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A travers la presquîle de Malacca

A travers la Presquîle de Malacca PAR M.GROSJEAN Directeur au Séminaire des Missions Étrangères.
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    A travers la Presquîle de Malacca

    PAR M.GROSJEAN
    Directeur au Séminaire des Missions Étrangères.

    La presqu'île malaise, à peine peuplée il y a 40 ans, regorge de monde depuis que l'on a découvert les mines d'étain, et que l'on fait des plantations de caoutchouc, de tapioca, et de cannes à sucre. Le gouvernement anglais, d'accord avec les gouverneurs des divers Etats malais : Pérak, Selangor, Johor, a construit une grande ligne de chemin de fer de Pinang à Singapore. Cette ligne sera achevée à la fin de l'année 1908. Des lignes secondaires partent de la ligne principale, pour rejoindre lés ports de mer, ou pour pénétrer dans les terrains de mines ou de plantations. Ce chemin de fer a produit une véritable révolution dans le pays, et l'a rendu méconnaissable. La forêt vierge a été brûlée, de grandes villes se sont élevées à la place, et ces villes sont le siège d'une activité commerciale dont on ne peut se faire une idée, même à Paris. Je ne l'aurais jamais cru si je ne l'avais vu.

    NOVEMBRE-DÉCEMBRE 1908, N° 66.

    ***

    L'horloge du port de Pinang sonne 7 heures, les guichets s'ouvrent et nous prenons nos billets pour Taï-ping. Mais au lieu d'entrer dans une salle d'attente, nous parcourons la jetée dans toute sa longueur, et à l'extrémité nous trouvons un ferry-boat, c'est-à-dire un petit bateau qui nous conduira à la gare de Praï sur le continent. On accède à ce bateau par 3 passerelles correspondantes aux 3 classes du chemin de fer. Au bout de vingt minutes de traversée, on a pénétré dans la rivière de Praï et le bateau est amarré à un ponton en face la gare. Descendre, traverser la route et la gare, monter en wagon, c'est l'affaire de cinq minutes On ne s'occupe pas des bagages enregistrés, mais simplement de ceux que l'on porte avec soi. Encore pour ceux-ci vous pouvez trouver des porteurs, vous n'avez que l'embarras du choix, avec l'ennui d'en chasser neuf pour un que vous pouvez employer. Les wagons sont très confortables et aménagés pour les pays chauds. Au-dessus des fenêtres sont placés des avant-toits pour empêcher la réverbération et prévenir les insolations. Le couloir est au milieu du wagon ; il y a deux places de chaque côté ; il n'y a pas de compartiments fermés, à cause de la chaleur, il faut que l'air circule d'un bout de la voiture à l'autre. Dans les wagons de 1re classe, il n'y a que des fauteuils en moleskine, et ces fauteuils sont articulés de telle sorte qu'en tirant celui qui est en face de vous le siège vient rejoindre exactement le fauteuil sur lequel vous êtes assis, et le dos s'abaissant jusqu'à être horizontal vous vous trouvez comme sur un canapé et vous pouvez faire la sieste et dormir. Les employés sont très aimables, et quand même on est tous ensemble on est cependant chacun chez soi. Un monsieur fume très bien à côté d'une dame qu'il ne gène pas plus que celle-ci ne gêne le monsieur, en caressant le singe qu'elle tient sur ses genoux.
    Le pays que nous traversons est très beau : montagnes élevées et cultivées jusqu'au sommet par les Chinois qui y font pousser des légumes de toutes les façons ; plantations de cannes à sucre, avec pressoirs, distilleries pour le tafia et le rhum, séchoirs pour le sucre en poudre, plantations de cocotiers pour le coprah, jardins fruitiers splendides... etc. Enfin pendant près d'une heure nous traversons la forêt vierge. Celle-ci m'impressionne beaucoup. Je sais que les deux côtés de la voie cachent, sous d'immenses rhododendrons en fleurs, des milliers de cadavres d'Indiens morts de la fièvre en travaillant sur la ligne. La forêt semble calme, le bruit du train empêche les petits bruits que l'on pourrait entendre, quelques oiseaux épouvantés s'enfuient à tire-d'ailes, tandis que des singes narquois continuent à grimacer et à faire de la gymnastique sur les branches des arbres. Ceux-ci très touffus, et la plupart à larges feuilles, ne laissent pénétrer jusqu'au sol qu'une lumière douce assez peu intense pour que les arbustes ne puissent croître. Aussi le sol de la forêt n'est qu'un tapis de feuilles mortes, les troncs des arbres sont droits et privés de branches et de feuilles jusqu'à une grande hauteur, et si ce n'étaient les marais dans lesquelles vous pouvez tomber et vous enliser, les arbres brisés et couchés en travers, on pourrait facilement marcher sans autre souci que de se garer des serpents et des fauves.
    Les gares sont très coquettes, pleines de fleurs et de plantes grasses, le trafic est considérable. A dix heures et demie nous arrivons à Taiping.

