ville de Tirounamaley se dresse la montagne sainte, isolée, de forme à peu près conique, et plus élevée que toutes celles du voisinage ; aussi l'aperçoit-on à une grande distance. A l'époque de la fête célébrée à la fin de novembre et au commencement de décembre, on allume chaque soir, pendant neuf jours, au point culminant, un grand feu, dont la vue, disent les brahmes, a le privilège de remettre tous les péchés. Le mérite de ceux qui contribuent à son entretien est encore plus grand. Le brasier est alimenté avec du beurre fondu et de l'huile, versés pêle-mêle dans un immense réservoir creusé dans le roc qui forme le sommet de la montagne ; et la mèche de cette lampe gigantesque est faite de plusieurs pièces de toile roulées les unes sur les autres. Les pourvoyeurs de ce feu sacré sont obligés de gravir la montagne par un sentier escarpé, portant sur leur tête le beurre liquéfié, l'huile, ou la pièce de toile qu'ils ont l'intention d'offrir.
    Il n'y a d'ailleurs aucun monument sur le sommet, contrairement à ce qu'on remarque en beaucoup d'autres lieux ; je pense que cela tient à ce que la montagne entière étant sainte n'a pas besoin d'être sanctifiée par un édifice religieux. Mais au pied de la montagne et dans le centre de la ville, s'élève une belle et vaste pagode à trois enceintes : l'enceinte extérieure a quatre portes surmontées d'autant de tours, portes et tours sont dirigées vers les quatre points cardinaux ; la seconde en a deux, l'une à l'est, l'autre à l'ouest ; au centre de la troisième et au-dessus du sanctuaire principal s'élève une autre tour. C'est la disposition du temple de Salomon, avec son enceinte carrée, ses quatre portes surmontées de tours, son triple parvis. La ville est remplie d'édifices publics destinés à héberger les gens qui viennent à la fête, excepté, bien entendu, les castes viles et abjectes. Mais telle est la multitude des pèlerins, que ces asiles sont insuffisants ; on estime, en effet, à 80 ou 100 mille le nombre des dévots qui accourent à Tirounamaley à cette occasion.

    Au pied de la montagne sainte s'ouvre un large et beau chemin qui en fait le tour, et par lequel jadis on promenait la divinité sur un char d'une dimension colossale ; aujourd'hui cette procession est abandonnée ; mais sur les bords de la route on voit encore une infinité de monuments, quelques-uns fort remarquables, la plupart très petits dus à la piété des pèlerins.
    Soit que Tirounamaley eut autrefois un fort, soit que la pagode en servit à l'occasion, c'était, au milieu du siècle dernier, une place importante, comme la clef du Carnatic du côté du Mayssour. Les Français s'en emparèrent d'assaut en 1757 ou 1758 ; mais ils durent la rendre en 1760 après la défaite de Vandivash. Prise et reprise ensuite plusieurs fois par Haider Ali et Tippou Saëb, son fils, sultan du Mayssour, puis par les Anglais, elle fut enfin démantelée, et il ne reste plus aujourd'hui aucun vestige de ses anciennes fortifications.
    Revenant à l'est vers Pondichéry, on rencontre les ruines de Gingi, autrefois considérée comme la plus forte place du Carnatic. Elle se composait de trois montagnes formant une citadelle indépendante. La plus élevée et la plus importante est formée par un immense rocher absolument à pic de tous côtés, sauf du côté de la montagne voisine, dont le prolongement est séparé du rocher par un précipice sur lequel était jeté un pont-levis. Les ouvrages qui défendaient l'accès de cette triple forteresse, s'ajoutant à ce qu'a fait la nature, la rendaient absolument imprenable aux indigènes, si ce n'est par la trahison ou la famine. L'espace compris entre les trois montagnes était lui-même fortifié et renfermait la ville proprement dite. On y voit des ruines très curieuses, entre autres celles d'une magnifique et vaste pagode, en pierres de taille et contenant une série de colonnes monolithes, sculptées avec un art perdu aujourd'hui dans l'Inde.
    C'était et c'est encore un endroit très insalubre, surtout à cause des eaux qui, descendant des montagnes, sont mélangées de sel et de détritus. Les Français, dit-on, y ont perdu, de la fièvre, au moins 1200 hommes pendant les 11 ans qu'ils l'ont occupée, quoiqu'ils n'y tinssent jamais plus de 100 soldats européens à la fois. Tout le pays environnant était couvert de broussailles, repaires de tigres et d'animaux malfaisants. Aujourd'hui, la culture a pris la place des forêts ; les tigres ont disparu ; mais la contrée est encore regardée comme malsaine, et non sans raison.

