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A travers les îles de l'archipel Coréen 1

TAIKOU A travers les îles de l'archipel Coréen Octobre Novembre 1912. PAR M. CHARGEBUF. Missionnaire apostolique à Taikou. Les îles et leurs habitants.
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    TAIKOU



    A travers les îles de l'archipel Coréen



    Octobre Novembre 1912.



    PAR M. CHARGEBUF.

    Missionnaire apostolique à Taikou.



    Les îles et leurs habitants.



    CHAQUE année, durant l'octave de l'Epiphanie, le missionnaire aime à relire la description de la conversion des Gentils, telle que l'Esprit saint la dessina, bien avant l'ère chrétienne, par le pinceau du prophète Isaïe. Il aime à contempler ces longues files de chameaux cheminant à. travers les déserts sablonneux de l'Orient, montés par des princes et des rois aux costumes les plus variés, chargés de parfums, d'or, d'argent, de riches tentures, que les nouveaux convertis vont offrir au Souverain Seigneur du ciel et de la terre.



    SEPTEMBRE OCTOBRE 1913, N° 93.



    Une chose pourtant laisse le lecteur quelque peu rêveur : les pays cités par l'auteur inspiré, Madian et Epha, Cédar et Nabaïoth ne sont guère qu'à quelques lieues de la terre d'Israël. Au delà de cette première zone, il y en a plusieurs autres, dont les habitants doivent un jour monter à la mystique Jérusalem ! Là-bas au loin, bien loin, sont de nombreux royaumes, de vastes contrées, qui doivent s'ébranler à leur tour, et suivre l'exemple des peuplades voisines de la Palestine.

    Par delà les hauts plateaux du Thibet et de l'Inde, par delà les immenses provinces de la Chine et de la Mongolie, au bout du monde continental est la presqu'île de Corée ! Elle aussi doit recevoir un jour la Bonne Nouvelle ; mais combien de siècles n'attendra-t-elle pas avant que les messagers de paix puissent parvenir jusqu'à elle, avant que les divins rayons, partis de Galilée et des plaines de Bethléem, puissent percer les ténèbres qui l'enveloppent !

    La Providence, toujours admirable en ses desseins, aime à mêler d'une façon merveilleuse l'oeuvre de Dieu et l'oeuvre de l'homme. La grâce seul convertit, c'est vrai ; mais cette grâce est répandue par une foule de canaux ; elle est d'autant plus abondante ou hâtive que les facilités de communications, le zèle des apôtres, les qualités naturelles des peuples lui préparent mieux les voies, lui fournissent eu quelque sorte un sol plus riche et plus fertile.

    Si l'éloignement de la Corée du reste du monde a retardé sa conversion au christianisme, par contre, les qualités naturelles de ses habitants ont favorisé l'éclosion de la foi dès que les premiers germes ont pu être apportés en cette terre bénie de Dieu. Je parle ici de la Corée proprement dite, c'est-à-dire, du continent lui-même car depuis que je m'occupe de l'évangélisation des îles de la côte sud-ouest, j'ai pu me convaincre qu'il y a une très notable différence, hélas ! Entre les habitants du continent et ceux de ces îles.

    Sur le continent, au point de vue des relations rurales, chaque district a ses habitants de haute et de basse classe. Le noble ou le lettré à évidemment plus d'autorité que l'homme du peuple ; son exemple sa parole peuvent amener plus facilement à la religion ceux qui n'ont pas son rang et se modèlent sur lui. Cependant, le simple paysan garde toujours sa personnalité bien caractérisée, et, somme toute, vit respecté, dans le milieu social où il se trouve.

    Les habitants des îles, au contraire, ont été jusqu'ici considérés comme la dernière classe de la société, et corvéables à merci. On pourrait les appeler les esclaves, les ilotes de l'Extrême-Orient. Jusqu'à ces dernières années, quand un insulaire arrivait sur la terre ferme, fût-il lettré ou ignorant, jeune homme ou vieillard, peu importe, il était traité en valet : un simple enfant, en lui parlant, employait la formule du supérieur avec l'inférieur.

