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Adieu d'une mère à son fils missionnaire au Chau-Laos

Adieu d'une mère à son fils missionnaire au Chau-Laos Sous ce titre, nous avons donné dans notre dernier numéro une poésie émouvante dont nous n'avons indiqué ni l'auteur ni la destinataire. Réparons cet oubli. Cette pièce est de Marie Jenna qui la dédia à la mère d'André Tamet, de Saint Etienne, parti pour le Tonkin en Novembre 1881. En 1883 il fut envoyé par Mgr Puginier à la mission récemment fondée au Châu-Laos, région à cheval sur la ligne de partage des eaux, sur le versant annamite et le versant laotien.
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    Adieu d'une mère à son fils missionnaire au Chau-Laos

    Sous ce titre, nous avons donné dans notre dernier numéro une poésie émouvante dont nous n'avons indiqué ni l'auteur ni la destinataire. Réparons cet oubli. Cette pièce est de Marie Jenna qui la dédia à la mère d'André Tamet, de Saint Etienne, parti pour le Tonkin en Novembre 1881. En 1883 il fut envoyé par Mgr Puginier à la mission récemment fondée au Châu-Laos, région à cheval sur la ligne de partage des eaux, sur le versant annamite et le versant laotien.
    Puisque l'occasion nous en est donnée; rappelons ici les circonstances de la mort du P. André Tamet, d'après le récit qu'en a fait le regretté P. Degeorge dans le livre intitulé « Le Châu-Laos », édité à Hongkong.