    TAI-PING.

    A peine le train est-il arrêté que nous sautons dans deux pousse-pousse et allons surprendre le bon P. Mariette, qui ne nous attend pas, mais qui se montre d'autant plus enchanté de notre visite. Il est 11 heures quand nous faisons invasion dans sa maison. Il ajoute un peu d'eau à sa soupe et trois grains de riz au karry. A midi nous commençons à nous restaurer, et après une petite sieste, et le bréviaire récité, nous partons en promenade. Notre première visite est naturellement pour l'église, puis nous allons à l'orphelinat et au couvent, celui-ci n'est pas encore entièrement achevé. Enfin nous entrons en ville, et passons à côté des prisons, du palais du gouverneur et des casernes ; il n'y a rien de remarquable, les rues sont étroites comme celles des premières villes de la Malaisie. Ces villes, en effet, ont eu comme point de départ des maisons de mineurs ou de planteurs, maisons installées plus ou moins à la guise des propriétaires, le gouvernement anglais se montrant très large pour accorder des terrains, ou pour faire silence sur l'accaparement des terrains par les ouvriers. C'est cette facilité accordée pour bâtir qui est une des grandes causes de la multiplication des habitations. Quand le village est un peu développé, on oblige à faire des rues qui passent devant chaque maison, et comme celles-ci ne sont pas alignées les rues sont tortueuses. Petit à petit les Anglais viennent s'y installer, construisent de belles maisons et petit à petit aussi font régner l'ordre et la propreté. On oblige les ouvriers à construire des maisons plus belles ; murs en briques ou en pierres, et toits en tuiles, on régularise l'alignement et on arrive à avoir quelque chose de passable. Si parfois dans les agglomérations de maisons en paille et en bambous il y a une épidémie, le gouvernement est heureux de mettre le feu aux paillotes, de donner une petite indemnité et d'obliger à bâtir d'autres maisons, lesquelles doivent être en pierres et en tuiles à cause des incendies.

    ***

    Après avoir parcouru la ville pour nous en donner une idée, nous entrons au Muséum. Mon Dieu quelle chaleur il y fait ! J'y ai vu de belles collections de kriss (poignards malais), de cuirs ouvragés à la façon des Arabes, d'armes et d'habits des différentes tribus du pays, de tous les minéraux et métaux trouvés dans la presqu'île ; enfin une belle et grande collection d'animaux mammifères, d'oiseaux, de poissons, d'oeufs, de fruits, de légumes, de graines, etc. Parmi la collection des animaux, je remarquai une énorme tête d'éléphant, le crâne était enfoncé en avant et du côté droit, j'en demandai l'explication, on me la donna : il y a un an ou deux, lorsque le chemin de fer commençait à circuler et à traverser la forêt vierge que nous avons vue ce matin, une troupe d'éléphants mécontents d'être troublés dans leur solitude se fâchèrent contre le train, et l'un deux, le chef, (les éléphants, voyageant en troupe ont toujours un chef, ordinairement ils choisissent la bête la plus vieille et la plus grosse), vint se porter sur la voie, attendit la locomotive et quand celle-ci fut à portée, malgré les sifflets d'alarme, l'éléphant se précipita sur elle la tête en avant. Mais, hélas ! I'acier de la locomotive était plus dur que le crâne de la vieille bête qui tomba morte sur le coup, non sans avoir fait dérailler quelques wagons, tant le choc fut violent. Pauvre bête !