    On peut juger par là à combien d'injustices, de vols, de mauvais traitements, sa personne et ses biens étaient exposés, sans qu'il songeât à demander une réparation quelconque. Cette infériorité sociale poussait les individus et les villages à chercher ailleurs quelque patronage puissant qui pût à l'occasion leur servir de sauvegarde, les défendre contre les agissements de voisins mal intention nés. Aussi est-il arrivé que la terre de la plupart de ces îles est aujourd'hui possédée par quelque grande famille de Séoul ou d'ailleurs, et n'appartient plus à ceux qui la cultivent chaque jour à la sueur de leur front.

    Les liens de la famille y sont fort relâchés : le divorce, pour le moindre prétexte, y règne sans conteste ; les enfants n'ont pas pour leurs parents ce respect presque exagéré qu'on trouve généralement sur le continent coréen, comme dans la plupart des pays de l'Extrême Orient.

    Sur le continent, dès que le chef de famille a connu la vérité et s'est fait chrétien, on peut escompter que, sous peu, sa femme, ses enfants, ses brus seront du nombre des néophytes. Ici, c'est tout différent. Dès que l'enfant atteint douze à quatorze ans, il se croit indépendant et ne suit plus les conseils paternels. Le mari n'a sur son épouse aucune autorité dans l'ordre des idées. La conséquence de cet état d'esprit, est que nous trouvons encore dans nos îles quelques unités chrétiennes, mais pas de famille chrétienne. Que la mort ou quelque autre circonstance enlève le maître de maison chrétien, aussitôt cette maison redevient païenne, et les superstitions reprennent leur cours.

    Dans nos îles, la moralité de l'individu est également très atteinte. L'ivrognerie, le jeu, les querelles sans fin y sont le pain de chaque jour, sans parler d'autres misères plus graves encore. Il n'est pas jusqu'aux lois les plus élémentaires de la tenue et de la politesse qui n'y soient étrangement méconnues. Hommes, femmes, enfants sont grossièrement vêtus, malpropres, ordinairement sans chaussures et sans chapeau, sans le serre-tête réglementaire qui tient les cheveux noués au sommet de la tête, et les empêche de flotter au vent en un négligé disgracieux.

    Les enfants, comme les grandes personnes, sont d'une ignorance extrême. Passant leur vie soit dans les champs, courbés vers la terre soit au bord de la mer où, suivant l'heure des marées du jour ou de la nuit, ils vont chercher des coquillages et des herbes salées, ils n'ont de répit que durant quelques courts instants, et ne trouvent pas le moindre loisir pour feuilleter un livre et apprendre à lire ou à écrire.

    Le langage d'ailleurs est un dialecte ou patois assez lourd. Il semble que les gosiers des insulaires soient impropres à émettre dans toute leur pureté les sons de la langue coréenne. Le missionnaire est difficilement compris, et éprouve de grandes difficultés à comprendre. Les prières en commun, la récitation du catéchisme, sont pour les catéchumènes une épreuve terrible et pour le missionnaire un crève-coeur continuel.

    Le démon a su profiter de cet état d'ignorance et d'abaissement pour s'implanter ici en maître. La superstition est la seule chose, peut-on dire, dont s'occupent ces pauvres sauvages, en dehors des soucis quotidiens de la terre et du corps. Que quelqu'un soit malade, ou qu'il faille accomplir l'action la plus vulgaire, c'est au démon qu'on s'adresse pour obtenir guérison ou conseil. Les sorciers et sorcières se mettent en campagne, assourdissent vos oreilles avec leur tamtam, leurs cris, leurs danses, et ne s'en vont point sans avoir fait payer grassement leurs services. Chaque village a plusieurs pagodins et souvent aussi plusieurs bois sacrés, où, aux jours fixés, c'est-à-dire sept ou huit fois par an, on va immoler boeufs, cochons, poules, etc. pour la prospérité du pays et des familles.

