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A travers les îles de l'archipel Coréen 2 (Suite en Fin)

TAIKOU A travers les îles de l'archipel Coréen Octobre-Novembre 1912. PAR M. CHARGEBOEUF. Missionnaire apostolique. (Fin1). Vers Sa-tchi-to.
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    TAIKOU



    A travers les îles de l'archipel Coréen



    Octobre-Novembre 1912.



    PAR M. CHARGEBOEUF.

    Missionnaire apostolique.

    (Fin1).



    Vers Sa-tchi-to.



    Le 26 octobre au matin, nous sommes en route pour l'île suivante, Sa-tchi-to... Le bras de mer qui la sépare de la précédente est assez large, et rares sont les passagers. Quand nous arrivons au promontoire de Keui-tjoa d'où part le petit bateau plat qui fait le service, nous voyons la susdite barque flottant au large sur les vagues. Le pilote absent arrive enfin, mais il ne sait pas nager et la marée monte toujours. Impossible donc de parvenir jusqu'au canot du bas !..

    Le missionnaire, a-t-on dit, doit savoir tout faire, car il est difficile de prévoir les circonstances où il peut se trouver. Un peu dans cette pensée, dès ma jeunesse, j'avais appris à nager, sans pourtant parvenir à faire des merveilles d'acrobate dans le royaume des poissons. Ce que j'avais appris cependant nous tira d'embarras ce jour-là. Je fais ouvrir un paquet, me mets en tenue, et me voilà au milieu des flots, allant au bateau, puisque le bateau ne veut pas venir à nous. Il me fut bien facile de grimper sur ce radeau flottant ; une corde de paille le retenait à l'avant, je tire dessus de toutes mes forces : la grosse pierre qui tenait lieu d'ancre reste au fond de l'eau, et en avant la godille !... J'arrive bientôt triomphant sur le rivage de Keui-tjoa.



    1. Voir An. M.-E., N° 95, p. 221.



    Saint Paul a dû avoir bien des histoires en ses voyages sur terre et sur mer ; et il ne les a peut-être pas toutes racontées !... Est-il quelquefois aller chercher au large une barque pour passer les détroits ? Je me le suis demandé !.. En tout cas, il ne me l'a pas dit, ce en quoi j'aurais peut-être bien fait de l'imiter ! Mais, après tout... honni soit qui mal y pense... et puis ce n'était pas la première fois que m'arrivait semblable histoire !

    Après pareil exploit, le bateau a beau être petit, le bras de mer très large et la mer quelque peu houleuse, il n'y a rien à craindre, et dans une heure environ nous touchons Sa-tchi-to. C'est une petite île sablonneuse, isolée au milieu de la grande mer, et d'où la vue s'étend au loin sans obstacle jusqu'aux îles les plus éloignées.



    Sa-tchi-to.



    La petite île de Sa-tchi-to n'a qu'un village d'une trentaine de maisons, se mirant dans le cristal des flots, et abritées des vents du nord par une butte minuscule. Sur cette butte, trois pins antiques, à têtes en forme de champignon, semblent inviter le passant à se reposer sous leur ombrage et à contempler à loisir le spectacle magnifique que la nature offre ici aux regards.

    Jésus est déjà connu et aimé dans le petit village solitaire, car j'y ai trouvé cinq chrétiens, peu instruits il est vrai, mais ayant au coeur la foi vive et simple du charbonnier. Ailleurs il fallait parler parfois de choses matérielles, de la sécheresse, de la famine qui désole cette année tout l'archipel, etc. Quand j'entamais ce refrain avec mes chrétiens de Sa-tchi-to, ils me coupaient aussitôt la parole : K C'est vrai, Père, disaient-ils, cette année la pluie n'est pas tombée, la plupart des champs n'ont pas été ensemencés, et c'est pour le grand nombre la misère noire ; mais le Père est venu au milieu de nous, nous remettre nos péchés, nous donner Notre Seigneur dans l'Eucharistie... parlons donc du bon Dieu, de ses Anges et de ses Saints, et pour l'instant oublions tout le reste ! »



    Sa-tchi-to m'a rappelé « l'Ile Sainte » de l'Irlande, ce petit îlot de quelques pieds carrés, perdu au milieu d'un lac sombre de l'Ulster, où saint Patrice aimait à s'isoler et à passer dans le jeûne et la prière le saint temps du Carême... Si j'avais des loisirs, volontiers, moi aussi, je passerais ici un et plusieurs Carêmes ; mais je ne sais si je m'accommoderais longtemps de la chambrette étroite, basse, mal aérée, où je loge.

