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Allocution prononcée en la fête de saint François-Xavier

Allocution prononcée en la fête de saint François-Xavier PAR M. LESSERTEUR Directeur du Séminaire des Missions Etrangères. Chaque année depuis la fondation de l'oeuvre de la Propagation de la Foi, les Conseils centraux célèbrent solennellement dans l'église des Missions Etrangères la fête de saint François Xavier1, patron des Missions. Cette année, ainsi que l'année dernière, M. Lesserteur, un des directeurs de notre Séminaire, a sur la demande du Conseil central de Paris, prononcé une allocution; nous sommes heureux de la reproduire.
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    Allocution prononcée en la fête de saint François-Xavier

    PAR M. LESSERTEUR

    Directeur du Séminaire des Missions Etrangères.

    Chaque année depuis la fondation de l'oeuvre de la Propagation de la Foi, les Conseils centraux célèbrent solennellement dans l'église des Missions Etrangères la fête de saint François Xavier1, patron des Missions. Cette année, ainsi que l'année dernière, M. Lesserteur, un des directeurs de notre Séminaire, a sur la demande du Conseil central de Paris, prononcé une allocution; nous sommes heureux de la reproduire.

    MONSEIGNEUR2,
    MESSIEURS,
    MES CHERS AMIS,

    Que de fois nos aspirants à l'apostolat, ou nos jeunes missionnaires, avant de quitter à jamais la France, ne s'entendent-ils pas faire, même par des chrétiens, qui s'imaginent leur témoigner ainsi de l'intérêt, la réflexion suivante : « Qu'allez-vous faire au milieu des sauvages ? Vous allez les troubler dans leur bonne foi et leur quiétude ! Ne vous donnez donc pas tant de peine! Laissez-les tranquilles. Ils sont bien heureux comme ils sont ! »

    1. La fête de saint François Xavier est le 3 décembre, mais à cause du premier dimanche de l'Avent elle a été, cette année, célébrée le 4.
    2. Mgr Bottero, évêque de Kumbakonam.

    Pour peu que l'on prêtât l'oreille à ces insinuations de l'égoïsme et de la paresse, c'en serait fait de l'apostolat catholique, et l'oeuvre admirable de la Propagation de la Foi, dont le monde entier ressent les bienfaits, n'aurait plus de raison d'être.
    Non ! Nous ne cesserons pas de répondre à ce que nous croyons être l'appel du divin Maître, et nous continuerons à aller de l'avant et à tout braver, même la mort, s'il le faut, pour essayer de faire luire la lumière aux yeux de nos frères les plus déshérités. Nous avons conscience de posséder la vérité, et nous sommes sûrs, en la leur transmettant, de leur procurer en même temps le bonheur véritable, non seulement plus tard dans le Ciel, mais encore dès cette vie ici-bas. Ce serait donc de notre part un crime de suprême égoïsme, je dirais presque un crime de lèse humanité, que de nous abstenir de leur communiquer le trésor qui est entre nos mains, et de rester chez nous. Il n'en sera pas ainsi.
    Quand je dis nous, Messieurs, j'entends nous autres missionnaires, de tous les Ordres et de toutes les Congrégations, mais aussi vous, Messieurs les membres des Conseils centraux de la Propagation de la Foi, qui êtes non seulement des apôtres par le coeur et par le désir de réaliser le voeu le plus ardent du céleste Père de famille, mais qui êtes de plus, sous un certain rapport, les pères des missionnaires, en étant leurs pourvoyeurs.
    L'année dernière, en pareille circonstance, nous avons vu que l'Oeuvre de la Propagation de la Foi a, pour premier but, de prendre l'intérêt de Dieu, qui prime tous les autres, en favorisant l'extension de son règne sur la terre, et en procurant le salut de tous les pauvres infidèles, qui sont encore en dehors, et bien éloignés, du bercail du divin Pasteur.
    Nous verrons aujourd'hui que cette oeuvre bénie contribue, pour une très large part, à répandre le bonheur parmi les mille millions de païens que l'on rencontre encore, à l'heure présente, sur la surface de notre globe.