    Ce n'est qu'à l'aurore de notre vingtième siècle que la religion chrétienne put se faire connaître à ces enfants de Dieu, perdus au milieu des mers. L'occasion favorable fut l'état même de la Corée en ces temps troublés. Sans prestige à l'extérieur, sans force à l'intérieur, le gouvernement coréen laissait tout aller à la dérive, et les provinces éloignées étaient spécialement à la merci du premier intrigant venu.

    Tandis que rebelles Tong-hak, partisans de la Chine, partisans de l'Indépendance, partisans de la Russie, partisans du Japon, etc, se faisaient la guerre sans merci et tombaient tour à tour après avoir jeté quelques pâles reflets d'autorité et de puissance, la religion catholique parut à quelques-uns comme le talisman précieux, le rocher inébranlable qui les mettrait à l'abri de ces tempêtes incessantes. Beaucoup se firent inscrire comme catéchumènes, plusieurs reçurent le baptême, et on éleva çà et là de jolies maisons de prière pour se réunir le dimanche et recevoir le missionnaire lors de sa visite.

    Hélas ! La plupart de ces conversions, édifiées sur le sol mouvant des considérations matérielles, s'évanouirent dès que les circonstances furent changées. Bientôt le catéchumène, qui n'avait reçu qu'une légère teinte de christianisme, se retrouvait avec sa nature abâtardie, ses superstitions, sa volonté chancelante de païen et d'ilote. La maison de prière se trouvait vide le dimanche, comme les autres jours, et était finalement vendue ou détruite, symbole de l'état des âmes qui s'y étaient abritées l'espace d'un matin.

    Depuis plusieurs années, aucun ministre dit Christ n'avait reparu dans ces îles ingrates. Tous les missionnaires de Corée avaient d'autre part de quoi s'occuper suffisamment, et avec beaucoup plus d'utilité. La mission de Taikou, à elle seule, compte environ trente mille chrétiens, et a seulement douze missionnaires. Dernièrement, la Providence ayant permis que le nombre de ces derniers s'accrût d'une unité, je m'offris volontiers à mon Vicaire, apostolique pour faire la visite de ces îles, et voir si quelques épis ne restaient pas encore debout en ces champs ravagés par l'orage et la grêle. C'est ce voyage dont je pense vous entretenir aujourd'hui, chers lecteurs de France. Puissent ces quelques pages vous exciter à penser parfois devant Dieu à cette portion si ingrate du champ du père de famille, et aussi au missionnaire qui y travaille. Il ne songe guère pour l'instant à cueillir là d'amples moissons, mais il désirerait sauvegarder les quelques rejetons isolés qui, un jour peut-être, donneront cent pour un et prépareront les belles moissons de l'avenir.

    A l'occasion, je dirai quelques mots de la nourriture, du logement, du mode de locomotion de l'ouvrier apostolique. Ces détails n'ont guère d'intérêt pour lui, puisque c'est sa vie quotidienne. J'ai constaté cependant, que les amis de France aiment à se représenter le missionnaire jusque dans les moindres détails de sa vie privée, et à se rendre compte de l'emploi minutieux de ses journées et de ses heures.

    Ces détails de la vie quotidienne sont évidemment tout différents de ceux des prêtres de France, et peuvent paraître de loin pénibles à la nature. Le missionnaire pourtant s'y habitue vite, et ce n'e-t pas en cela, me semble-t-il, qu'il acquerra grand mérite devant Dieu. Toutefois la Providence se sert parfois de ce moyen pour attirer à l'apostolat les âmes généreuses et dévouées ; et certes, quand on assiste impuissant à ce spectacle navrant des épis jaunissants qui manquent de moissonneurs, on comprend mieux l'insistance du divin Sauveur : « Priez le Maître de la moisson, pour qu'il envoie de nombreux ouvriers serrer les épis mûrs dans les greniers du père de famille ! »



    La mer de Si-a.



