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Élites Annamites

Élites Annamites
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    Élites Annamites
    Le peuple annamite, fortement constitué depuis longtemps, a actuellement ses élites. Et comment en serait-il autrement ? N'est-ce pas Confucius, le Saint, vénéré par tout l'Extrême-Orient, qui a proposé à l'homme, comme le but le plus noble qu'il pût atteindre, de se perfectionner, « de se fixer pour terme la plus haute perfection » ? Si les Annamites étaient fidèles aux enseignements du Maître qu'ils se sont donné depuis plus de vingt siècles, il n'y aurait pas de « masse » chez eux, il n'y aurait que de l'élite ; ou, pour employer les expressions imagées et fortes de Confucius, n'y aurait pas de « petits hommes », il n'y aurait que des hommes éminents.
    Hélas! En Annam, comme partout ailleurs, il y a la foule, la foule moutonnière, aux appétits matériels, et à l'intelligence obtuse. Mais il y a, il y a toujours eu les élites qui, disséminées parmi le peuple, y ont déterminé deux courants d'idées l'un pour la conservation des traditions, l'autre pour le progrès, pour la marche en avant.
    Et ces deux actions qui semblent contradictoires, mais qui turent accomplies par les mêmes hommes, nous représentent bien l'oeuvre des élites annamites de nos jours. Actuellement la société annamite, du nord au sud de la péninsule indochinoise, aussi bien dans les classes élevées que dans la plus intime des communautés villageoises, est tiraillée en deux sens contraires, le regret du passé et le désir du nouveau. Il en est partout ainsi, je suppose, dans le monde. Mais ce phénomène est frappant en pays annamite, parce qu'il y atteint, au moins de temps en temps et en certaines régions, un extrême degré d'acuité. Et même lorsqu'il ne sort pas du domaine de la conscience, ou qu'il est contenu dans les limites des conversations intimes, il n'en cause pas moins un grand trouble soit chez les individus en particulier, soit dans l'ensemble de la société.
    Ces deux courants d'opinions qui, comme je l'ai dit, ont toujours existé, mais qui s'harmonisaient jadis, se heurtent aujourd'hui, parce que les élites annamites qui, jadis, recevaient une seule formation et formaient un ensemble homogène, sont maintenant divisées: les unes portent encore la vieille empreinte du passé, les autres n'ont que les marques toutes fraîches de la formation présente ; les premières sont fidèles à l'idéal confucéen, les secondes sont fières de leurs connaissances importées d'Occident ; les unes estiment que la morale prime tout, les autres font passer , les progrès de l'intelligence avant le perfectionnement de la volonté. Bien entendu, les deux groupes ne sont pas nettement séparés : entre les deux évoluent des individus plus ou moins pénétrés à la fois des deux idéals et même l'on peut dire, que les tenants des vieilles idées qui ne sont pas plus ou moins influencés par les théories modernes, sont excessivement rares à l'heure actuelle. Mais il n'en est pas moins vrai que les élites annamites sont, à l'époque présente, partagées en deux camps, aux idées opposées, suivant la formation que chacun a reçue.
    Cela m'amène à dire quelques mots de cette formation.
    Anciennement, les éléments de la population qui constituaient l'élite, soit à la Cour ou dans la classe mandarinale, soit dans les simples villages, recevaient leur formation première dans leur famille.
    C'était tout d'abord une formation religieuse : pas de dogmes, pas de cathéchisme, pas de corps de doctrine. L'enfant voyait des faits religieux : les pagodons du village, les réunions rituelles où les anciens officient; surtout dans la maison, l'autel des Ancêtres, les offrandes faites, aux jours voulus, par le chef de famille entouré de son épouse et de tous ses enfants. Ces spectacles faisaient naître dans le coeur de l'enfant, la croyance aux êtres invisibles, qui sont étroitement associés à la vie de l'homme, et qui le dominent. Et, en même temps, ils inculquaient à l'enfant quelques principes élémentaires de morale religieuse ; le respect, au moins extérieur, pour les Génies et les Ancêtres, la crainte de les offenser, l'observance des rites.
    Cette morale assez formaliste, était élargie par l'action latente et continue du groupement familial sur l'enfant. L'Annamite, quel qu'il soit, fait partie d'un groupe, la famille au sens large, la parenté, fortement organise, uni étroitement par les liens du sang, par les intérêts matériels, par les croyances religieuses, par les liens moraux de l'esprit de corps. Chaque clan familial a ses grands hommes, mandarins authentiques ou simples notables de village. En tous cas, toute famille a ses Ancêtres, lesquels, même s'ils ne furent rien pendant leur vie, sont aujourd'hui les Ancêtres, c'est-à-dire des êtres surnaturels, presque des Dieux. Cet ensemble des vivants et des morts, constitue un groupe très honorable. On est lier d'appartenir à telle famille : il ne faut pas laisser amoindrir l'honneur de la famille, il ne faut pas déshonorer son clan, il ne faut rien faire surtout qui nuise à la réputation des Ancêtres. Chacun connaît le rôle important que la piété filiale joue en Extrême-Orient. Le terme de piété filiale est inexact, parce que trop restreint ; c'est piété familiale qu'il faut dire, car ce sentiment relie entre eux non seulement les enfants et leur père ou leur mère, et réciproquement, mais tous les membres du clan familial entre eux, depuis l'aïeul, souche commune, jusqu'au dernier des arrière petits descendants. Le plus grand crime que puisse commettre un enfant, c'est de manquer de piété filiale. Et comment blesse-t-on cette vertu ? De toutes sortes de manières. La piété filiale, en effet, telle que l'entendent les moralistes extrême-orientaux, est une vertu générale, universelle qui embrasse tous les actes de la vie. Mencius, le vieux philosophe chinois, déclare que « le devoir envers les parents est le fondement de tous les autres, devoirs ». Nous devons nous perfectionner, intellectuellement et moralement, pour honorer nos parents et améliorer le corps, l'âme, la vie qu'ils nous ont donnés. Un autre moraliste enseigne que « ce serait être dépourvu de piété filiale, que de ne pas être loyal envers le Souverain, de manquer de bonne foi envers ses amis, de ne pas être valeureux sur le champ de bataille ». La piété filiale, en effet, englobe tous nos devoirs envers nous-mêmes et toutes nos obligations envers les autres. En tout et partout, nous devons être dignes de nos parents, nous devons faire honneur à nos parents, nous ne devons commettre aucun acte qui puisse déshonorer notre famille.