    Ici, en effet, il n'y a pas de maison de prières. Un chrétien de l'endroit m'a prêté son appartement qui peut bien avoir deux mètres de long et autant de large. Contre le mur est une planche qui sert d'autel. Au moment de la messe et des instructions, mes cinq chrétiens remplissent toute la place libre. La porte est obstruée par les curieux, et bientôt il n'y a plus moyen de respirer. Aussi, dès que j'avais un instant libre je grimpais prestement sur la butte aux trois pins refaire un peu mes poumons et rêver de saint Patrice.

    A mon passage, le petit troupeau a augmenté d'une unité : j'ai baptisé et confirmé un bon vieillard de 70 ans qui savait sans faute son petit catéchisme, et je l'ai naturellement appelé... Patrice !... Puisse-t-il, comme l'apôtre de l'Irlande, m'aider à implanter ici plus profondément la religion du Christ, et à faire de l'île de Sa-tchi-to une île sainte !



    To-tcho-to.



    Après les deux jours réglementaires passés à Sa-tchi-to, nous pensons à aller plus loin, mais... le vent se lève, la pluie tombe ; impossible de songer à passer par ce temps-là la grande mer qui nous sépare de l'île voisine. Il n'y a pas d'ailleurs ici d'autre bateau que le misérable canot qui nous a amenés ! Après un jour d'attente, le soleil paraît ; le temps cependant n'est pas sûr. J'insiste pour qu'on tente la traversée : mes braves chrétiens fort anxieux se décident enfin à équiper comme ils peuvent la coque de noix qui doit nous transporter. On plante un mât au milieu de la barque, on y ajoute une voile ; puis, avec quelques vigoureux coups d'épaule, nous faisons glisser l'embarcation sur la vase jusqu'à la mer, et nous voilà partis pour To-tcho-to !...

    Tant que nous côtoyâmes l'îlot, tout alla bien ; mais quand nous fûmes au large, les vagues assez fortes nous arrosèrent désagréablement. Ce fut sans doute le moment le plus périlleux de tout mon voyage. De fait, si on ne comptait pas sur la garde de son bon ange, il serait téméraire, je crois, de voyager en haute mer avec des barques du genre de celle qui nous portait. Personne pourtant ne perdit son sang-froid et, après trois heures, nous arrivions à bon port et remercions la Providence de nous avoir protégés.

    To-tcho-to est une grande île comme Tja-eun et Ham-htai. Là, par conséquent, les chrétiens ne sont pas réunis comme à Sa-tchi-to, mais dispersés à dix, quinze et même vingt kilomètres de la maison de prières. Cette maison de prières est gardée par un vieux chrétien du nom de Dominique, vrai sauvage avec sa barbe noire, ses traits saillants et son verbe haut et frondeur. A la mine qu'il fit en me voyant, je devinai de suite qu'il n'était pas content. La petite chambrette destinée au missionnaire était pleine de vases de terre, de coton, d'orge et autres céréales de tout acabit, sans parler de la poussière et du reste.

    Le bon vieux n'avait reçu que la veille la lettre annonçant mon arrivée, et trouvait que c'était un peu tard. Cette lettre était partie de Mokpo depuis un mois déjà, mais la poste n'est pas rapide en ces parages, cela se comprend et s'excuse. Je laissai passer le premier feu des récriminations ; puis on causa d'autre chose. Je le félicitai de ce que lui du moins avait bien instruit sa femme et son fils, ce qui était rare en ces chrétiens des îles. Finalement, nous devînmes bons amis ; et dans ma tournée, je n'eus jamais meilleure cuisine que celle préparée par les Philémon et Baucis de To-tcho-to. Ailleurs, le riz était noir et mince à cause de la sécheresse ; mon vieux Dominique avait trouvé moyen de se procurer du riz de l'année précédente beaucoup plus blanc et de meilleur goût. Comme assaisonnement, je n'avais guère que quelques feuilles de navets salés, car le poisson est rare, chose étrange, au milieu de ces mers ; mon Dominique avait pourtant acheté un gros poisson, salé à point, et dont une petite tranche à chaque repas me mettait en appétit pour avaler la tasse de riz.