    Nous sommes au 21 octobre 1912 ; il est une heure du matin. Le missionnaire de Mokpo, accompagné de quelques chrétiens, traverse les rues solitaires de la ville pour aller à la recherche du bateau qui doit le conduire à l'île de Tja-eun. Il emmène avec lui son servant de messe, homme déjà âgé et relativement instruit, qui lui servira de compagnon de route, l'aidera aussi à instruire les chrétiens et à les préparer aux sacrements.

    De village en village, il faudra trouver un portefaix aux jarrets suffisamment solides pour faire des journées de marche en portant sur ses épaules un colis relativement lourd. Quoiqu'il ne soit qu'un panier d'osier sur lequel on a collé plusieurs feuilles de papier pour le solidifier, ce colis contient tout le matériel nécessaire pour la messe : chandeliers avec cierges, vin, hosties, fer à hosties, ornements, calice, burettes, etc., ainsi que quelques livres et objets de piété, avec une large couverture destinée à devenir le lit du Père pendant tout le voyage.

    Nous voici sur le bord de la mer. On me désigne dans la nuit un petit bateau près du rivage ; j'y grimpe aussitôt en marchant tant bien que mal sur une planche mal affermie qui le rejoint à la terre ferme. Mon servant et mon paquet prennent le même chemin, et... adieu, mes chers chrétiens de Mokpo !... Nous voilà partis en administration pour lin mois et demi !

    Mon bateau peut bien avoir trois mètres de large sur dix de long. Il est à fond plat, et les bords s'élèvent à une hauteur seulement d'un mètre, soit cinquante centimètres au-dessus de la ligne de flottaison. A l'avant est accrochée l'ancre boueuse qu'on vient de retirer ; au milieu, un mât, solidement fixé à une poutre transversale, porte une méchante voile toute déchirée, en toile grossière, ou même en paille tressée. A l'arrière s'élève une petite cabine couverte, autrement dit, un pont minuscule d'environ deux mètres de long et autant de large. Quand nous disons « s'élève », entendons-nous bien ; il ne s'agit pas de construction extraordinaire ; cette cabine peut bien avoir un mètre de hauteur ; donc inutile de chercher à s'y tenir debout.

    C'est là que nous pouvons nous étendre, mon servant et moi, ayant pour tout ameublement le paquet qui nous accompagne. Nous couchons sur un treillis de bambous, et entendons clapoter sous le treillis l'eau qui filtre sans cesse dans l'embarcation. Notre cabine, couverte en partie de planches mal jointes et en partie d'un treillis de bambous, sur lequel reposent quelques nattes de paille nous abrite assez mal.

    Au-dessus de la dite cabine, se tiennent les trois matelots qui constituent tout notre équipage. Quand ils bougent, si peu que ce soit, la paille sur laquelle ils sont assis s'effrite et nous couvre de ses débris. La manoeuvre d'ailleurs n'est pas compliquée : le chef de la bande tient le gouvernail ; le second, la corde assez grosse à laquelle viennent se relier les cordes plus petites échelonnées le long de la voile ; le troisième, avec une calebasse, fait l'office de pompier, jetant par dessus bord l'eau qui entre dans le bateau soit par les fissures, soit par le rejaillissement des vagues.

    Ces bateaux sont constitués uniquement de planches de bois reliées les unes aux autres, comme les tuiles d'un toit, par des chevilles également en bois. On voit l'eau de la mer suinter continuellement entre les planches, ou par les trous des chevilles.

    L'île de Tja-eun ou l'Ile aimable, la première où je me rendais, est à environ dix lieues, soit cinquante kilomètres de Mokpo. D'ordinaire, il faut aux petits bateaux deux marées, c'est-à-dire, une douzaine d'heures pour faire ce voyage. Heureusement ou malheureusement, à notre sortie du port, nous fûmes pris par un vent assez violent, lequel, tout en nous glaçant, nous poussa vigoureusement à travers la mer de Si-a, et, après une seule marée, vers neuf heures du matin nous étions à Tja-eun.