    ***

    C'est à Taï-ping que l'on me fit cadeau d'un crabe dit : crabe de saint François-Xavier ; il avait été préparé par un des employés du Muséum. Ce souvenir me fit grand plaisir, car depuis longtemps j'avais entendu parler de ce crabe et je ne l'avais jamais vu. On m'assure qu'il y en a dans le golfe du Tonkin et sur les côtes de la Cochinchine et de Chine. Quoi qu'il en soit, ce crabe ressemble à tous les crabes, il n'a comme signe caractéristique qu'une belle croix blanche en relief et bien formée sur le milieu de la carapace. Il a sa légende que voici : Un jour que saint François-Xavier traversait le détroit de Malacca, il fut assailli par une forte tempête, et sa barque était sur le point de sombrer. Les passagers lui demandent de prier. Le saint les écoute. Il se met en prières, et prenant son crucifix de missionnaire, il le plonge dans la mer ; soudain la tempête s'apaise, mais le crucifix avait glissé des mains de saint François et était perdu. Le bon saint en fut fort attristé, et le matin arrivé à Bonga, il se promenait sur le rivage pensant encore à son crucifix perdu. Mais quelle ne fut pas sa joie d'apercevoir un crabe sortir de l'eau tenant clans une de ses pinces le crucifix si regretté, et l'apportant à saint François qui le recueillit en rendant grâces au Seigneur. Ce fait est, dit-on, authentique, mais ce qui l'est moins, c'est la légende qui veut qu'en souvenir de ce miracle, tous les descendants de ce crabe ont une croix sur le dos.
    La ville de Taï-ping est adossée à une haute montagne fort jolie et faisant un fond de tableau superbe. Les Anglais y ont installé de petites villas pour aller y prendre le frais et s'y reposer. La villa du gouverneur est au sommet, et il y fait parfois si frais que l'on a dû installer des cheminées pour se garantir du froid. Au bas nous avons 34°.

    ***

    La nuit a été relativement fraîche, et j'ai bien dormi malgré les moustiques. Ce matin la journée s'annonce chaude. Après avoir célébré la sainte messe moi à l'église du Sacré Coeur de Taiping et le P. Catesson à la chapelle du couvent, nous prenons un déjeuner sommaire et nous allons visiter une mine d'étain. J'étais très curieux de voir la manière de procéder pour l'extraction du minerai, et je ne pouvais pas avoir une meilleure occasion qu'ici, car à 5 minutes il y a une grande mine exploitée par deux Français fort aimables : M. Boy, de Tarbes, et M. Parcy, de Roubaix. De plus la machinerie m'attirait aussi ; car j'en avais lu autrefois la description dans le Cosmos. M. Boy n'était pas là, mais M. Parcy se fit un devoir de tout nous montrer et de nous donner toutes les explications utiles.

    ***

    Minerai. Le terrain, dans lequel se trouve le minerai d'étain, est ordinairement un terrain de sable, parfois mouvant, parfois congloméré avec des cailloux et parfois encore sous forme de roche. Trois opérations sont nécessaires pour l'extraction : 1° désagréger le conglomérat ou la roche, 2° laver les débris obtenus pour séparer l'étain, 3° recueillir l'étain.