    Je fus bien inspiré de rechercher les bonnes grâces de Dominique, car le mauvais temps me retint là plusieurs jours. Par deux fois nous partîmes pour le port, à 6 kilomètres du village. Hélas ! Les vagues accouraient mugissantes comme des cavales indomptées, la crinière au vent, et il fallait revenir à la maison de prières. Dominique était toujours là pour me recevoir : « Que le Père ne se fasse pas de soucis, disait-il ; c'est bien ennuyeux pour lui de ne pouvoir continuer sa route ; mais, par ailleurs, nous avons du riz blanc, le poisson n'est pas encore à sa fin, et le Père n'est-il pas ici chez lui ? »

    Je me disais avant de partir pour ce voyage, que si pareil contretemps se produisait, j'en profiterais pour évangéliser les païens des environs, ou du moins instruire plus profondément les chrétiens. Hélas ! Semblable plan est irréalisable en pratique. A cette époque, tout le monde est aux champs, les maisons sont vides. Quant aux chrétiens, habitant à une heure ou deux de distance, il faudrait leur dire à l'avance qu'on est là jusqu'à tel jour ; et cela ne peut se faire puisqu'on est à l'affût du premier calme pour prendre la mer.

    Il n'y a donc qu'à aller admirer une fois de plus, du sommet des collines voisines, ce paysage toujours nouveau d'îles, de lacs, de plaines, de montagnes, qui prêche si éloquemment la grandeur de Dieu et son infinie sagesse. Si la petite île sablonneuse de Sa-tchi-to me rappelait l'Ile sainte de saint Patrice, les collines assez élevées de To-tchoto me remettaient en mémoire le Crogh Patrick des côtes occidentales de la verte Erin. C'est de là, dit la légende, que le grand apôtre de l'Irlande, chassa tous les démons qui infestaient ces parages. Ici également, il y aurait beaucoup à faire sous ce rapport. A mes pieds, je distingue près de chaque village un petit bois de pins entouré de murs , et au milieu des bois une pagode. C'est là que les pauvres insulaires vont offrir leurs sacrifices et leurs prières. Ah ! Si je pouvais, comme saint Patrice, en agitant ma petite clochette, renvoyer ailleurs ces esprits malfaisants ?... « Sancte Michael, défende nos in praelio, contra nequitiam et insidias diaboli esto praesidium » !

    Le premier novembre, à deux heures du soir, mes chrétiens me parlent d'un port plus au nord que celui où j'étais allé les jours précédents et d'où peut-être la traversée sera plus facile. De fait, à quatre heures nous cinglons vers Ha-heui-to, à travers une mer démontée. Après une heure et demie de traversée, et par un superbe coucher de soleil, nous touchons au port. Non sans peine, nous pûmes avoir un porteur païen pour les bagages ; il était nuit quand nous arrivâmes à la maison de prières de Ha-heui-to.



    Ha-heui-to.



    Ha heui-to est une île de moyenne grandeur, ou plutôt un groupe d'îles séparées par d'étroits bras de mer. Je vis des chrétiens venus d'une lieue de là ; d'autres sont plus loin encore et n'eurent sans doute pas connaissance de mon passage. Dix-neuf confessions, autant de communions, deux mariages revalidés, deux baptêmes, tel est le résumé de mes deux journées d'administration en cette île.

    Le 3 novembre au matin, le temps était superbe, mais le vent n'était pas favorable. Jusqu'à présent, en effet, dans notre tournée des îles, nous sommes allés du nord au sud, mais Ha-heui-to est à l'extrémité méridionale de ce groupe, et il faut désormais virer au nord-est pour trouver d'autres îles habitées par des chrétiens. Cette fois j'avais pour me porter un géant des mers ou plutôt un mastodonte ! Comme longueur, ce bateau était bien semblable à tous les autres, mais la coque était solidement constituée : planches et poutres étaient d'épaisseur exceptionnelle. Cette fois-ci, me disais-je, nous pouvons voguer sans crainte et le coeur à l'aise. Hélas ! Cette robuste constitution alourdissait notre barque qui n'obéissait que difficilement au vent et au gouvernail. Quand il fallut virer vers l'est pour nous engager dans la passe de Han-tchang, elle s'y refusa complètement et nous dûmes la laisser continuer sa route vers le nord, suivant la direction du vent et des courants.

    Partis le matin de Ha-heui-to, le soir nous nous retrouvions à Keui-tjoa, tout près de l'endroit où quelques jours auparavant j'avais fait certain exploit de natation. Là, descendant à terre, il fallut chercher un porteur de bonne volonté, contourner à pied la côte méridionale de cette grande île, traverser à l'est le bras de mer qui la sépare de l'île voisine. Il était nuit noire depuis longtemps, quand nous arrivâmes à la maisonnette qui sert de presbytère à Han-tchang.



    Han-tchan.