    Pour mon premier voyage de ce genre, je ne pouvais me défendre de certaines appréhensions, me sachant en pleine mer sur une pareille coquille de noix. Mais les Titanic ne sauvent pas toujours ceux qui se confient à leur robuste cuirasse d'acier, tandis que la Providence veille sur ceux qui se reposent en Elle. Je méditais alors ces belles paroles de nos Saints Livres : « C'est la Providence divine qui a ouvert un chemin dans la mer et une route sûre au milieu des flots, afin que tout homme, fût-il étranger à la navigation, puisse se mettre en mer. C'est pourquoi les hommes confient leur vie à un bois fragile, traversent les vagues sur un radeau et échappent à la mort. Et jadis, alors que les géants orgueilleux périssaient, l'espérance de l'univers échappa sur une barque, et, gouverné par votre main, laissa au monde la semence d'une postérité. Béni est le bois qui sert à un juste usage ». (Sap. 13).

    Tous les bateaux qui circulent dans l'Archipel et tiennent la haute mer, sont semblables à celui qui nous portait en cette première traversée. Parfois, ils ont quelques mètres de plus ou de moins en longueur, quelques décimètres de plus ou de moins en profondeur, mais la disposition est toujours la même.

    Il y a en outre les barques qui transportent hommes et bagages, seulement d'une rive à l'autre, sur les bras de mer très resserrés. Celles-ci sont petites, plates, sans cabine ni mât, et ne peuvent résister au moindre coup de vent. Aussi, pour ne pas faire naufrage, nos Coréens ont trouvé un moyen à peu près infaillible : ils attendent le calme plat et le beau soleil. Devant un simple bras de mer, voyageurs et marchandises sont arrêtés des jours, des semaines entières, guettant patiemment le beau temps pour continuer leur chemin.



    Tja-eun ou l'Ile aimable.



    Tja-eun ou l'Ile aimable, la plus septentrionale des îles que nous devons visiter, a bien, à vol d'oiseau, deux lieues de long et autant de large ; elle nourrit environ cinq à six mille habitants. Le terrain y est très accidenté, comme dans la plupart des îles de l'Archipel, et les quelques sentiers qu'on y découvre serpentent continuellement autour des montagnes et des collines. Le plus haut sommet de l'île s'élève à quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer ; les rochers sauvages qui le couronnent sont visibles de loin à une très grande distance.

    Là aussi, jadis, de nombreux catéchumènes s'étaient fait inscrire et avaient construit une belle maison de prière au centre d'un gros village de plus de cent maisons. Mais ce beau feu s'était vite ralenti ; et, tandis que j'avais reçu des réponses favorables des autres îles où j'avais annoncé ma visite, de Tja-eun, aucune lettre ne m'était parvenue. C'était, de mauvais augure. De fait, le grand village central n'avait plus qu'un chrétien, chrétien de nom plutôt que de fait, car il vivait en concubinage depuis un an et plus.

    La maison de prière, vide et délaissée, était dans un triste état ; sa vue me rappela Jérusalem détruite. La partie du bâtiment qui avait servi de chapelle était en ruines ; plus de portes, plus de plancher ; il restait seulement çà et là quelques pans de murs. Le petit bâtiment contigu, destiné au missionnaire pendant sa tournée était debout et en bon état, mais... il était devenu la mairie du village et l'hôtel de la poste !...

    Après avoir dit une courte prière sur ces ruines désolées, j'envoyai ma carte au chef du canton. On revint me dire qu'il était absent pour la journée. Notre homme n'était pas bien loin sans doute, mais voulait voir ce que ferait le Père en cette occurrence. Je m'installai donc tant bien que mal dans un coin, laissant fermée la chambre où se trouvaient les papiers et archives communales, et j'attendis de pied ferme le retour de notre maire. Le lendemain au matin il se présenta en effet avec le percepteur des impôts. Tous deux étant quelque peu interloqués, je pris la parole et leur tins à peu près le petit discours suivant :

    « Nouveau missionnaire, venu de la lointaine France pour enseigner la vraie doctrine aux Coréens, je m'attendais à trouver ici un appartement convenable, tout comme mes devanciers. Je sais, en effet, que mes prédécesseurs ont passé par Tja-eun et y ont trouvé une maison de réunion bien installée. Comment se fait-il que cet édifice, bâti pour le Maître du ciel, et destiné uniquement aux chrétiens soit devenu une maison communale ?... Quand notre religion s'implante quelque part, grâce à Dieu, elle n'en disparaît plus, malgré les persécutions les plus sanglantes ; le nombre des fidèles peut diminuer, mais il reste toujours des croyants. A Tja-eun aussi, sinon dans ce village, du moins dans les villages voisins, il doit en rester certainement !