    La mine de M. Boy est peu profonde : 5 ou 6 mètres au plus. Une série de tuyaux en fonte amène l'eau prise dans la montagne à une certaine hauteur, la force de la pression à l'arrivée peut aller jusqu'à 18 atmosphères. Dans la mine, le tuyau d'adduction des eaux se bifurque. Une partie va s'adapter à une lance très solide et en forme de canon porté sur un pivot. Le jet est si fort qu'il peut tuer un homme Ce jet est projeté sur le terrain à désagréger et c'est merveille de voir comment ce jet troue la roche, y produit des éboulements, la désagrège en petits morceaux. Ensuite l'eau de ce jet, en revenant au fond de la mine, coule avec tous les débris et tous les déchets. Les mineurs armés de crochets à plusieurs dents aident au courant en poussant les pierres et le sable au fond de la mine ; tous ces matériaux arrivent ainsi à l'extrémité de l'autre tubulure, laquelle dirigée en l'air forme un jet de 10 centimètres de diamètre et de 20 mètres de haut. Ce jet, enfermé dans une tubulure de 20 centimètres de diamètre, la traverse en entraînant tous les déchets qu'on lui présente, et les déverse dans un chenal en bois, au fond duquel on a placé de petites grilles en fer. Le courant d'eau entraîne d'abord le sable, puis les petits cailloux, enfin les pierres et laisse l'étain, plus lourd, emprisonné dans les barreaux des grilles. Le soir on enlève les grilles et avec une pelle on recueille l'étain. Celui-ci se présente sous la forme de petits grains semblables aux grains de gros sel marin, mais il est noir et brillant ; on le met dans des sacs et on le porte à la fonderie.
    Les Chinois, qui exploitent des mines et n'ont pas de machines spéciales, désagrègent le terrain à coups de pics et de pioches, et lavent les décombres avec l'eau d'un ruisseau, d'une rivière ou d'un étang qu'ils ont détourné sur le terrain de la mine. Ils brassent ces décombres dans l'eau, l'étain tombe au fond, ils enlèvent avec des paniers ou des brouettes le sable et les cailloux et recueillent l'étain ensuite. Mais là où les machines de M. Boy n'accusent qu'une perte de 20 %, ils en ont une de 60 %. Aussi le sable et les pierres sont relevés par des mineurs pauvres qui y gagnent encore leur vie.
    Le temps presse, 10 heures approchent, et il nous faut reprendre le train de 10 h. 1/2 qui nous a amenés hier et partir pour Ipoh, où nous devons trouver lévêque de Malacca, Mgr Barillon, qui a fondé le poste il y a 20 ans, et que j ai connu, pendant 10 ans, directeur à Paris avec moi. Ce me sera un grand plaisir de visiter ce poste en sa compagnie.

    IPOH.