    Tout le monde dormait dans le village. Nous réveillâmes les chrétiens commis à la garde de la maison de réunion. Faisant trêve à leurs beaux rêves, ceux-ci se levèrent en toute hâte pour nous céder la place, et aussi pour nous préparer une tasse de riz. Dans ces allées et venues par mer et par terre, avec la bise en plein visage, l'estomac se creuse, et comme cette fois-ci il était vide depuis le matin, on ne peut trouver mauvais qu'il se plaignît quelque peu.

    Après cela, nous dormons d'un profond sommeil sous l'aile de notre ange gardien, et au matin seulement nous entendons la pluie ruisseler le long des toits en chaume. Vilain temps certes pour réunir les chrétiens dispersés.

    Durant plusieurs jours un vent violent nous retint à ce poste. J'en profitai pour aller porter l'Extrême-Onction à un vieillard nommé Roch, vivant à six kilomètres de notre village. Le bon vieux ne pouvait assez remercier la Providence de lui avoir ménagé ce secours de la grâce, à lui, perdu loin de tout prêtre au milieu de l'Océan. Quelques jours après, j'appris qu'il avait fait une mort très édifiante. Qu'il repose en paix, près des vagues de la mer de Sia !...

    Quand le vent eût cessé, la pluie recommença, et pendant cinq jours, je pus faire ample connaissance avec toutes les collines du voisinage ! Il pleuvait encore le 9 novembre, et je dus forcer la main au pilote du lac pour qu'il nous passât à l'île la plus rapprochée! Après quelques alertes, et malgré la pluie battante, nous touchâmes enfin Tjyang-san et abordâmes, non à la petite baie habituelle, mais sur le premier rocher à notre portée.



    Tjyang-san.



    Parvenu au village, j'appris que là aussi la maison de prières était devenue une mairie !... Je m'y installai cependant, car la pluie tombait toujours, et je demandai à voir le chef du canton pour m'entendre avec lui à ce sujet.

    Dans ce cas, hélas ! Les chrétiens eux-mêmes avaient consenti à ce changement de destination, et le maire avait dans ses archives leur signature en bonne et due forme. Maintenant que, contre toute attente, ils voient un missionnaire revenir au milieu d'eux, ils voudraient reprendre leur bien, mais ce qui est donné est donné, et je ne sais si jamais ils pourront revenir sur le contrat passé avec le village... Cette situation donna un caractère de profonde tristesse à mon administration en cette île. Trois chrétiens seulement se présentèrent pour recevoir les sacrements, et personne ne m'accompagna à mon départ !... Que la sainte volonté de Dieu soit faite !

    Tjyang-san est la dernière île du groupe situé au large, à l'ouest de Mokpo. De là, je devais traverser la mer pour me rapprocher de la côte et voir le groupe des îles qui s'échelonnent près du continent, au sud de Mokpo, jusque vers la grande île de Quelpaert... Hélas ! Pas un seul bateau à l'horizon, auquel on pût demander de nous passer.

    Nous restâmes de longues heures assis sur un rocher que venaient battre mollement les vagues du large, attendant que la bonne Providence nous donnât quelque moyen de continuer notre route. Sur ces entrefaites, touche à notre île le bateau du lac de Han-tchang qui nous avait amenés deux jours auparavant ; j'offre au batelier une assez jolie somme, s'il consent à nous passer sur le continent au point le plus commode pour lui. Finalement, la somme le tente, il accepte, et nous voilà encore une fois sur la mer de Sia que nous avons traversée naguère en nous rendant de Mokpo, à Tja-eun. Cette mer tire son nom de la petite île Sia, couronnée d'un phare qui permet aux navires de gagner la passe de Mokpo.

    Cette fois encore la Providence veillait sur nous ; nous parvînmes heureusement à la côte. Nous étions à quatre lieues du village chrétien. Après avoir fait un bout de chemin, les forces nous manquèrent. Comme nous n'avions rien pris depuis le matin et que la nuit approchait, nous jugeâmes prudent de nous restaurer un peu à la première auberge que nous rencontrâmes. La Providence ne nous oublia pas. Comme nous mangions notre lasse de riz, un chrétien de passage nous reconnut, et s'offrit à devenir notre guide pour le reste du voyage. Nous demandons une lanterne à un païen complaisant, et nous voici en route pour la chrétienté de Ko yen-rai. La nuit était si noire que le chrétien lui même se fourvoya à deux reprises ; sans lui, nous n'aurions sans doute jamais pu trouver notre chemin.



    Ko yen rai.