    « Etranger, de passage parmi vous, seul dans cette chambre froide où le vent entre par mille ouvertures, je n'avais cette nuit près de moi personne qui pût me rendre le moindre service, les chambres voisines étant occupées par la mairie et les archives. Je pense que vous ne voudrez pas me rendre aussi pénible la nuit prochaine : aussi, veuillez disposer au plus vite les appartements latéraux pour que mon serviteur puisse y séjourner et être à ma disposition.

    « Somme toute, vous vous êtes emparés ; d'une maison qui n'est pas à vous, et je pourrais réclamer en justice, mais je n'aime pas les disputes. Venu de loin uniquement par amour pour vos âmes, je désire que la concorde règne entre chrétiens et païens ; je ne doute pas que de votre côté, il en soit de même ! »

    Comme je m'en doutais, ces propos, plutôt pacifiques, firent bonne impression sur nos braves Coréens... Ils reconnurent humblement leur forfaiture aux lois de l'hospitalité si sacrées en ces pays-ci. Finalement j'eus tout ce que je voulais tin contrat en règle fut signé comme quoi la maison était vraiment au Père et aux chrétiens, qu'elle serait en toute occurrence mise à la disposition du missionnaire lors de son passage, et qu'en dehors de ce temps, elle servirait provisoirement de mairie, moyennant un loyer de quelques piastres par mois...

    Et voilà comment en ces pays-ci, à défaut de loi de séparation et d'articles organiques sur les relations de l'Eglise et de l'Etat, on règle pour le mieux la question des établissements du culte !

    Me voici donc installé comme chez moi, en cette terre que je voyais pour la première fois de ma vie ; et bientôt, de tous les points de l'île, quelques âmes, touchées de l'a grâce, viennent me voir et me demander les sacrements... Dix-neuf confessions, dix-sept communions, trois mariages régularisés, tels sont les chiffres que porte ma feuille d'administration.

    Comme tous les missionnaires de Corée, je couchais sur le pavé, c'est-à-dire sur les larges pierres qui recouvrent les conduits souterrains par où circule la fumée ; car tel est le seul système de chauffage connu ici. Ce système, somme toute, quand il est établi en de bonnes conditions, n'est pas désagréable. Une chaleur douce échauffe peu à peu, non seulement les susdites pierres, mais aussi la petite chambre tout entière. Bien des fois en France, agacé par nos poètes fumeux et malsains, j'avais regretté ma chambrette coréenne !

    Le malheur est que souvent les conduits souterrains de la fumée, tout comme ceux des calorifères de France, sont défectueux. Parfois les rats font des trous entre les pierres plates dans la terre durcie, et alors vous êtes enfumé comme un renard dans sa tanière ; ou bien le vent souffle du mauvais côté, et alors la cheminée souterraine ne fonctionne pas ; ou bien la chambre restée inhabitée est très humide, et une flambée de quelques minutes ne peut la rendre saine ; ou bien encore, la chaleur est convenable le soir, quand on vient de chauffer, mais à minuit et au matin, le thermomètre, si thermomètre il y avait aurait étonnement baissé !

    Tous les soirs donc, étendant sous moi la moitié de ma couverture, et me couvrant avec l'autre moitié, prenant pour oreiller quelque bûche équarrie, ou mieux, quelques livres coréens pliés dans une serviette, je m'endormais sous la protection de mon ange gardien en rêvant à ces âmes perdues au milieu des mers, à ces brebis dispersées et sans pasteur !