    Nous arrivons à la gare juste à temps pour prendre le train. La route est splendide, et comme hier nous traversons de beaux villages, des pays cultivés et la forêt vierge toute bordée de rhododendrons en fleurs, de lianes, de rotins et de palmiers. Soudain quittant la verdure la plus intense, nous arrivons à un point de la forêt où pendant 10 minutes nous ne trouvons de chaque côté de la voie que des arbres desséchés et privés de leurs feuilles. Si ce n'étaient de magnifiques orchidées poussant sur les troncs à la manière du gui de nos pays, et la chaleur de 33°, on se croirait en plein hiver. J'eus vite fait de me rendre compte que la voie formant digue ne permettait pas aux eaux de s'écouler, et un immense étang s'était formé. Les racines des arbres étaient noyées et les arbres morts. Quelques instants après nous retrouvions la verdure, tout étonnés de ce contraste. Vers midi, une plaine cultivée s'étalait devant nos yeux, elle n'était coupée que par d'immenses rochers bizarres, couverts de lianes, de bananiers sauvages et d'arbustes. C'étaient les montagnes de marbre d'Ipoh, marbre blanc très joli avec lequel sont faits presque tous les monuments du cimetière de Pinang, ainsi que pas mal d'objets d'art pour la décoration. A midi et demi nous entrions en gare d'Ipoh. Le curé de l'endroit, le P. Coppin, nous attendait. Je l'avais vu à Paris comme élève il y a 15 ans, aussi quel plaisir de se revoir. Vite un pousse-pousse et un quart d'heure après nous étions chez lui, et nous trouvions Mgr Barillon qui nous attendait.
    Il y a 20 ans, Ipoh n'était qu'un petit hameau avec quelques mauvaises maisons. Le Père Barillon, apprenant que le terrain renfermait de l'étain, et que plus tard le chemin de fer y passerait, acheta un lopin de terre, y bâtit une petite chapelle en planches et se construisit une case à peine habitable. Bientôt les Chinois et les Indiens y vinrent travailler, des conversions se firent ; il y a 10 ans le chemin de fer se construisait, et maintenant Ipoh a plus de 50.000 habitants, les grandes maisons s'y bâtissent par centaines. Au point de vue religieux, il y a 2 grandes paroisses : l'une pour les Chinois, celle du Père Coppin, et l'autre, N.-D. de Lourdes, pour les Indiens. Les Dames de Saint-Maur ont un magnifique couvent, et bientôt les Frères de la Doctrine chrétienne y auront une résidence. C'est une transformation complète. Les oeuvres y sont en pleine prospérité, c'est à n'en pas croire ses yeux. La ville est d'autant plus irrégulière qu'elle est plus neuve, et la vie commerciale est d'une intensité telle que le gouvernement anglais songea y établir une résidence, et dans quelques années, Ipoh aura 100.000 habitants. Sans doute les Malais ne seront pas plus ou guère plus nombreux ; les Eurasiens, hommes de bureaux, suivront les Anglais, et les Chinois ainsi que les Indiens seront les seuls à progresser véritablement. Il était nuit quand nous sommes rentrés pour souper.
    Après le déjeuner le thermomètre marque 33°. On sent qu'à midi la chaleur sera intolérable si la brise ne se lève pas. Nous restons à la maison jusqu'à 11 heures, le vent se lève, et même des nuages interceptent le soleil, nous partons dîner chez le Père Sausseau à l'église indienne. Le Père Sausseau est mon ancien servant de messe à Paris, un de mes enfants privilégiés. Aussi se fait-il une fête de recevoir son évêque et son ancien père. Sa maison est tout à côté de la gare, et nous ne risquerons pas de manquer le train à midi et demi. A notre arrivée c'est la joie dans la maison, les Salam Sami (Salut Père) pleuvent de tous les côtés, bientôt nous sommes à table en face d'un énorme karry indien, cuit par un Indien. Et certes, je l'ai trouvé délicieux. En France on aurait cru avaler du feu, mais j'ai manifestement le gosier cuirassé. A midi un quart nous prenions congé de Monseigneur et de notre très aimable hôte, et à midi et demi nous étions dans le train destination de Kuala lumpur.