    Grâce au concours précieux du chrétien rencontré en chemin, nous arrivons enfin à Ko yen rai, et puisque nous avons déjà soupé à l'auberge, il ne nous reste plus qu'à dormir le reste de la nuit, pour nous reposer de la fatigue du voyage.

    Au lever du soleil, en attendant que les chrétiens du voisinage soient avertis de l'arrivée du Père, gravissons la célèbre montagne située près de ce village. C'est le Il-syeng san, c'est-à-dire la montagne du soleil et des étoiles. De là, au nord, nous distinguons très bien les maisons japonaises de Mokpo, dont les toits en zinc réfléchissent les rayons du soleil, ainsi que la résidence du missionnaire. A vol d'oiseau, nous n'en sommes guère qu'à une cinquantaine de kilomètres. J.e dis « à vol d'oiseau », car, entre notre montagne et Mokpo c'est toujours un fouillis de lacs, de lagunes, d'îlots... Il faut savoir que nous sommes sur le continent ; on ne s'en douterait pas, tant le paysage est toujours celui des îles.

    De cette montagne, en regardant vers le sud, on distingue fort bien Quelpaert, quand le temps est clair. J'aurais été heureux de revoir une fois encore le fameux Han-la-san, mais, j'eus beau creuser l'horizon du regard, je ne vis qu'une vague buée grisâtre noyée dans les rayons de l'astre du jour. Je dus attendre quelques jours encore, pour que la grande île se montrât à moi dans toute sa majestueuse splendeur. Après avoir entendu à Ko-yen-rai huit confessions et donné huit communions, rions reprîmes le bâton de voyageur, et nous nous dirigeâmes vers l'île voisine, appelée Tjin-to.



    Tjin-to.



    Tjin-to est, après Quelpaert, une des plus grandes îles de Corée. Elle a environ cinquante kilomètres de longueur et trente de largeur. Elle ne compte pas moins de quarante à cinquante mille âmes. Nous parcourons à pied aujourd'hui les deux premiers tiers de sa longueur du nord au sud. Il nous faut traverser deux bras de mer : un premier qui sépare l'île de la terre ferme ; un second qui s'avance très loin dans les terres, vers son milieu, et conduit à la ville de Tjin-to.

    Plus l'île est grande, plus les quelques chrétiens qui y habitent sont dispersés. La maison de prières est au centre d'un gros village méridional nommé Min-tja-tong, et certains chrétiens habitent à vingt kilomètres de distance.

    Comme j'avais écrit à l'avance l'époque approximative de mon arrivée, plusieurs avaient porté une mesure de riz et s'étaient installés dans ce village pour ne pas manquer le passage du Père. Hélas ! Le vent et la pluie m'avaient passablement retardé dans les îles précédentes ; et tel vieillard venu avec son sac de riz avait épuisé sa provision sans avoir pu recevoir les sacrements.

    Le vent et la pluie, causes de ce contretemps, arrangèrent fort bien les choses à leur façon. Je veux dire qu'à Tjin-to également je dus m'arrêter plusieurs jours, avant de pouvoir continuer ma route vers le sud. J'eus donc largement le temps de voir tout mon monde et d'offrir à ces pauvres déshérités de la terre les bienfaits du ciel !

    Deux jeunes gens de 15 à 16 ans, bien élevés et suffisamment instruits, ont reçu le baptême ; ils habitent le village même de Min-tja-tong... De la ville de Tjin-to, c'est-à-dire de 20 kilomètres, m'arriva une excellente famille. Le père est baptisé depuis deux ans ainsi que ses deux fils aînés, jeunes gens dé bonne tenue qui suivent actuellement les cours de l'école japonaise de cette ville. Cette fois-ci j'ai baptisé ses trois enfants en bas âge, afin que toute la famille fût consacrée au Seigneur.

    Avec quelle joie aussi, j'ai baptisé là mon vieux Paul. Homme de grande autorité dans toute l'île, il avait autrefois, comme Saul de Tarse, persécuté l'Eglise et ses adhérents. Comme Saul il avait trouvé son chemin de Damas, et m'arrivait ayant préparé ses prières et son catéchisme ! Quand je lui donnai le prénom de Paul, il se mit à sourire : « Je m'attendais bien à cela, dit-il, saint Paul étant parmi tous les saints du Paradis celui avec lequel j'ai eu le plus de ressemblance, du moins en la première phase de sa vie ! »... Je crois qu'il lui ressemblera encore dans la seconde ; depuis le mois de novembre, le loup devenu agneau m'a fait plusieurs visites à Mokpo. On voit qu'il cherche sérieusement à parfaire son instruction chrétienne, et il travaille déjà avec zèle à la conversion de ses parents et de ses amis.



