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A travers les peuplades laotiennes du versant tonkinois.

TONKIN OCCIDENTAL LETTRE DE Mgr MARCOU Etêter titulaire de Lysiade, et coadjuteur da Vicaire apostolique. A travers les peuplades laotiennes du versant tonkinois. Une visite à la tombe du P. Verbier. Avril 1808.
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    TONKIN OCCIDENTAL

    LETTRE DE Mgr MARCOU
    Etêter titulaire de Lysiade, et coadjuteur da Vicaire apostolique.

    A travers les peuplades laotiennes du versant tonkinois. Une visite à la tombe du P. Verbier.

    Avril 1808.
    Lé 27 septembre 1897, les PP. Charles, Guerrier, Viallet et moi, nous partions en caravane four Chieng-trai, avec l'intention de passer par Vue-lôi où se trouve une chrétienté de sauvages fondée, il y a une douzaine d'années, par le regretté père Idiart. Le voyage fut assez pénible; quelques ponts de la route avaient été emportés par les pluies; d'autres tombaient en ruines, et il fallait se frayer un passage sous bois, à travers les ravins. A mi-chemin. nous dûmes quitter la grande route, pour prendre le sentier qui conduit à Vuc-lôi ; c'est là surtout que nous rencontrâmes les plus grosses difficultés. Tantôt nous devions suivre des chemins boueux où les chevaux s'enfonçaient dans la vase jusqu'au poitrail, tantôt il fallait patauger au milieu des rizières, ou passer à gué des torrents, au risque de rouler au fond de l'eau. Grâce à Dieu, nous n'éprouvâmes aucun accident sérieux, et, après cinq heures de marche à travers la forêt, nous arrivions à Vue-lôi.
    Jusqu'à ces dernières années, toute cette région était profondément troublée, et Vuc-lôi a souffert de cette perturbation plus que tout autre village. Les Ouan-lang (sorte de seigneurs féodaux qui se partagent tous ces territoires) ne voulaient pas de chrétiens dans leur voisinage ; les habitants de Vuc-lôi étaient donc, de ce chef, victimes de mille vexations qui allaient parfois jusqu'au meurtre et au pillage. Au milieu de ces bouleversements, les pauvres néophytes privés longtemps de tout secours religieux, ont fini par se décourager. Les uns ont quitté le pays, et se sont dispersés au milieu des païens; les autres ont cessé toute pratique religieuse pour avoir la paix. Deux jours avant notre départ, j'avais envoyé à Vuc-lôi un catéchiste zélé afin de préparer les voies et d'engager ces pauvres malheureux à revenir au bon Dieu.
    A notre arrivée, le quan-lang nous fit un accueil poli, mais froid. Il mit sa maison à notre disposition. Je lui rappelai alors qu'il était baptisé et que nous étions venus pour lui faciliter son retour à la foi. Dès ses premières paroles, je ne gardai pas grand espoir de le convertir. J'eus beau le prier, le supplier, lui représenter le tort qu'il se faisait à lui-même, qu'il faisait à toute sa famille, à ses sujets, en foulant aux pieds les engagements de son baptême, il resta insensible à tout. Hélas! son siège était fait: la crainte des quan-lang ses voisins, d'autres considérations moins élevées avaient étouffé en lui tout bon sentiment. Ne pouvant plus compter sur lui, je cherchai à rencontrer les quelques habitants chrétiens qui restaient; mais, à l'encontre de ce qui a lieu dans tous les villages, même païens, aucun habitant de Vuc-lôi ne vint nous voir; on manifesta même une tendance très marquée à éviter notre rencontre. Un ancien chrétien, établi là depuis peu et avec qui je pus, non sans peine, causer quelques instants sans témoin, me donna l'explication de cette attitude. « Un bon nombre de sauvages baptisés par le P. Idiart, me dit-il, ne demanderaient pas mieux que de revenir aux pratiques chrétiennes, mais le quan-lang a porté une défense rigoureuse, et le premier qui violerait cette défense serait impitoyablement chassé du village. »
    Nous étions tous navrés d'une pareille situation, mais que faire? Prolonger notre séjour à Vuc-Lôi, c'était impossible; insister davantage eût été dangereux ; une imprudence pouvait nous fermer à jamais l'accès de ce village. Nous dûmes donc nous contenter d'adresser de nouvelles et pressantes exhortations au quan-lang, pour lui représenter la terrible responsabilité qu'il encourait devant Dieu, en s'opposant ainsi à la conversion de ses sujets. Il ne nous restait plus qu'à secouer la poussière de nos pieds sur le seuil de cette maison si tristement hospitalière et à continuer notre route.