    ***

    Nous sommes à la fin de 1883. Dans le courant de l'année, de nombreux et graves événements politiques et militaires s'étaient déroulés. La guerre entre la France et l'Annam battait son plein. Au mois d'août, l'escadre de l'amiral Courbet menaçait la capitale et rappelait la cour de Hué au respect des traités.
    Réduits aux abois, les ministres signaient un nouveau traité qui reconnaissait le Protectorat de la France sur le Tonkin et l'Annam ; en échange, le gouvernement français reconnaissait le nouveau roi d'Annam, Hiêp-Hoa, comme successeur de Tu-Duc, et lui garantissait l'intégrité de ses états. Mais un parti hostile reprit bientôt le dessus, força le roi Hiêp-Hoa, qui avait signé le traité à s'empoisonner, et le remplaçait par Kiên-Phuoc, jeune homme de 16 ans. L'avènement du nouveau roi et de la nouvelle politique se signala aussitôt par des massacres. De la capitale, des ordres d'extermination des chrétiens furent expédiés dans toutes les provinces du royame.
    Des vallées de la province de Thanh-Hoa des colonnes infernales montèrent à l'assaut du Chau-Laos. La première chrétienté détruite fut celle du P. Pina bel. H n'échappa à la mort que par miracle. La seconde fut, le 9 janvier l884, la chrétienté des PP. Séguret et Antoine : les deux missionnaires, voyant arriver le danger, adressèrent quelques exhortations à leur entourage et lui donnèrent la suprême absolution, puis s'embrassèrent tendrement pour la dernière fois Quelques instants après, leurs têtes roulaient sous le fer des bourreaux qui ensuite s'acharnèrent sur leurs corps. La troisième fut, le 5 janvier, la chrétienté du P. Gélot, provicaire et de ses jeunes compagnons, les PP. Rival et Manissol, qui venaient à peine d'arriver aux environs de Noël. Le P. Tamet s'y trouvait également en visite au Supérieur de la Mission. Au moment de l'attaque, les Pères se préparaient à célébrer les saints mystères. Le P. Tamet put seul s'échapper et s'enfonça dans la forêt. Le Père provicaire, asthmatique, malade, pouvait à peine se traîner ; Le P. Rival, atteint de la fièvre, était en ce moment, en proie au délire. Tous deux furent saisis, conduits après du ruisseau qui coulait aux pieds du village, et décapités. Le P. Manissol, frappé dès le début d'une balle au cou, fut également décapité.
    Le P. Tamet, échappé aux mains des brigands, fut poursuivi par quelques-uns d'entre eux, mais ils ne purent l'atteindre Un chrétien lui construisit une cabane dans un endroit reculé de la forêt et tous les jours il allait lui chercher de la nourriture.
    Le P. Tamet, errant dans la forêt où il changeait souvent de refuge pour dérouter les persécuteurs, refusa constamment de quitter le pays : il comptait toujours voir luire des jours meilleurs. Les ennemis du nom chrétien voulant en finir avec le dernier des missionnaires, employèrent la ruse. Dans les premiers jours d'avril, le sous-préfet de Hôi-Xuân envoya deux émissaires pour presser le dénouement. Ceux ci firent dire au P. Tamet que la paix était revenue, qu'il n'y avait plus rien à craindre, l'invitant à venir chez eux et lui laissant entrevoir qu'on lui donnerait les moyens de regagner la plaine, s'il le désirait.
    Le missionnaire croyant à la sincérité de ces paroles, sortit de son refuge, le 8 avril, et accompagné de ses deux catéchistes et de son servant, il se rendit à la maison d'un traître, maire du hameau voisin, lequel fit bon accueil aux fugitifs et leur servit le repas du soir. Mais aussitôt après, il les fit garrotter et mettre à la cangue. Les victimes n'opposèrent aucune résistance, le P. Tamet tendit lui-même ses mains aux bandits. Puis on emmena le catéchiste Van-Dinh au village voisin où il fut mis à la question, frappé d'une centaine de coups de rotin et sommé de dire où se trouvait l'argent des missionnaires.
    Malgré les coups, l'intrépide jeune homme n'avoua rien. Et malgré tout aussi, la belle physionomie, le caractère sympathique de ce catéchiste provoquèrent la pitié de ces mécréants. On lui proposa de lui laisser la vie sauve, s'il apostasiait. Ferme dans sa foi, Van Dinh résista aux sollicitations refusa de renier son Dieu « Si j'apostasie, dit-il, pouvez vous m'assurer que je ne mourrai jamais ?... Non. Eh bien! Mieux vaut la vie éternelle que la vie terrestre. Je ne renonce pas à la Religion. Si vous voulez me tuer, tuez-moi ».
    Le courageux jeune homme fut réuni à ses compagnons. Tous les quatre passèrent ensemble leur dernière nuit. Le lendemain, 9 avril, ils furent conduits à vingt minutes du village pour y subir la mort. Là, pendant que le plus acharné des agents de Satan s'emportait, furieux, hâtant la sinistre besogne, les nobles victimes s'entretinrent quelques instants : il s'agissait de régler l'ordre dans lequel ils offriraient leur sacrifice. Le missionnaire voulut rester le dernier, afin de donner à ses généreux compagnons la suprême absolution. Ainsi fut fait. Le vaillant catéchiste Van-Dinh salua le bourreau et tous ceux qui étaient présents, les remercia de la grâce du martyre qu'ils procuraient à lui et à ses compagnons, leur formula des voeux de bonheur ; puis présenta sa tête à l'exécuteur. A sa suite, son confrère, Chu-Tê, et le servant, Bô-Xuyên, firent l'offrande de leur vie. Enfin le P. Tamet achevant l'holocauste, mêla son sang à celui de ses enfants. La sérénité, la générosité avec lesquelles les martyrs firent le sacrifice de leur vie, émurent tous les assistants.