    Quant à la nourriture, ici, comme dans toute la Corée, deux où trois fois le jour, on m'apportait une petite table avec du riz. Si pauvre soit on, en effet, chacun doit avoir sa table à part... Un assortiment de ces tables, et des oreillers en bois, c'est tout l'attirail qu'exige le métier d'hôtelier ou d'aubergiste. A l'auberge coréenne, il n'y a pas de chambre spéciale pour chaque voyageur, mais bien une chambre commune à tous. Dix et vingt personnes y dorment côte à côte, la plupart du temps sans autre literie que les habits du jour. Quand arrive l'heure de dormir, le maître d'hôtel jette quelques billots de bois en guise d'oreillers. A l'heure des repas, chacun reçoit sa petite table ronde, haute d'environ vingt centimètres, et large de trente à quarante centimètres. Un bol contient le riz cuit à la vapeur d'eau et encore très fumant, un autre renferme le bouillon salé, assaisonné de quelques légumes. A côté de ces deux récipients, sont quelques soucoupes toutes petites, contenant les assaisonnements tels que : feuilles de navet salées, tranches de racines également salées, avec ou sans saumure. Chez les riches et les gourmets, il y a un peu de viande de boeuf, du porc, du poisson, etc., également disposés dans ces petites soucoupes. Tout cela en effet n'est que l'accessoire ; le seul plat de résistance, ce qui remplace notre pain, c'est le riz !

    Les Chinois et les Japonais, pour manger le riz, n'ont que les bâtonnets, c'est-à-dire deux petites tiges de bois, dont ils se servent comme de pincettes, en approchant le bol de la bouche. Nos Coréens sont beaucoup plus avancés : ils ont un rudiment de cuillère plate, à peu près semblable à une pièce de dix centimes qu'on ajusterait au bout d'un crayon. C'est avec cette cuillère qu'ils mangent le riz ; les bâtonnets servent seulement à tirer des susdites soucoupes une feuille de navet, une bouchée de viande ou de poisson, etc.

    A Tja-eun, c'était le seul baptisé du village, l'homme dont nous parlions plus haut, qui me faisait apporter chaque jour la petite table réglementaire. Sa maison était située à dix minutes de là, à l'autre bout du bourg, et riz et bouillon était passablement refroidis quand ils m'arrivaient. Cela, peut-être aussi l'humidité du local qui n'avait pas été chauffé depuis longtemps, devait affecter quelque peu l'organisme général, et deux jours après, à la chrétienté suivante, j'en éprouvai les funestes conséquences.

    En dehors du temps des repas et du repos de la nuit, la vie du missionnaire en tournée est toute consacrée à ses chrétiens : catéchismes, confessions, baptêmes, etc. Dans les chrétientés bien établies du continent, le missionnaire peut régler à l'avance le moment le plus favorable pour procéder à chaque exercice. Il peut à telle heure faire l'examen général de doctrine, à telle heure confesser les hommes ou les femmes, à telle heure encore baptiser, etc., etc. Dans mes îles, je devais tenir compte d'une situation toute spéciale, et recommencer pour ainsi dire à chaque instant la même besogne. Quand un nouvel enfant prodigue arrivait de cinq ou dix kilomètres de distance, après une courte exhortation, je me hâtais d'examiner sa science doctrinale, je l'aidais à préparer sa confession, sauf à recommencer une demi-heure après pour un nouvel arrivant.

    J'avais pensé d'abord les réunir en assez grand nombre le soir, et développer devant eux les points principaux de la religion ; j'eus vite compris que la chose était impossible. Les quelques âmes encore croyantes sont dispersées aux quatre coins de ces grandes îles ; comment leur demander de se présenter tous à heure fixe, sauf pour la communion du matin ?

    De là encore la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, de voir dans une même tournée tous les membres d'une famille. Quand les uns s'absentent, les autres gardent la maison. Pour que le missionnaire pût voir tout le monde, il devrait rester dans le même poste, beaucoup plus de jours que ne le comporte le temps dont il dispose.