    Partis de Vuc-Mi à six heures du matin, nous arrivions à Chieng-trai vers les trois heures de l'après-midi ; à mi-chemin, nous rencontrions le chef du poste français de Chieng-trai qui revenait au chef-lieu de la province. Avec une obligeance qui nous toucha, il nous pria de nous installer au poste même et de nous y considérer comme chez nous, regrettant, ajouta-t-il très affectueusement, de ne pouvoir nous faire lui-même les honneurs de son logis.
    Toute cette région de Vue-lôi à Chieng-trai est une suc-cession non interrompue de hautes collines de terre coupées çà et là de quelques montagnes rocheuses. sombres et nues, qui font mieux ressortir la luxuriante végétation des hauteurs environnantes. Entre ces chaines. de collines courent de nombreuses vallées presque toutes cultivées en rizières et habitées par des sauvages. Mais en revanche le pays est infesté de tigres, et on ne peut s'enfoncer un peu loin dans la forêt qu'à la condition d'être assez nombreux pour se faire craindre. Malheur au voyageur inexpérimenté qui s'exposerait à traverser seul certains défilés où le tigre vient souvent attendre les passants! il courrait risque de ne jamais
    atteindre le terme de son voyage. Pour nous, nous étions en nombre tout le monde s'était mis sous la protection spéciale de notre Mère du ciel; aussi avancions-nous sans crainte, et bien que le P. Viallet ait cru apercevoir deux tigres près de la route, nous sommes arrivés sans accident à Chieng-trai !
    C'est à Chieng-trai que fut rapporté et inhumé par les soins de M. Cavelier, alors chef de ce poste, le corps de notre cher confrère, le P. Verbier, le 12 février 1895, au lendemain de l'odieux attentat dont il avait été la victime à Yen-khuong. C'est là que son compagnon, le P. Soubeyre, échappé aux coups des assassins, reçut pendant plusieurs jours une si cordiale Hospitalité. La tombe du P. Vernier est située au milieu du petit cimetière du poste; elle est surmontée d'une très jolie croix de marbre envoyée par un ami de France. Çà et là, d'autres tertres, dont quelques-uns sont aussi marqués d'une croix, indiquent la place où reposent les miliciens morts au service de notre patrie. Tout autour de Chieng-trai, mais à une assez grande distance,sont disséminées les chrétientés fondées, il y a seize ans, par le P. Pinabel. Le coeur se serre à la pensée des ruines, amoncelées là par la tourmente de 1884-1885.
    La réception qui nous avait été faite à Vuc-lôi ne nous engageait guère à parcourir ces pauvres villages dévastés par les ennemis de la France et de la religion chrétienne. Comment ne pas plaindre cependant ces bien-aimés néophytes à peine initiés aux premiers éléments de la foi, et subitement dispersés aux quatre vents du ciel, ruinés, massacrés en grand nombre pour le seul crime de s'être mis sous la protection de la croix et du drapeau français! Comment nous étonner qu'ils n'osent pas encore redemander des missionnaires! Les quan-lang, d'ailleurs, sont là qui veillent ; ils ont réussi à se débarrasser des missionnaires à deux reprises, les laisseraient-ils revenir?
    Nos gouvernants désirent mettre en valeur ces magnifiques régions et y asseoir définitivement l'influence de la France. L'un des plus sûrs moyens pour atteindre ce but, serait de favoriser l'action du missionnaire. Quelques quan-lang ne seraient pas contents, mais la masse de la population se rallierait très vite à ceux qui les délivreraient de la tyrannie de leurs seigneurs, et notre patrie compterait dans cette région écartée de nombreux et fidèles amis. Malheureusement tout le monde ne se rend pas bien compte de cette situation, ce qui n'est pas pour diminuer les difficultés d'une mission chez les sauvages.