    Tel était l'enseignement qui était donné, et qui est encore donné aux enfants, d'une façon générale, dans la famille annamite. Ces préceptes sont inculqués de vive voix, à un moment ou à l'autre, car les occasions sont nombreuses qui s'y prêtent. Mais c'est surtout un enseignement d'ordre pratique, un enseignement d'expérience, donné par les faits que l'enfant voit autour de lui, par les mille signes qui témoignent de la solide organisation, de la puissance, de la dignité, de la noblesse du clan familial auquel l'enfant a l'honneur d'appartenir.

    Cet enseignement pour ainsi dire naturel et empirique, était corroboré par l'enseignement des livres. Sans doute l'enfant meublait sa mémoire et développait l'acuité de son intelligence, il apprenait à développer une idée, ou à rédiger élégamment une pièce de poésie, il se familiarisait avec les grands hommes de l'antiquité chinoise. Mais, étant donné la tournure morale que prennent, dans les classiques et dans les livres sacrés de la Chine, non seulement les dissertations philosophiques, mais même les faits historiques, le jeune écolier s'imprégnait peu à peu, à mesure qu'il avançait dans l'étude des caractères chinois, des principes qui avaient fait la grandeur des dynasties anciennes de l'Empire du Milieu et qui faisaient encore la solidité de l'organisation administrative et familiale de la nation chinoise.
    N'exagérons rien. Il ne faudrait pas dire on l'a fait malheureusement que les caractères chinois avaient par eux mêmes une vertu moralisatrice, et que les préceptes de Confucius et des autres sages de la Chine exprimés en une langue différente, n'ont plus d'influence sur l'âme des enfants. La vérité n'est pas là. Ce qui faisait la force de l'enseignement ancien, au point de vue de la formation morale, c'est que cet enseignement était donné dans le cadre de la famille. Les écoles étaient des écoles familiales, des aides de la famille, qui faisaient partie intégrante de la famille. Les écoliers ne dépassaient pas la dizaine. Les enfants étaient constamment sous les yeux de leurs parents, ou, s'ils allaient étudier dans une maison voisine, sous les yeux d'amis de leurs parents, sous les yeux du maître, qui était considéré comme un second père. Les principes de morale que véhiculaient les caractères chinois, venaient s'enchâsser dans le cadre de la famille, qu'ils renforçaient, mais dont ils tiraient un supplément de force, peut-être même la plus grande partie de leur infiuence moralisatrice. Même lorsque l'enfant, appelé à de hautes destinées, allait poursuivre ses études ailleurs, aux écoles des centres administratifs, il n'échappait pas complètement à l'influence de la famille, bien qu'il s'en éloignât ; le clan familial l'enveloppait encore de son armature puissante, et continuait à diriger sa vie, surtout s'il gravissait les échelons de la hiérarchie mandarinale, car c'est dans cette classe de la société que la puissance de la famille atteint son point le plus élevé.
    Voilà comment, jadis, étaient formées les élites annamites : elles recevaient, dans le cadre de la famille, une éducation morale qui, peut-être, n'était pas très raffinée, qui restait loin de la délicatesse de conscience, mais qui imprégnait profondément tout l'individu, et cette formation morale était considérée comme devant primer la formation intellectuelle.
    Cette formation n'était pas le privilège d'une classe restreinte de la société. En Annam, en effet, les élites se recrutent dans tous les rangs de la population. Le fils du dernier des villageois peut devenir ministre d'Empire. Et soit qu'il s'agisse des conducteurs du peuple, de mandarins, de la famille royale, ou bien de simples notables de villages, dont l'influence ne dépasse pas les étroites limites de leur commune, toutes les élites recevaient la même formation, et considéraient le respect de soi, une vie digne et honorable comme le but que l'homme doit se proposer ici-bas.