    Tjyo-to.



    Entré à Tjin-to le 14 novembre, je ne pus en sortir que le 20 du même mois. Encore eus-je la chance de trouver ce jour-là, à l'anse d'embarquement, un bateau marchand beaucoup mieux conditionné que le bateau ordinaire du lac. Le passage entre Tjin-to et Tjyo-to (l'île des Oiseaux) est difficile, et les naufrages y sont fréquents. Un phare a été construit là parles Japonais pour y faciliter la navigation.

    A Tjyo-to comme ailleurs, je trouvai une maison de prières convenable et quelques chrétiens dispersés aux quatre points cardinaux. Neuf confessions, neuf communions, un baptême d'adulte, tels sont les chiffres consignés dans mes notes.

    Il est difficile d'arriver à Tjyo-to, il est difficile également d'en sortir. Tjyo-to forme avec Tjin-to comme un second groupe d'îles, différent des premières visitées. Il y a de plus, tout à fait au sud de la Corée, dans le détroit du Japon et en face de Quelpaért, un troisième groupe d'îles, habitées également par quelques chrétiens. J'avais pensé trouver à Tjyo-to un bateau quelconque qui me conduirait directement à ce troisième groupe à travers la mer de Manho. Le temps n'étant pas favorable, je compris que je n'arriverais jamais à sortir de Tjyo-to par cette voie. Je résolus donc de revenir à la grande île de Tjin-to, de la traverser cette fois du sud au nord, afin de trouver plus facilement un bateau de passage, sur un point de la côte plus rapproché du continent.



    Oan-to.



    Nous étions au 24 novembre. Nos Bienheureux Martyrs sans doute intercédèrent auprès de Dieu, car le soir de leur fête, nous étions de nouveau à Min-tja-tong, maison de prières de l'île de Tjin-to. Le lendemain, dès l'aurore, nous prenions un porteur plus vigoureux, traversions la ville de Tjin-to, capitale de l'île de ce nom, et arrivions le soir au lac dont je parlais tout à l'heure.

    La mer était calme et la lune se levait souriante à l'horizon. Nous montâmes donc en bateau et pensions avoir une traversée magnifique. De fait j'aimais à contempler ces étoiles brillantes cette plaine liquide, appelée la mer de Manho, qui ressemble à une immense nappe d'huile. Le léger frifolis du courant faisait scintiller de mille feux les rayons de lumière qui, partant de la lune et des étoiles, se reflétaient sur l'onde argentée et reconstituaient à nos pieds comme un second firmament en tout semblable à celui qui s'étendait au-dessus de nos têtes. Le spectacle eût été superbe, s'il n'avait duré qu'un quart d'heure, et un Chateaubriand y aurait puisé l'inspiration de quelque description enthousiaste, de quelque mélancolique poésie.

    Mais les heures passent et nous sommes toujours au même point. La fraîcheur de la nuit nous engourdit bientôt fort désagréablement ; et nous nous prenons à regretter les vents et la tempête. Les bateliers s'aperçoivent enfin que la voile dort, paisiblement couchée le long du mât ; nous prenons la godille et les rames, et nous finissons par arriver à terre. L'unique auberge qui se trouvait là fut vite envahie par les plus pressés, et nous dûmes courir encore deux heures à la clarté de la lune, avant de rencontrer un logis convenable.

    Les jours suivants, 26, 27 et 28 novembre, ressemblent en tout à la journée du 25. C'est une marche forcée le long de la côte pour atteindre les îles du détroit au sud de la Corée. Au soir du 28, ou plutôt en pleine nuit, après avoir passé encore trois bras de mer, nous atteignons enfin la petite île de Sin-tji-to. C'est là qu'est la maison de prières où se réunissent les chrétiens de la grande île de Oan-to ainsi que des îles voisines.

    Il m'avait donc fallu quatre jours pour passer de Tjyo-to à Oan-to, d'un hameau de ma paroisse au hameau voisin ! Après cela, plaignez-vous, chers curés de France, quand vous avez des hameaux éloignés de quelques quarts d'heure de l'église paroissiale ! En mission, c'est bien autre chose ! Et quelle que soit la pénurie des prêtres en Europe, elle n'est pas à comparer avec les besoins des missions d'Extrême-Orient.