    KUALA-LUMPUR

    Le trajet de Ipoh à Kuala-lumpur est moins intéressant, on trouve plus rarement la grande forêt qui a été brûlée pour installer à sa place des mines, et d'immenses plantations de caoutchouc et de tapioca. Les nouvelles villes sont très nombreuses et très populeuses le long de la voie, et le Père Catesson, qui a passé ici il y a quelques années a peine à s'y reconnaître, tant le changement est profond. Rien n'est monotone comme de traverser un district de mines. Le sol est retourné en tous sens, le sable blanc vous éblouit et vous fait mal aux yeux, on ne voit que monceaux de sable, trous plus ou moins profonds, parfois à sec, parfois remplis d'eau, des Chinois le torse nu, travaillant dans le sable et dans l'eau. Malgré soi on plaint ces pauvres diables, supportant ainsi la chaleur torride du soleil, la réverbération, et de temps à autre un orage dont ils n'ont pas l'air de trop se soucier. Ces malheureux gagnent beaucoup, mais le soir plusieurs dépensent ce qu'ils ont gagné. C'est dans le trajet d'aujourd'hui que j'ai vu les plus grandes plantations de caoutchouc et de tapioca. Le gouvernement anglais s'est réservé un peu partout de grandes portions de forêt vierge, mais il en accorde encore de plus grandes aux planteurs qui veulent les défricher et les exploiter. Pour cela les plus grandes facilités sont données. Le prix de vente est absolument dérisoire, juste ce qu'il faut pour constituer une vente et non une donation. Les impôts ne seront exigés que quand la plantation commencera à porter des fruits, et alors l'impôt sera double, ou plutôt il y aura deux impôts : l'impôt foncier ordinaire qui n'est pas très onéreux, et une espèce d'impôt sur le revenu de la production. Cet impôt est calculé à tant pour % d'après une base adoptée auparavant. Par exemple si l'étain ne se vend que 20 dollars le picul, il n'y aura pas d'impôt, car ce prix de 20 n'est pas rémunérateur et ne laisse aucun gain. Mais si le prix monte à 30, 40, 50, 80, etc. le surplus de 20 sera taxé d'autant plus haut que la différence sera plus grande et la production plus considérable.
    Dès qu'un colon a obtenu une concession en règle, il commence à défricher cette concession. Des coolies Indiens ou Chinois, armés de haches ou de serpes, coupent les menus branchages, abattent les grands arbres, et laissent sécher le tout. Quand au bout de quelques semaines, la dessiccation est suffisante, on choisit une soirée où il y a du vent et du soleil et on allume du côté d'où vient le vent un immense incendie. J'ai eu la chance d'en voir un ; les flammes tourbillonnent dans les airs avec une fureur d'enfer, les arbres craquent si fortement que l'on dirait des coups de canon, une fumée noire s'étend partout. Ajoutez à cela, qu'à l'extrémité opposée à celle où l'on a mis le feu, des chasseurs vont se poster, et attendre les grands et petits fauves qui se sauvent épouvantés. Ils sont tellement terrifiés qu'ils ne voient plus même l'homme, et tombent foudroyés sous les balles ; les serpents, eux aussi, s'enfuient en sifflant, et ne pensent pas à mordre les pieds qu'ils rencontrent. Quand le feu a terminé son oeuvre, il ne reste plus qu'une terre nue couverte de cendres, et quelques gros troncs d'arbres encore debout et à demi calcinés, et quelques autres abattus, enchevêtrés et tout fumants de l'incendie. On aide à la combustion de ces derniers, en les enlevant, et lorsque la terre est refroidie on plante.

    ***

    1° Tapioca. Le tapioca ou manioc est un joli petit arbuste, genre palmier, moitié ligneux, moitié herbacé, la tige monte droite jusqu'à une hauteur de deux mètres environ et se termine par un bouquet de jolies feuilles. On plante d'abord des boutures dans une espèce de semis, puis on les transplante dans la plantation toute préparée. Quand la plante est mûre, on l'arrache, comme en France on arrache les topinambours ; mais au lieu de mettre à jour des tubercules, on trouve de longues et grosses racines. Ces racines sont mises en bottes et transportées à la fabrique, où d'abord on les échaude à l'eau bouillante pour enlever la peau, ensuite on les lave et on les met dans un cylindre spécial. Ce cylindre est sur un pivot qui tourne de droite à gauche, et le fond est taillé comme les meules d'un moulin. Sur le cylindre s'adapte et s'enfonce à l'intérieur, pour faire pressoir, un gros couvercle en fonte, taillé lui aussi comme une meule et adapté à un pivot qui le fait tourner de gauche à droite, c'est-à-dire en sens contraire du cylindre. Au bout de quelques minutes les racines sont moulues et forment une bouillie épaisse que l'on retire et que l'on jette dans des baquets d'eau pour la laver. La fécule se précipite et est recueillie, séchée au four, mise en paquets, et vendue sous le nom de fécule de manioc ou de tapioca. Quant à la pulpe, après avoir été bien lavée et pressée, on la met dans un cylindre à peu près semblable au premier quant à la forme extérieure, mais ce cylindre est immobile, le fond est percé de petits trous comme un écumoire, le couvercle que l'on adopte au cylindre et qui pénètre à l'intérieur, ne tourne pas non plus, mais il descend dans le cylindre au moyen d'une vis de pression très forte. Alors on voit la pulpe sortir sous le cylindre en forme de longs filaments blancs presque transparents. Un ouvrier prend ces filaments entre le pouce et l'index, les trempe dans l'eau et les étend sur une claie pour les faire sécher au soleil. Quand ils sont à moitié secs, on les noue sous forme d'écheveaux, on achève la dessiccation et on les livre au commerce sous le nom de tapioca ou de vermicelle chinois. Pour en faire des potages, le cuisinier brise dans ses mains ces écheveaux et les fait cuire dans du bouillon. Parfois au lieu de laisser le tapioca en longs écheveaux, on le moud et on obtient les perles de tapioca plus en usage en France.