    Il en fut ainsi pendant des siècles, pendant des millénaires.
    Les choses sont en train de changer. Les enfants qui, demain seront l'élite, une partie de ceux qui, déjà, sont l'élite, échappent à l'influence de la famille. Tantôt ils vont au loin, dans les villes, et sont enfermés dans de vastes casernes. Ils vont même en France, et, perdus dans ce monde nouveau, se donnent au premier venu. Même lorsque, par chance, ils ne s'éloignent pas de leur famille, ils sortent, pour faire leurs études, de l'ambiance de la famille. Même les écoles de canton, même les écoles de village, ne sont plus des écoles familiales. L'enfant y est livré à lui-même, livré à ses camarades, il n'est plus surveillé par ses parents, il n'est plus sous l'égide des Ancêtres. La famille, ce grand monde moralisateur, ne le façonne plus.
    Chose plus grave, dans la formation qu'il reçoit, ce n'est plus le souci de la perfection morale qui vient en premier lieu, c'est l'enrichissement de l'esprit. Et peut-être même convient-il de dire que la formation morale est complètement négligée. En tous cas, l'élève peut conclure avec logique, de la manière dont ses études sont ordonnées que tout ce qui regarde la conduite de la vie n'a pas grande importance. Les quelques préceptes de morale utilitaire qu'on lui a présentés parcimonieusement, car les programmes sont chargés, ont glissé sur lui comme tant de leçons qu'il oubliera, qu'il a déjà oubliées. Aucun n'a pénétré dans son coeur pour la vie.
    Il est bon de le répéter : n'exagérons rien. La Providence corrige, dans bien des cas, les pires erreurs des hommes. La nature humaine, si elle n'est pas foncièrement bonne, n'est pas non plus totalement mauvaise. Et l'individu, quelque indépendant qu'il soit devenu, n'échappe jamais complètement à l'influence de la famille. La Société, la vie commune, a aussi sa force moralisatrice. Bref, si la formation des élites nouvelles paraît inférieure à la formation traditionnelle, au point de vue moral, il ne s'ensuit pas nécessairement que tous les individus qui constituent ces élites nouvelles soient au-dessous des anciennes classes dirigeantes. Il y eut, dans le passé, des mauvais bergers. Et les jeunes générations sont fières de compter parmi elles des hommes chez qui une haute morale s'unit à une formation technique sans lacune.
    On me dira que je radote, que je ne suis pas de mon temps. Tout de même, quand je considère justement les difficultés auxquelles devront faire face les élites annamites modernes, je ne puis m'empêcher d'admirer les mobiles que le vieux Confucius proposait à ses contemporains : « La justice est beaucoup plus profitable à l'Etat que tes revenus » ; « Quiconque gouverne l'empire, doit se perfectionner lui-même » ; « Le sage par excellence peut déployer entièrement ses qualités naturelles... il peut faire que les autres déploient entièrement leurs qualités naturelles, que toutes choses servent à l'homme... il peut aider le ciel et la terre à conserver les êtres, il peut être associé au ciel et à la terre» ; « les anciens princes, pour faire briller les vertus naturelles dans le coeur de tous les hommes, s'appliquaient auparavant à bien gouverner chacun sa principauté ; et, pour cela, ils mettaient auparavant le bon ordre dans leur famille ; et, pour atteindre ce but, ils travaillaient auparavant à se perfectionner eux-mêmes ».