    Le poste de Chieng-trai est admirablement situé, du moins pour le coup d'oeil. Par devant coule un gros torrent, aux eaux limpides comme le cristal, qui se précipitent en bouillonnant sur un lit de galets. Par derrière, à quelques centaines de mètres à peine, se dresse une montagne presque à pic, sorte de forêt vierge, où le tigre seul peut pénétrer, et il y séjourne fréquemment; tout autour, des mamelons, de petits plateaux et quelques rizières clans les bas-fonds; au loin fermant l'horizon, l'on aperçoit la cime .de hautes montagnes couvertes d'arbres. Mais si le coup d'oeil est agréable, le climat l'est beaucoup moins. La fièvre visite souvent les miliciens indigènes ; les Français, chefs de poste, bien qu'habitués à mieux observer les règles de l'hygiène, et jouissant de plus de confortable, ne sont pas, eux non plus, à l'abri de la fièvre des bois. On a eu certainement quelque bonne raison de placer le poste en cet endroit, mais c'est fâcheux qu'il soit situé sur un terrain si bas, et si rapproché de la forêt qui le domine de très haut., alors qu'on pouvait l'installer sur un des mamelons environnants où il aurait été certainement plus salubre.
    M. brouet, le chef actuel du poste de Chieng-trai, avait envoyé ses instructions au sous-officier annamite, qui avait, en son absence, le commandement provisoire de la station; aussi filmes-nous très bien accueillis et avons-nous gardé le meilleur souvenir de l'hospitalité reçue à Chieng-frai.
    Nous aurions bien voulu passer là quelques jours, mais notre temps était compté. Le lendemain matin, nous offrîmes tous le saint sacrifice pour le Laos et les missionnaires qui ont arrosé cette terre de leurs sueurs et de leur sang. Nous étions tous émus à la pensée de tant de missionnaires et de catéchistes morts à la peine, victimes de leur dévouement et de leur zèle pour le salut de ces pauvres sauvages. Daigne la divine bonté accorder bientôt la fécondité à tant de souffrances et de sacrifices!
    Après la messe, nous nous rendîmes au cimetière, et je bénis la tombe du P. Verbier, heureux, malgré nia tristesse, de Pouvoir donner au cher défunt un dernier témoignage d'affection et de religieux respect. L'heure matinale, le silence qui régnait autour de nous, donnaient à cette funèbre cérémonie un caractère de solennité et de deuil qui nous impressionna tous profondément.