    C'est le 'christianisme qui, en adoucissant les moeurs, a fait reculer la barbarie, et a fait régner, à sa place, la vraie liberté, la justice, le dévouement et la charité sous toutes ses formes. Et lorsqu'il perd de son influence quelque part, la barbarie réapparaît aussitôt et regagne du terrain.
    Oui ! Cest le christianisme autrement dit sous sa forme concrète, l'Eglise catholique qui a introduit dans le monde païen le respect de la vie et de la dignité humaine ; qui a relevé la femme au rang d'honneur que, de par la nature, elle doit occuper dans la société, à titre d'épouse et de mère ; qui a fait revivre la notion de la justice, étouffée depuis longtemps par la prédominance universellement admise de la force brutale sur le droit ; qui a délimité enfin, pour toutes les conditions sociales, les droits et les devoirs de chacun, de telle sorte que la stricte observation de ces règles doit infailliblement produire la paix, l'union et la douce harmonie, parmi tous les hommes, c'est-à-dire le bonheur sur la terre.
    « Chose admirable ! s'écriait, un grand philosophe qui fut, en même temps, un homme de bien, Montesquieu, la religion chrétienne qui ne semble avoir pour objet que la félicité de l'autre vie, fait notre bonheur dans celle-ci ».
    Avant que la loi du Christ ait commencé à être propagée sur la terre, quel était l'état des sociétés païennes, non pas seulement chez les hordes sauvages, mais au sein des civilisations les plus raffinées, et chez les peuples de la culture intellectuelle la plus haute et de la vie artistique la plus intense ? La condition de plus de la moitié de la population clans l'Europe civilisée était de vivre en esclavage.
    Or, savez-vous ce qu'était cet 'être, que l'on achetait à vil prix sur l'agora d'Athènes ou le forum romain, et que l'on appelait un esclave ?
    Interrogez la Grèce, cette patrie de la politesse, de l'élégance et du bon goût. Aristote vous dira : « L'esclave est la propriété illimitée et sans restriction de son maître » Hésiode vous exprimera la même pensée sous une forme un peu plus brutale : « L'esclave est au riche ce que le boeuf est au pauvre ». Demandez ensuite aux 200.000 ilotes comment ils sont traités par les 32.000 Spartiates, leurs maîtres, et ils vous répondront qu'ils s'estimeraient bien heureux s'ils étaient traités aussi bien que les animaux.
    D'Athènes et de Sparte, passez à Rome. Là, vous entendrez le rigide Caton assimiler l'esclave au bétail de ses étables et se glorifier de cet ignoble capital, en disant avec emphase : « Je possède 400.000 esclaves ». Pour Varron, les esclaves sont plutôt des instruments de travail que des travailleurs ; ce sont simplement « des machines à voix humaine ». Plaute les appelle « une race digne seulement de porter la chaîne ». Les esclaves qui travaillaient à la terre avaient constamment les fers aux pieds : pour toute nourriture, on leur donnait un peu de pain, d'eau et de sel : la nuit, on les renfermait dans des souterrains qui ne recevaient d'air que par une lucarne pratiquée à la voûte de ces cachots.
    Je n'en finirais pas si je voulais simplement énumérer toutes les atrocités que l'on se permettait impunément, et souvent sans motif, à leur égard ; comme ce sénateur, Flaminus, qui faisait mettre à mort un de ses esclaves, simplement pour satisfaire la curiosité d'un de ses complaisants, qui n'avait jamais vu tuer un homme, ou encore comme ce Pollion, l'ami d'Auguste, qui, pour entretenir les murènes de ses viviers, leur faisait jeter des esclaves en pâture.
    En un mot, la vie de l'esclave dépendait uniquement du bon plaisir de son maître, car, d'après la législation alors en vigueur, l'esclave n'avait absolument aucun droit.
    Ce mépris de la vie et de la dignité humaine ne s'arrêtait pas là, et se rencontrait encore vis-à-vis tous les citoyens. C'était une chose assez ordinaire que l'on égorgeât 5000, 6000, 10000 20000 personnes de tout rang, de tout sexe et de tout âge, sur un soupçon de l'empereur; et les parents des victimes ornaient leurs maisons de feuillages, baisaient les mains du tyran, et assistaient à ses fêtes !
    Pour ce qui concernait les gladiateurs, ce mépris de la vie humaine prenait des proportions vraiment colossales. On les nourrissait exclusivement pour ces effroyables tueries, que l'on appelait les jeux du cirque, et pendant lesquels ils étaient condamnés à. s'entre-tuer, ou à être déchirés par la dent des bêtes féroces, pour l'unique plaisir des spectateurs, au premier rang desquels figuraient les vestales. 20000 ou 30000 hommes étaient quelquefois ainsi sacrifiés dans l'espace d'un mois.