    ***

    Pour répondre d'avance à la sainte curiosité de nos lecteurs, ajoutons quelques ligues sur cette jeune Mission du Chau-Laos arrosée du sang de ses premiers apôtres. En moins de quatre mois, elle avait donc perdu 7 missionnaires, 1 prêtre indigène, 63 catéchistes et des centaines de chrétiens massacrés, 242 chrétientés pillées et brûlées. Mgr Puginier, plein die sollicitude pour ces malheureux chrétiens du Châu-Laos, ne les abandonna pas. Il s'efforça de garder le contact avec eux et envoya, à plusieurs reprises, des catéchistes les visiter et les consoler. Le dernier survivant des Pères du Châu-Laos, le P. Pinabel, était mort de dysenterie et de paludisme, en juillet 1885 : le courageux apôtre n'eut donc pas le bonheur que sou zèle espérait, de regagner le champ de travail d'où l'avait chassé la persécution. Il avait souvent exprimé le regret de n'avoir pas été trouvé digne, comme ses compagnons, de verser son sang dans la Tribu Rouge. Dans son amour de la mortification, il ne jugeait pas suffisantes les souffrances qu'il avait endurées dans son apostolat et dans sa fuite: après sa mort, un de ses vieux catéchistes révéla que son Père l'emmenait parfois dans un endroit écarté et l'obligeait à lui infliger ; à l'aide d'une verge de rotin, une longue et rude discipline.
    En décembre 1887, Mgr Puginier risque de nouveaux ouvriers apostoliques dans la région du Châu-Laos, infestée de bandes de Pavillons Noirs et théoriquement sous le protectorat français et la juridiction annamite, pratiquement sous l'autorité de chefs indigènes, dont le plus influent, le plus haineux aussi, se nommait Ba-Tho. Les PP. Beaumont et Idatte, secondés par vingt catéchistes, s'installèrent doue le 26 décembre 1887 près du poste français de Phu-Le, aux marches du Châu-Laos, et commencèrent à renouer des relations avec leurs pauvres chrétiens désemparés. Au bout de 35 jours, le P. Beaumont rendait paisiblement sou âme à Dieu entre les bras de son jeune confrère.
    En novembre 1888, une nouvelle caravane apostolique amène à Phu-Lê les PP. Escallier et Maquignaz. Le 31 décembre, le P. Idatte meurt à -son tour, dans les plus admirables sentiments de ferveur et de résignation. Les deux survivants s'enfoncent peu à peu dans la région montagneuse qu'à la suite des bandes chinoises, des réguliers siamois venaient d'occuper provisoirement. Le 15 août 1889, le P. Escallier, redescendu à Thanh Hoa pour consulter un médecin français, succombe entre les bras d'un de ses confrères de la Mission du Tonkin.
    Le P. Maquignaz reste seul avec un groupe de catéchistes. Ayant appris que Mgr Puginier allait envoyer à son aide deux autres confrères, il descend dans la plaine à leur rencontre, le 14 novembre. Eu route une fièvre grave le saisit. Il est à Ninh-Binh, à la dernière extrémité, quand il voit arriver les deux compagnons qui viennent le rejoindre. Il a à peine le temps et la force de leur donner les indications et les renseignements les plus nécessaires, et il expire pieusement le surlendemain, 25 novembre 1889.
    Les deux nouveaux apôtres désignés par l'Evêque pour prendre la succession du dernier missionnaire expirant du Châu-Laos, étaient les PP. Faisandier et Verbier: ils continuèrent leur route avec courage, et arrivèrent à Phu-Lê le 10 décembre 1889. Dix-sept jours après, le 27 décembre, le P. Faisandier fut pris d'une fièvre intense, accompagnée de délire. Malgré les soins empressés de son confrère qui l'assista de son mieux, il rendit son âme à Dieu le 31 décembre. Il avait eu à peine quatre jours de maladie.