    Tel est à grands traits le tableau du travail de l'ouvrier apostolique pendant son administration de village en village. Le cadre change tous les deux ou trois jours, mais le fond reste le même, et nous n'en parlerons plus dans la suite de notre récit. Ce recommencement perpétuel des mêmes occupations constitue le centre de la vie du missionnaire dans le ministère actif, c'est sa plus grande fatigue d'une part, comme aussi sa plus grande consolation et sa plus douce espérance.

    Faut-il vous dire avant de quitter Tja-eun, ce qu'il est advenu du concubinaire qui a bien voulu, comme preuve de ses bons désirs, envoyer deux ou trois fois par jour, une petite table de riz au missionnaire ?... Hélas ! Je n'ai qu'une demi confiance en sa conversion. Il m'a bien promis de renvoyer la femme illégitime qu'il retient, mais il demande pour cela plusieurs mois. Mille raisons diverses, qu'il serait trop long de vous exposer ici, s'opposent, dit-il, au renvoi immédiat... Priez donc, chers lecteurs, pour que la grâce le rende plus fort : il a bien une certaine dose de bonne volonté, mais, comme le disait Notre-Seigneur à ses Apôtres ! « L'esprit est prompt et la chair est faible ! »



    Ham-htai ou l'île aux grands rochers.



    Après avoir passé deux jours à Tja-eun, je pris la route de Ham-litai. Cette île, voisine de la précédente, est à peu près de la même importance, comme grandeur et nombre d'habitants. Si son plus haut sommet n'atteint pas tout à fait les quatre cents mètres du pic de Tja-eun, par contre, les montagnes s'y dressent en arêtes fantastiques, en gros blocs de lave, qui lui ont mérité le nom d'île aux grands rochers.

    Comme j'y arrivais pour les vêpres de saint Raphaël, le patron des voyageurs pour lequel j'ai toujours ressenti une dévotion spéciale, j'espérais y faire une ample moisson d'âmes. Cette chrétienté est d'ailleurs la seule de ces îles qui ait à sa tête un catéchiste instruit et sérieux. Une preuve sans réplique de son mérite est que sa femme et sa petite fille de dix ans savent leur catéchisme à la perfection, chose presque unique dans ces chrétientés. Je pensais donc, par son entremise, réunir les anciens fidèles et essayer de les ramener dans la voie du salut. En un mot, c'était la chrétienté sur laquelle je comptais le plus, et au sujet de laquelle j'avais fait les plus beaux plans de campagne. Hélas ! Lhomme propose et Dieu dispose ; ou plutôt, Dieu tient à nous rappeler de temps en temps que, sans le secours de sa grâce, tous nos efforts sont vains et inutiles.

    A peine arrivé à la maison de prière, je me sentis pris d'un mal d'entrailles très violent avec forte fièvre. Je dus rester deux jours sur ma natte, sans avoir la force de me tenir debout. Je n'eus pas la consolation de dire la messe de saint Raphaël, et, le jour suivant, c'est à moitié étendu sur mon grabat, que j'entendis les confessions de ceux qui se présentèrent, dix en tout.

    Ces deux jours ainsi tristement passés, il fallait pourtant continuer sa route, et aller porter ailleurs les secours de la religion. Inutile de parler de véhicule quelconque ici, pas plus que dans le reste de la Corée. Les petits sentiers qui serpentent sur les collines sont à peine praticables pour un cheval, et, dans les îles, je ne me souviens pas d'avoir rencontré un seul voyageur avec une monture quelconque.

    Le brave catéchiste de Ham-htai m'offrit sa canne : cela me fit alors trois jambes au lieu de deux, et c'est ainsi que se continua mon administration jusqu'à la fin, c'est-à-dire pendant un mois et demi. Je quittai donc clopine dopant mon île aux grands rochers, sans avoir la force de lever les yeux aux détours du chemin, pour admirer les beautés de la nature qui d'habitude ne me laissent point indifférent !

    (A suivre).
    1913/222-234
    222-234
    Corée du Sud
    1913
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