    L'île Oan-to est desservie de temps en temps par un petit vapeur japonais. Après avoir usé et abusé des moyens les plus primitifs pour me transporter d'un lieu dans un autre, j'avoue que je n'étais pas fâché de faire la comparaison avec les moyens plus modernes. J'envoie donc immédiatement aux informations pour savoir le jour du passage du petit steamer. Réponse de l'agence : le bateau part la nuit prochaine, et il faut être ici dès demain soir. C'était bien pressé, mais nous n'avions pas le choix.

    Pendant la nuit du 28 au 29, les chrétiens de Sin-tji-to partent en campagne de côté et d'autre sur terre et sur mer, avec mission d'amener tous les chrétiens et de leur faire garder le jeûne eucharistique. Au matin du 29, je pus ainsi faire passer l'examen de doctrine à une douzaine de chrétiens, les confesser, les communier, administrer baptêmes, mariages, etc., et, dans l'après-midi nous partions pour Oan-to.

    La nuit, cette fois encore, nous surprit sur les chemins. Pour aller plus vite, nous eûmes la malencontreuse idée de prendre les raccourcis. En pleine obscurité, nous arrivâmes à un bras de mer qu'on passe à marée basse en sautant de pierre en pierre sur une chaussée à moitié démolie. A la pâle lueur des étoiles, nous sautâmes de notre mieux l'espace d'une demi-heure ; mais, à vrai dire, nous fîmes autant de pas dans la vase que sur ces roches pointues et mal affermies. Pour me consoler, je songeais à notre porteur qui devait faire le même manège derrière nous, malgré le lourd fardeau dont il était chargé. Que de fois les plaintes s'arrêteraient sur nos lèvres, si nous songions à ceux qui souffrent plus que nous !

    Je vous laisse à penser, si après pareille équipée, nous étions en belle tenue de la tète aux pieds, mais surtout aux pieds ! Pour monter à bord du steamer. Heureusement qu'à bord comme sur terre, d'après la mode japonaise, on laisse ses chaussures à la porte du salon commun. A peine étions-nous installés autour du brasero, qu'on entendit les sourds grincements de l'ancre qu'on relevait, du gouvernail qui obéissait à la manoeuvre, de l'hélice qui fendait les flots. Adieu, Oan-to... adieu Tjin-to... adieu mer de Manho, mer de Sia... adieu île aimable et île aux grands rochers, adieu île sainte de Sa-tchi-to ou de To-tjyo-to... En moins d'une journée nous étions à Mokpo... Me voici dans ma petite chambre à l'européenne d'où je vous écris ces lignes, près d'un vieux poêle qui, à la façon des vieux serviteurs, chauffe tout aussi bien sinon mieux qu'un neuf... Deo gratias ! Reprenons haleine, et réchauffons-nous un brin, avant de regagner ces îles sauvages, pourtant si belles !



    CONCLUSION



    Ce voyage d'un mois et demi à travers les îles de l'archipel coréen a été certes assez mouvementé. Jamais, dans toute ma vie apostolique, je n'avais vu tant de lacs et de mers, tant de plaines et de collines, tant de tempêtes et de vagues démontées. Il serait doux au missionnaire de pouvoir vous décrire en même temps de nombreux retours à la foi chrétienne, des conversions en masse à notre sainte religion ; hélas ! Les résultats sont, somme toute, bien minimes ! Quelques tièdes ramenés à la réception des sacrements, quelques mariages revalidés, quelques baptêmes, après tant de fatigues, c'est bien peu, direz-vous peut-être ?

    Oui, c'est peu, en effet, et cela tient sans doute à l'imperfection de l'instrument de la grâce. Priez donc, bien aimés lecteurs, pour que nous soyons moins indigne de la charge qui nous est confiée ; pour que ces maisons de prières encore debout çà et là dans les îles coréennes se remplissent de fidèles ;... pour que ces quelques unités encore imprégnées du parfum de leur baptême nous préparent de vraies familles chrétiennes en instruisant leurs épouses et leurs en-fiant ;... pour que ces ridicules pratiques de superstition soient enfin abandonnées et méprisées ;... en un mot, pour que Jésus règne vraiment sur ces terres qu'il a rachetées de son sang, et qui commencent à peine à entendre parler de ses divins mystères.

    La terre de Corée, depuis un siècle environ, est l'objet de faveurs spéciales du ciel. Là, de généreux martyrs sont morts pour la foi avec un héroïsme qui nous étonne quand nous lisons le récit de leurs combats. Là, chaque année, les trop rares moissonneurs se fatiguent à verser l'eau sainte sur des milliers de fronts. Puisque les pauvres insulaires de l'archipel sont aussi en terre coréenne, qu'ils suivent donc l'exemple de leurs frères du continent et deviennent comme eux les enfants privilégiés du Père commun qui est dans les cieux !