    Et que l'on ne croie pas que ces horribles boucheries aient seulement été ordonnées par deux ou trois monstres en détire. Les plus doux princes les décrétaient avec la plus parfaite tranquillité d'âme. César, dans un seul jeu du cirque, livre à la mort 20000 gladiateurs. Trajan, à l'occasion de son triomphe sur les Daces, donne des spectacles qui se prolongent pendant 123 jours, et pendant lesquels s'entre-déchirent 10 000 gladiateurs et 11000 bêtes féroces. A ce sujet, Pline trouve encore le moyen de féliciter Trajan pour son humanité, parce qu'il n'avait pas imité un de ses prédécesseurs, Caligula, qui, lui, avait fait jeter des spectateurs dans l'arène.
    Voilà les horreurs que la religion catholique s'est efforcée de supprimer, partout où elle s'est introduite, de tout temps, mais surtout de nos jours, par le concours effectif des missionnaires et de l'Oeuvre de la Propagation de la Foi !
    L'esclavage, en effet, continue à exister, plus ou moins, presque partout dans le monde païen. De vastes contrées étaient encore naguères, en Afrique, le théâtre des sinistres exploits de ces monstres à face humaine, les marchands d'esclaves, qui pourchassaient, avec la dernière cruauté les pauvres nègres inoffensifs, pour aller ensuite les vendre, comme un vil bétail, sur les marchés publics de la côte. Tout le monde a encore présente à l'esprit la croisade prêchée avec tant de zèle apostolique par le grand cardinal Lavigerie, à la suite de laquelle fut fondée une des petite soeurs cadettes de l'Oeuvre de la Propagation de la Foi, l'Oeuvre anti-esclavagiste.
    La Propagation de la Foi n'avait pas attendu ce moment pour tâcher de faire disparaître de l'humanité cette plaie honteuse. Sans parler du grand nombre d'esclaves rachetés ou délivrés par les missionnaires, ceux-ci ont toujours lutté de toutes leurs forces tant contre l'esclavage que contre les sacrifices humains et l'anthropophagie. Au Dahomey, dans les îles de l'Océanie, à l'Oubangui, et dans bien d'autres lieux, ils ont réussi, par leur douce influence autant que par leur prédication directe, à extirper presque complètement ces coutumes atroces; et dans plusieurs de ces pays qui étaient devenus de véritables succursales de l'enfer, la tranquillité a reparu, et la douceur de vivre remplacé l'épouvante et le désespoir.
    Vers la fin du XVIIIe siècle, pendant les convulsions de la tourmente révolutionnaire, les disciples des philosophes et des encyclopédistes crurent s'acquérir un titre impérissable à la reconnaissance du genre humain, en déclarant solennellement que tous les hommes avaient droit à la liberté, à l'égalité, à la fraternité. Je ne discute pas l'étrange inconséquence par suite de laquelle ces nouveaux apôtres mettaient leurs actes si peu en accord avec leur doctrine ; je me contente de remarquer que l'Eglise n'avait pas attendu cette déclaration pour inaugurer Père de la vraie liberté et du respect de la dignité humaine dans le monde.
    L'Oeuvre de la Propagation de la Foi contribue aussi au bonheur d'une grande partie de l'humanité par le relèvement de la femme. Non seulement parmi les sectateurs de Mahomet, mais encore à peu près partout au sein du paganisme, la femme, en raison de sa faiblesse, est considérée comme un être inférieur, et par suite soumise à toutes les brutalités et à toutes les ignominies : elle est presque toujours traitée en bête de somme, souvent même en esclave, et comme telle, condamnée à subir toutes les déchéances et les dégradations.
    C'est l'Eglise catholique seule qui, par la prédication de ses missionnaires, et par conséquent aussi par l'Oeuvre de la Propagation de la Foi, arrive à, relever le niveau de la dignité de la femme, et fait fleurir, relativement à son sexe, le règne de la vraie égalité.
    Mais c'est surtout sous le rapport de l'amour du prochain et de la vraie charité que l'Oeuvre de la Propagation de la Foi se distingue, et fait couler à pleins bords un fleuve de joie, de bien-être et de doux réconfort sur tout ce que la terre compte de plus faible, de plus malheureux, de plus infortuné.
    Avant la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ le coeur humain était fermé à tout sentiment de pitié et de compassion. Sénèque, qui a pourtant écrit trois traités De la consolation, appelle la pitié « le vice d'une âme faible ». Le sage Marc-Aurèle ne voulait pas qu'on se lamentât avec ceux qui souffrent. Un autre empereur, Galère, rassemblait les mendiants sur des barques, et ordonnait de les couler à fond.... La société d'alors résumait en un mot son état d'âme, par la bouche d'un autre de ses empereurs : « Les pauvres nous incommodent ». « Nobis graves sunt ».