    Ce devoir rempli, il fallut songer au retour. Les PP. Guerrier et Viallet repartirent par la grande route, le P. Charles et moi nous nous embarquâmes sur une pirogue pour descendre le Song-am. La navigation sur le Song-am, si elle n'est pas sans quelques dangers, est du moins la plus pittoresque que je connaisse jusqu'à ce jour. On y rencontre de nombreux rapides formés, soit par le rétrécissement des montagnes, soit par des barrages que les sauvages construisent de distance en distance, afin d'augmenter la vitesse du courant, et de mettre ainsi en mouvement d'immenses roues, fort habilement façonnées avec des bambous. Ces roues munies de longs godets, en bambous également, élèvent l'eau de la rivière à une hauteur de 6 à 8 mètres pour la déverser ensuite dans d'autres conduits d'où elle s'écoule à travers les rizières. Tout cela est très ingénieux et très pratique pour l'irrigation des campagnes riveraines du fleuve, mais ne rend pas la navigation plus facile. A chaque rapide, il y a une brusque différence de niveau que les pirogues doivent franchir d'un bond. Pour augmenter encore la difficulté, le lit de la rivière est semé de roches qui émergent à peine à fleur d'eau. Un coup de raine donné de travers, trop tôt ou trop tard, et la barque chavire ou va se briser contre quelque rocher. Nous admirons la dextérité de nos bateliers : debout l'un à l'avant avec une longue perche, l'autre à l'arrière avec une rame, ils passaient comme en se jouant au milieu de ces innombrables rapides. De temps à autre, la pirogue dans cette course vertigineuse frôlait presque quelque grosse roche sur laquelle il semblait que nous allions inévitablement nous briser.
    Après quelques heures de ce pénible travail, nos bateliers demandent à faire halte; il est d'ailleurs midi, et ils ont bien gagné leur Biner. Nous abordons sur une jolie plage de sable, et pendant que notre monde s'occupe de la cuisine, le P. Charles . et moi, nous poussons une petite reconnaissance jusqu'à une grande maison sauvage construite sur un mamelon voisin, et qui, d'après toutes les apparences, doit être la résidence de quelque gros seigneur de l'endroit. En effet, c'est là qu'habite le quan-lang de toute une vaste région environnante. Le mari était absent, sa femme entourée d'une nombreuse famille nous fait les honneurs de sa maison avec une aisance et une distinction vraiment rares. Après les préambules obligés sur les banalités d'usage, la conversation arrive sur le chapitre de la religion, la vie future... Notre hôtesse nous écoute avec attention, nous répond toujours poliment, et finalement nous laisse entendre qu'étant femme mariée, elle n'a et ne peut avoir d'autre religion que celle de son mari. Hélas! combien d'âmes comme celle-là qui se convertiraient avec joie, si elles le pouvaient facilement et surtout si elles connaissaient mieux le don de Dieu! Si cires donum Dei!

    Revenus à la pirogue, nous reprenons la suite de notre voyage. A partir de cet endroit, le courant est moins violent, les rapides moins nombreux et moins dangereux, de sorte que nous sommes plus à l'aise pour admirer les beautés naturelles des deux rives. Tantôt ce sont des forêts vierges aux arbres séculaires d'où des milliers de lianes descendent en festons, se croisent, s'enchevêtrent avec les arbustes voisins et forment sous bois des fourrés impénétrables. Tantôt ce sont d'énormes rochers entassés les uns sur les autres, dont la masse semble prête à nous écraser. Çà et là les bords de la rivière s'animent; on voit apparaître quelques maisons de sauvages perchées sur une hauteur, et entourées de rizières, ou bien on longe des terrains moins abruptes : ce sont les éclaircies où les Annamites de la plaine viennent couper le bois nécessaire à leurs constructions. Ces différents aspects modifient agréablement le fond sévère du paysage, et de la créature, la pensée monte naturellement vers le Créateur.
    Nos bateliers sont moins préoccupés que le matin; ils font volontiers la causette. « Ici, nous dit l'un d'eux, mon beau-frère a été surpris, il y a deux ans, par un tigre; il avait fixé sa barque en pleine rivière; soudain, au milieu de la nuit, un tigre arrive à la nage, bondit dans la pirogue, saisit mon beau-frère et l'emporte en un clin d'oeil. Nous étions tous terrifiés et n'avons rien pu faire pour le sauver. Dans l'espace de quelques années, ajouta-t-il, notre chrétienté a eu neuf hommes enlevés par le tigre clans des circonstances analogues. »
    C'est en devisant ainsi sur les hauts faits du roi de -la forêt que nous achevons notre route et abordons enfin à notre premier point de départ, où nous trouvons les PP. Guerrier et Viallet arrivés un peu avant nous.
    Ami lecteur, un souvenir et une prière pour les pauvres peuplades laotiennes du versant tonkinois, s'il vous plaît.

    1898/256-263
    256-263
    Vietnam
    1898
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