    N'avez-vous pas été surpris, en lisant le récit précédent, de ce que les quelques insulaires encore pratiquants étaient essaimés un par un à travers des espaces immenses ? Il paraîtrait plus naturel de former quelques groupements qui se conserveraient par des encouragements mutuels ? Le proverbe dit : L'union fait la force, ou bien encore : Le frère soutient son frère. Ici la Providence a préféré jeter à tous les vents du ciel quelques graines isolées de grâce et de salut, afin qu'aux premiers rayons du printemps, des terres entières se trouvent bientôt couvertes de verdure et de fleurs !

    Il y a quelques mois, un chanoine de France m'écrivait un long mémoire pour me prouver que la Corée était la terre privilégiée de Jésus, dans laquelle le divin Maître allait faire de grandes choses. Il me citait et commentait longuement les paroles de Notre Seigneur à une de ses servantes, Corte dernièrement en odeur de sainteté1, et qui paraissent s'adapter tout spécialement à cette terre d'Extrême-Orient.

    « En même temps, raconte cette âme privilégiée, je vis une petite étendue de terre que j'appellerai un îlot, parce qu'elle était entourée de tous côtés. C'était un terrain inculte de forme un peu arrondie. Au milieu de ce terrain s'élevait une belle rose sur une tige élancée dégarnie de feuilles ». Bientôt le Seigneur lui-même lui explique cette vision : « La rose que tu aimes représente ce royaume dont je t'ai donné connaissance dernièrement. Tu sais bien : le Ciel de l'admirable Trinité sur la terre. L'eau signifie que c'est une terre étrangère, et le terrain inculte signifie que la religion n'y est pas encore bien établie. De là cependant des saints vont surgir, et Dieu sera dédommagé ».



    1. Abbé Stanislas Lèguent. Une mystique de nos jours, Soeur Gertrude Marie, religieuse de la Congrégation de Saint Charles d'Angers. In-8° de 705 pages. Le passage relatif à la Corée, d'après notre chanoine, se trouve à la page 225 de la 2c édition.



    Ailleurs la voyante contemple « une communauté de religieuses toutes vêtues de blanc», parmi lesquelles Jésus se complaît... Certes les détails topographiques de la future terre des saints s'appliquent parfaitement au petit royaume perdu au milieu des mers d'Extrême-Orient, où la religion commence à peine de s'établir. La « communauté vêtue de blanc » embarrasse davantage notre bon chanoine de Paris, car il n'a jamais vu la Corée ! Aurait-il jubilé s'il avait pu parcourir cette terre inconnue, et apercevoir à chaque coin de route, dans les villes ou dans les campagnes, hommes, femmes, enfants toujours et partout vêtus de cotonnades blanches flottant au vent et donnant au pays un caractère pittoresque, j'allais dire : sacré et vénérable ! Moi aussi, à mon arrivée dans le pays, au port de Fusan, apercevant pour la première fois ces longues théories de manteaux blancs sur la grève, je demandai naïvement à un Vicaire apostolique, ce que pouvaient faire là tous ces gens en surplis !...

    Certes, Notre Seigneur a déjà trouvé en Corée de belles et fortes âmes de tout âge et de toute condition. Puisse-t-il en trouver de plus en plus ! Mokpo et les îles voisines en ont compté peu jusqu'à présent, et à ce point de vue (aucun missionnaire de Corée ne me contredira), Mokpo est le dernier poste de la mission. Mais qui connaît les voies de Dieu ? Parmi les cent et quelques chrétiens de Mokpo, plusieurs vocations religieuses se sont déjà dessinées. Quatre jeunes filles de quinze ans vont partir pour le noviciat des soeurs de Saint-Paul à Séoul. Trois jeunes gens m'ont demandé à devenir séminaristes et prêtres ; et j'ai lieu de croire que ce n'est que le commencement.

    N'est-il pas souverainement regrettable, que le petit nombre d'ouvriers oblige ainsi les Supérieurs des missions à laisser sans missionnaire des terres qui, quoique moins fortunées que d'autres portent sur des tiges sans feuilles de si belles roses ?

    Chers lecteurs, comme la servante de Dieu dont nous parlions tout à l'heure, priez beaucoup pour la pauvre Corée... pour ses îles perdues au milieu des mers,... pour ses missionnaires, ses chrétiens, et aussi ses païens !... Tel serait le désir de Jésus lui-même ; pourrait-il y avoir un motif plus pressant ?
    1913/283-293
    283-293
    Chine
    1913
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