    L'année précédente, à pareil jour, le P. Idatte avait succombé frappé d'un mal identique.
    L'intrépide P. Verbier continua le travail d'approche. En février 1894, il vint s'installer définitivement au centre de la Tribu Rouge, dans un village chrétien reconstitué. Le 10 février 1895, il fut assailli dans sa maison par une bande de révoltés. Ce soir-là, le P. Soubeyre, son jeune compagnon, s'était retiré chez lui plus tôt que de coutume et, indisposé, s'était mis au lit.
    Le P. Verbier, assis près du feu, lisait. Il était environ 9 heures et demie. A ce moment, le P. Verbier, entendant un bruit insolite, derrière la porte, s'écria : « Qu'y a til ? » Pour toute réponse, la porte s'ouvrit, et deux coups de fusil partirent, atteignant le Père à l'épaule et au ventre, Il s'affaissa, poussant un long gémissement et s'évanouit. Les assaillants, le croyant mort, pillèrent la maison. Après leur départ, le blessé, revenu à lui, essaya de fuir, mais en traversant la cour, il fut atteint d'un troisième coup de feu qui lui brisa la jambe. Il eut encore l'énergie de se traîner jusqu'à une maison chrétienne, distante d'une cinquantaine de mètres, et expira là, au pied de l'échelle, seul dans la nuit.
    Cependant, le P. Soubeyre, qui habitait une maison séparée, n'échappait à la mort que par miracle, en sautant par une fenêtre qui s'ouvrait sur la forêt encore plongée dans les ténèbres.
    Et, ses effectifs fondant comme la neige, le Châu-Laos dût être abandonné, une tombe sanglante scellant la troisième expédition lancée à sa conquête...

    ***

    Une récente correspondance, datée du 12 décembre dernier, va nous apprendre où en sont les choses dans cette intéressante Mission, inlassablement reconstituée.
    Le 1er décembre dernier, il y avait juste cinquante ans que le P. Fiot célébrait pour la première fois la sainte messe à Hôi Xuân, au Chau-Laos. A cause des persécutions et du meurtre de nombreux Pères et catéchistes, de 1884 à 1888, le Châu-Laos fut abandonné. Ce n'est qu'en 1898, il y a donc exactement trente ans, que l'intrépide P. Martin réussit à pénétrer de nouveau dans ce pays et put réunir quelques vieux chrétiens à Na Ham et à Na Mun. Depuis, missionnaires, prêtres indigènes et catéchistes y ont subi mille ennuis, mais le Christ est vainqueur. Actuellement le Châu-Laos compte 4.000 baptisés et plus de 1.500 catéchumènes. Grâce à la générosité de la Mission, aidée par le Conseil Central, nous commençons à doter quelques postes d'une sérieuse installation. Bientôt Hoi Xuân aura la plus belle maison qu'on ait jamais vue dans le pays. Nous la devons au talent architectural du bon P. Lury, qui pour mener son entreprise à bonne fin n'a ménagé ni ses peines ni ses travaux. Nos tays, devant la rapidité de la construction, n'en revenaient pas : « Votre maison, disaient-ils, pousse plus vite que les bambous ! »
    Cela se passe sous le règne du fils du fameux Ba Tho. Autant le père nous était hostile, autant le fils est l'ami des missionnaires. Le petit-fils de Ba Tho, ancien élève des Frères de Hanoi, vient d'être nommé chef stagiaire de la région. Il n'oublie pas la bonne éducation qu'il a reçue ; que les bons Frères en soient remerciés!
    Du 11 au 18 novembre, à Muong Khiêt, a eu lieu la retraite commune des catéchistes annamites et tays ; 14 annamites et 12 tays prirent part à ces saints exercices. Le prédicateur fut le P. Dieu, qui, pour nous rendre service, ne craignit pas d'entreprendre un long voyage de 245 kilom. C'était pour la treizième fois que nos catéchistes se réunissaient ainsi. Après la clôture il y eut distribution d'objets de piété et... cinéma « Pathé Baby » dû à l'amabilité du P. Mironneau.
    Le P. Donjon arrivait le 19 novembre dans la région du Chau-Laos. Il vient remplacer ceux qui tombent trop vite, hélas! Que Dieu lui accorde longue vie et bonne moisson!

    1929/82-87
    82-87
    Vietnam
    1929
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