    Voilà des principes réconfortants. On a confiance dans les hommes qui y conforment leur vie et qui se basent sur eux pour conduire les autres. Ce sont des principes qui ne perdent jamais leur valeur ; au ve siècle avant Jésus-Christ, leur efficacité était aussi grande que de nos jours. Plût à Dieu qu'ils dirigent les élites annamites de nos jours, comme ils éclairaient les méditations des grands féodaux contemporains de Confucius.

    C'est que l'oeuvre qui attend les conducteurs du peuple annamite, à l'heure actuelle, est bien délicate et bien lourde. Il s'agit en effet, de diriger un peuple que l'on dit, ordinairement, passif, craintif, servile, mais qui, l'histoire le prouve, s'est toujours montré entreprenant, batailleur, conquérant, frondeur, révolutionnaire. Et ces qualités, ou si l'on veut, ces défauts, sont aujourd'hui exaspérés, en certains milieux, par les circonstances actuelles. Il faudra préparer un statut politique qui satisfasse à la fois les désirs et les aspirations légitimes, les intérêts de la nation annamite et de la France ; il faudra amener une fusion entre l'élément autochtone et l'élément français. Oh ! Comme on fera bien de se rappeler la maxime de Confucius, que « la justice est beaucoup plus profitable à l'Etat que les richesses » ! Et comme le précepte de « se perfectionner soi-même » aura de la valeur !
    Il n'est pas sans intérêt de jeter un coup d'oeil sur le passé. Nous pourrons peut-être y saisir certaines indications au sujet de l'avenir.
    L'action des élites anciennes s'est manifestée, en terre annamite, dans le sens de la conservation, de la stabilité. Conservation des moeurs et des coutumes, des traditions, de l'organisation politique, des croyances. Nécessairement, il y a eu des changements, un certain progrès, une marche en avant, mais fort lente, et toujours plutôt amenée par des causes externes. Mais la tendance générale a été, depuis de longs siècles, le maintien de ce qui existait. Nous ne devons pas nous en étonner. Le Maître dit : « Je transmets les enseignements des anciens et n'invente rien de nouveau. Je m'attache à l'antiquité avec confiance et affection ». Et encore : « Occuper les mêmes places que les Ancêtres, accomplir les mêmes Cérémonies, exécuter les mêmes chants..., c'est la perfection de la piété filiale ». Ces principes de Confucius ont régi de tout temps l'activité des élites annamites.
    Evidemment, on ne progresse pas vite, dans ces conditions. Mais, par ailleurs, quelle solidarité dans les assises de la famille, de la société, de l'Etat !
    De nos jours, les jeunes élites ne sont plus coutumières de ces sages maximes. Si, jadis, on avait à regretter un conservatisme exagéré, il faut craindre aujourd'hui une marche en avant trop brusque, des effets désordonnés vers un mieux hypothétique. En Annam, comme dans tous les pays d'Extrême-Orient, on brûle les étapes, et on pense qu'il reste encore trop de relais. On voudrait être arrivé avant même d'être parti. La marche, même accélérée, est un effort que l'on voudrait supprimer totalement. Il est douteux que ce régime, contre nature pour les individus, soit profitable à un peuple.
    Il est donc à souhaiter que les élites modernes restent fidèles à l'ancien idéal de l'âme annamite, de l'âme extrême-orientale, et fassent porter leurs efforts dans le sens de la conservation ; qu'elles conservent tout ce qu'elles pourront de l'ancienne organisation, au moins les éléments les plus importants, la famille, le sens de l'autorité, le respect de soi-même, la dignité de la vie. Mais que, d'un autre côté, elles corrigent, par une large ouverture d'esprit, par une compréhension intelligente des nécessités du moment, par un sage adaptation aux circonstances, ce que le traditionalisme confucéen avait de paralysant.