    Aussi n'est-il pas étonnant si, parmi les institutions du paganisme, on n'en trouve aucune qui ait été fondée par les ministres de la religion ou par les chefs du gouvernement, à l'effet de secourir les malades, les infirmes, les vieillards, ou soulager les infortunes de n'importe quelle sorte.
    On comprend, dès lors, que Notre Seigneur Jésus-Christ en recommandant à ses Apôtres l'amour du prochain, leur ait dit : « Je vous donne un précepte nouveau, celui de vous aimer les uns les autres ». Rien, en effet, ne pouvait, être plus nouveau qu'un tel ordre, ni rien de plus inattendu pour un monde rongé par l'égoïsme, que l'apparition d'une société fondée sur la douceur, sur le sacrifice de soi aux autres, sur le dévouement jusqu'à la mort.
    Désormais le malheureux sera pour le chrétien une chose sacrée res sacra miser et, dans l'Eglise, les pauvres obtiendront un rang privilégié, une place d'honneur. Pour eux, on élèvera de véritables palais, où seront soulagées toutes les infortunes ; pour eux, on créera des Ordres religieux d'hommes et de femmes, qui ne se proposeront pas d'autres but que de les servir, comme des serviteurs servent leurs maîtres.
    Dans nos pays civilisés, les institutions charitables de ce genre existent en grand nombre : c'est l'héritage de la bienfaisance chrétienne des nombreuses générations qui se sont succédé durant les siècles passés. Dans les pays païens au contraire, il n'existe rien d'analogue : tout est à, créer, et, le plus souvent, par le missionnaire abandonné à ses propres ressources.
    Arrêtons-nous un instant ici ! Nous voici en présence de ce que j'appellerai la merveille des merveilles ! Un missionnaire, réduit à un minimum de ressources, qui ne suffirait pas à un autre pour l'empêcher de mourir de faim, trouve non seulement le moyen de subsister, mais encore de créer et de faire vivre une foule d'oeuvres de bienfaisance ! Ah ! Messieurs, c'est que l'argent de la Propagation de la Foi, l'argent que vous nous procurez, est un argent béni, un argent sacré dans son origine, par les sacrifices dont il est le fruit et par l'amour de Dieu dont il est le gage ! Aussi, ne soyons pas surpris si cet argent opère des prodiges.
    Dénombrez, si vous le pouvez, toutes les oeuvres de charité et de dévouement par lesquelles les Missionnaires portent secours aux enfants voués à une mort certaine, aux vieillards infirmes qui appellent à grands cris la fin de leurs tourments, aux orphelins délaissés, aux affamés, aux miséreux, aux malades atteints de toutes espèces de maladies, même les plus horribles, les plus épouvantables, les plus contagieuses.
    II n'est peut-être pas un missionnaire qui, dans l'ingéniosité de son zèle et de sa charité, n'invente quelque nouveau moyen de secourir les misères qu'il rencontre sur sa route, et qui sont bien plus nombreuses en ces pays infidèles que dans nos pays chrétiens. Il n'élèvera pas sans doute, ce pauvre missionnaire, de palais, ni même une simple maison, ou un modeste asile, qui pourrait recevoir le nom de léproserie, d'hôpital, de crèche, d'orphelinat.... car ses ressources ne lui permettraient pas de le faire : il devra se contenter d'une hutte misérable pour recueillir et soigner ces êtres affreux, qui ne sont plus que des débris humains, ou peut-être même seulement d'un coin de la forêt, pour verser l'huile et le baume sur des plaies hideuses et sans nom ; mais, n'importe ! Il aura fait descendre un rayon de bonheur dans l'âme de ce sauvage, en qui la foi lui a fait reconnaître un frère, et il aura entrouvert devant ses yeux enchantés et ravis un coin du Ciel !
    Oui ! Que l'on dénombre, si l'on peut, toutes les oeuvres de charité qui, sous l'impulsion: de votre générosité, Messieurs, ont germé de toutes parts, sur les sols les plus ingrats et les plus inféconds, et que l'on nous dise combien de parcelles de bonheur tombent chaque jour dans des milliers de pauvres coeurs ulcérés et flétris, qui n'avaient peut-être jusques-là jamais goûté un seul instant de bien-être et de douce affection.
    Voilà comment l'Oeuvre de la Propagation de la Foi distribue à pleines mains le bonheur sur la terre !
    Que toutes ces gouttes de rosée céleste qui, par l'intermédiaire des missionnaires descendent journellement sur les clients de cette Oeuvre bénie, se réunissent, Messieurs, comme une nuée délicieuse au-dessus de vos têtes, et se répandent en pluie bienfaisante de grâces et de faveurs de toute sorte sur tous nos chers associés de la Propagation de la Foi, et, en particulier, sur vous, sur vos familles et sur tous ceux qui vous sont chers !
    Ainsi soit il.


    1906/19-27
    19-27
    France
    1906
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