    La première construction de la forteresse de Gingi remonte, dit la tradition locale, aux souverains appelés Chola on Soja, qui régnaient sur cette partie de l'Inde au commencement de l'ère chrétienne. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut construite vers le milieu du 15e siècle par un des lieutenants du Roi de Vyanagar. Après des vicissitudes variées, elle devint, à la fin du 17e siècle, la première résidence des nababs du Carnatic. En 1750, elle fut prise d'assaut par les Français. En 1752, les Anglais songèrent à en faire le siège ; mais, ayant calculé sa force, ils jugèrent prudent d'y renoncer. En 1761, après la prise et la destruction de Pondichéry, le colonel Coote envoya une partie de ses soldats contre Gingi : grâce à la trahison des troupes indigènes, les Anglais s'emparèrent de la ville basse et de la forteresse du sud ; les deux autres résistèrent pendant plusieurs mois ; enfin n'ayant aucun espoir d'être secourus, les Français qui les défendaient, réduits à une poignée d'hommes, firent une capitulation honorable.
    La place fut occupée par les Anglais jusqu'en 1780. A cette époque, elle tomba entre les mains d'Hayder Ali, souverain du Mayssour. Mais à la mort de ce prince, elle revint aux Anglais qui la démantelèrent, ou plutôt qui l'abandonnèrent, laissant au temps le soin de la détruire ; et il faut avouer qu'il s'en acquitte merveilleusement ; des arbres et des lianes ont crû dans les interstices des rochers et des pierres et, en grossissant il les font éclater, les brisent et les renversent ; de telle sorte que de tous les monuments gigantesques et merveilleux, qui ornaient Gingi, il n'en reste plus un seul intact.
    Dans les environs de Gingi, on trouve un assez grand nombre de villages chrétiens, presque tous de parias ou cordonniers. Ce n'est pas que tous fassent des souliers, loin de là, mais ils appartiennent à la caste qui est considérée dans l'Inde comme plus vile et plus basse encore que celle des parias.

    Plus près de Pondichéry, se trouve Tindivanam, où l'on voit encore les ruines d'un fort en terre, qui fut occupé quelque temps par les Français, et qui tomba au pouvoir des Anglais après la défaite de Vandivash.

    A l'est, se voit la montagne de Péroumal Covil, célèbre par sa pagode dédiée à une déesse nommée la grande dame. Jadis il y avait là une forteresse, dont quelques ruines existent encore. Lorsqu'après sa défaite à Vandivash, le comte de Lally se repliait sur Pondichéry, il persuada au commandant indigène de cette place d'y recevoir un corps de troupes françaises ; bien que l'espace fût très restreint dans le fort, les Français arrêtèrent bravement les Anglais durant plusieurs jours. Mais la trahison ayant livré à ces derniers les fortifications inférieures, et les assiégés manquant absolument de munitions et de vivres, la place fut obligée de se rendre. C'était en mars 1760 ; au mois de janvier 1761, Pondichéry était prise et entièrement détruite par les Anglais.
    Un groupe de pauvres chrétiens parias, comptant plusieurs centaines d'âmes, s'est réfugié à quelque distance de Péroumal Covil.

    Dans la direction ouest, de Pondichéry, se trouve d'abord le village de Valdaour, qui devrait encore appartenir à la France, si le traité de rétrocession de 1815 avait été fidèlement exécuté, ou plutôt si les agents français chargés de le négocier et de l'exécuter avaient mieux connu le pays.
    Un fort assez considérable y fut augmenté par Dupleix. Les Français y entrèrent en 1750, mais il ne devint leur possession que plus tard, et leur fut enlevé en 1760, avant le siège de Pondichéry.
    Autour de Valdaour s'étend un banc de sable qui contient des fossiles en grande quantité ; un peu plus loin, au village de Tirouvicarey, on voit des pétrifications remarquables de troncs de tamariniers. On pense que ces pétrifie cations ont été produites par des éruptions volcaniques dont on croit remarquer les traces dans le voisinage.

    En inclinant vers le nord, on atteint une montagne ou masse de rochers, dont le sommet supporte les restes d'une fortification considérable ; on l'appelle Tiagar Dourougam, ou simplement Dourougam. En 1757, les Français l'attaquèrent peur la première fois, mais sans succès. Ils y retournèrent en 1759, battirent les Anglais et occupèrent la place, d'où ils dominèrent tout le pays. Assiégés à la fin de 1760 par un corps anglais, ils se défendirent jusqu'à la chute de Pondichéry, après laquelle ils se rendirent.
    Plusieurs chrétientés, dont quelques-unes florissantes et nombreuses, se groupent dans le voisinage autour de Chellambaram ; on y compte quelques chrétiens parias. Enfin, non loin de là sont encore deux forteresses, celle d'Attour et celle de Chengarry-Dourougam qui furent occupées par les Français, sans être leur propriété, mais pour le compte des rajahs du Mayssour.