    Il fut un moment dans l'histoire d'Annam, où les élites, sous ce point de vue, manquèrent totalement à leur devoir. On était dans le premier quart du XIXe siècle. La nation annamite, longtemps divisée en deux royaumes ennemis, longtemps secouée par des guerres intestines, venait de reconquérir son unité. Et elle était sortie victorieuse de la tourmente, grâce aux secours d'éléments étrangers : des officiers français, venus à la suite de l'évêque d'Adran, avaient appris aux Annamites à se battre, à se défendre, à attaquer, à construire des citadelles, à équiper une flotte. Ils ne demandaient qu'à parfaire leur oeuvre, et à conduire leurs élèves dans la voie du progrès, à les initier à toutes les branches du savoir. Une partie des élites, à la Cour, et dans les provinces, attendait avec impatience cette rénovation. Hélas ! Une autre partie, la plus importante, jugeait que ce serait là la ruine de la nation annamite, la perte de son idéal séculaire ; les souverains qui régnaient à Hué eurent le tort de se montrer encore plus intransigeants que leurs sujets, et une longue période de xénophobie rageuse vint détruire tous les espoirs que l'on avait un instant conçus. A quel point de civilisation ne serait pas parvenue aujourd'hui la nation annamite, si, un demi-siècle avant le Japon, et sans révolution violente, sans brusque changement, ses élites ne s'étaient pas opposées d'une façon brutale à son entrée dans la zone d'influence des nations occidentales !
    Ce juste milieu nous revenons à Confucius, qui, on le sait, a donné ce titre à un de ses livres ce juste milieu entre un conservatisme arriéré et une hâte fébrile à rejeter le passé, c'est, semble-t-il, un rôle qui est réservé aux élites chrétiennes.
    Il y a des chrétiens disséminés dans la masse annamite, depuis trois siècles. Aujourd'hui, ils sont dans la proportion de un sur dix environ. Ces chrétiens, on peut dire que, par le fait même qu'ils sont chrétiens, ils constituent déjà une élite dans la nation. En énonçant cette assertion, je n'ai pas la moindre intention de rabaisser, de mépriser les élites non chrétiennes. Mais je veux faire remarquer que la religion chrétienne, soit à cause de ses dogmes, soit surtout à cause de ses principes de morale et de la façon dont elles les inculque à ses adeptes, met dans le cur de ceux-ci, dans leur esprit, un élément qui les élève au-dessus d'eux-mêmes, au-dessus de leurs compatriotes. Le chrétien, s'il pratique vraiment sa religion, a pour tout l'ensemble de ses actes, pour sa vie entière, une délicatesse de conscience, des scrupules qui le distinguent des non chrétiens. Et même s'il se montre infidèle aux préceptes qu'on lui a inculqués, il conserve toujours au fond de lui-même, cette « mèche fumante », non complètement éteinte, dont parle l'Evangile, et qui est un gage de résurrection. C'est dans ce sens que la partie chrétienne de la nation annamite peut être considérée comme formant, dans son ensemble, une élite.
    Mais dans cette élite au sens large, il y a des élites : notables de villages, grands mandarins, surtout le clergé indigène. Tous les membres de ces divers groupes sont, respectivement, plus ouverts aux idées occidentales que les non chrétiens de même classe, soit à cause de leurs croyances, des préceptes de morale qui dirigent leur vie et de leurs pratiques religieuses, soit à cause de leurs rapports constants avec le clergé européen, et du lien spirituel qui les unit à la chrétienté entière, à Rome, à la France. Ils sont plus aptes à recevoir les ferments de progrès. Et surtout, chose importante, ils sont plus aptes à faire le départ entre les éléments vraiment utiles, sains, et les éléments trompeurs, qui n'amèneraient qu'un progrès factice, ou momentané, ou relatif, générateur de ruines morales et de bouleversements politiques.
    Mais, en même temps qu'ils possèdent cette largeur de compréhension, ils sont imprégnés du sage esprit conservateur qui caractérise la religion chrétienne et le catholicisme en particulier. Et de même qu'ils savent choisir parmi les nouveautés, ils savent aussi discerner, dans le legs du passé, ce qui est à rejeter et ce qui mérite d'être retenu.
    De plus, pour toucher à une question brûlante, ils sont ardemment et profondément patriotes ; s'ils pensent à un Annam maître de lui-même, ils noublient pas ce que l'Occident, et, en particulier la France, a fait pour eux.
    Telles sont les raisons qui assurent aux élites chrétiennes en pays annamites, un grand rôle, soit à l'époque actuelle, soit pour les temps qui viennent. Puissent-elles se montrer dignes de ce que l'on attend d'elles (1) !

    L. CADIÈRE.

    (1). Semaine sociale de Marseille, 1930. Le problème social aux Colonies.

    1931/244-255
    244-255
    Vietnam
    1931
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