    Chengarry-Dourougam est à l'extrémité occidentale du diocèse, du côté du Coïmbatour. Vers le sud-est, à Viridachellam, village important dont la pagode fortifiée, fut un poste considérable durant la guerre du Carnatic entre les Français et les Anglais. Dupleix s'en empara en 1753, mais les Anglais le reprirent en 1760, après avoir chassé les Français de Chellambaram. Ce point aussi nommé Sidambaram se trouve à moitié chemin sur la route de Pondichéry à Karikal, c'est une ville de 12 à 15 mille habitants ; située au milieu d'une contrée bien irriguée et fertile, elle est le centre d'un commerce assez considérable et tire surtout son importance de sa pagode, une des plus belles et des plus vastes de l'Inde méridionale ; le mur d'enclos a 640 pieds de l'est à l'ouest, et 500 du nord au sud. Au milieu de chaque face de cet enclos et dans la direction des quatre points cardinaux, s'ouvrent quatre grandes portes, surmontées de tours ou pyramides qui ont 120 pieds de haut. Comme presque toutes les grandes pagodes, elle a trois enceintes. Dans l'intérieur se remarquent des monuments variés, des galeries couvertes soutenues par des piliers monolithes sculptés avec art, des sanctuaires nombreux, des étangs ou réservoirs entourés d'escaliers de granit, des kiosques soutenus par des colonnes de pierre ou par des éléphants taillés dans le granit. Les bases des murs d'enceinte et des tours sont également de granit : ce qui est d'autant plus remarquable qu'il n'y en a point à plusieurs milles de distance et qu'il a fallu apporter de loin, on ne sait pas par quels moyens, les blocs immenses qui ont servi à ces travaux.
    La pagode de Chellambaram devint une place de guerre, fort disputée entre les deux nations qui visaient à la suprématie dans l'Inde. Les Français s'en emparèrent en 1753, et la gardèrent jusqu'en 1760.
    Hayder Ali, rajah du Mayssour et allié des Français, la reprit plus tard, y défit en 1781 le fameux colonel Coote, mais fut contraint de l'abandonner à son tour après avoir été battu par le même Coote auprès de Porto-Novo.

    Porto-Novo ou Feringui Pettey (ville des francs ou européens) ne paraît pas avoir appartenu aux Français, quoiqu'elle en porte le nom. Au nord-ouest, est situé Tirouvady, gros village qui possédait jadis une forteresse. Dupleix, gouverneur de Pondichéry, s'en empara d'abord en 1750, y remporta ensuite une victoire signalée, le perdit en 1752, le reprit en 1753 ; mais les Anglais en devinrent définitivement maîtres en 1759 et s'y maintinrent, en dépit d'un échec grave qu'ils y subirent en 1760.

    Tirouvady, sans importance par lui-même, en avait une assez considérable par sa position d'avant-poste de Goudalour, jadis l'un des boulevards de la puissance anglaise dans l'Inde.

    Goudalour (que les Anglais écrivent Cuddalore) est situé à 16 milles au sud de Pondichéry, sur le bord de la mer, à l'embouchure du Goudalum. Cette rivière forme à ce point une île, sur laquelle les Anglais construisirent un fort qu'ils appelèrent fort Saint David. Après la prise de Madras par La Bourdonnais en 1748, Goudalour devint le chef-lieu des possessions anglaises de ce côté de l'Inde. Dupleix essaya en vain à plusieurs reprises d'y pénétrer. Lally-Tollendal fut plus heureux en 1758 ; il s'empara de la ville et du fort, et rasa celui-ci jusqu'aux fondements. Par représailles, le colonel Eyre Coote, ayant pris Pondichéry en janvier 1761, la rasa aussi entièrement. En 1783, le français Bussy reprit Goudalour. En 1783, les Anglais en firent le siège et y furent cruellement battus. Le bailli de Suffren délit la flotte anglaise, en vue de la ville. Mais la paix ayant été conclue entre l'Angleterre et la France, Goudalour fut rendu aux Anglais.
    Un moment, mais un moment seulement, de 1750 à 1761, nous parûmes balancer la fortune anglaise dans ce pays ; ce rayon de prospérité fut l’œuvre presque uniquement de Dupleix, habile et profond politique et grand guerrier. Rappelé en France, traité presque en rebelle, il ne put réaliser ses plans pour la grandeur de son pays dans I'Inde, et les vit abandonnés par le gouvernement de Louis XV. Pauvre France !

    1904/359-367
    359-367
    Inde
    1904
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