    ***

    2° Caoutchouc. Le caoutchouc est semé dans des pépinières, les graines sont assez grosses. Quand le plan est suffisamment grand, on le transplante comme le manioc. Au bout de quelques années, 4 ou 5 ans en moyenne, on commence à l'exploiter. La plantation est partagée en 4 carrés par un chemin qui la traverse en croix dans la longueur et dans la largeur. Au milieu est la manufacture. Chaque carré est exploité pendant 3 mois consécutifs, et laissé en repos pendant 9 mois. Quand le moment de l'exploitation est arrivé, on lie fortement l'arbre au sommet du tronc et à la naissance des branches. Puis un Indien, plus ordinairement armé d'un couteau, dont la lame recourbée à l'extrémité a la forme d'un bec d'aigle, frappe l'arbre avec le bec de la lame en suivant des lignes tracées de haut en bas et en spirale, d'abord de droite à gauche et ensuite de gauche à droite, de sorte que l'écorce de l'arbre ressemble à un damier dont les carrés sont des losanges. Bientôt l'arbre blessé suinte un liquide blanchâtre et opaque : c'est le caoutchouc. L'Indien passe tous les soirs dans la plantation, et portant un seau d'une main et une raclette de l'autre il recueille tout le caoutchouc exsudé pendant la journée et le porte à la fabrique. Celle-ci est très simple. On y voit un arbre de couche, allant d'un bout de la pièce à l'autre. A cet arbre de couche sont adaptés, au moyen de rouages, des battoirs absolument semblables aux instruments dont nos cuisinières se servent pour battre les oeufs à la neige. A l'extrémité est un petit moteur à pétrole. A l'arrivée des Indiens on verse le contenu de leurs seaux dans d'autres seaux de forme spéciale. Ces derniers une fois pleins, on mélange au contenu un peu d'acide acétique, et on les pousse sous les battoirs que l'on met en mouvement pendant près de deux heures. Le caoutchouc, grâce à l'acide acétique et au battage, commence à s'épurer. L'écume paraît à la surface, elle est enlevée, et quand l'opération est terminée, on a une espèce de bouillie jaunâtre, presque brune que l'on verse dans de petites caisses de dimensions convenues. Au bout de 3 jours la bouillie est durcie, on la retire des caisses et on l'expose sur des planches dans un séchoir qui ressemble beaucoup à un séchoir pour briques. Quand la marchandise est assez dure on l'emballe dans des caisses à destination de l'Europe, et on a le caoutchouc brut. Cette industrie est très rémunératrice, aussi la culture du caoutchouc prend-elle des proportions phénoménales. Gare au krak d'ici quelques années !

    ***

    Nous filons toujours au milieu de ces plantations, de ces forêts brûlées, ce n'est plus intéressant. J'en profite pour réciter mon bréviaire. Du reste la nuit approche, et dans quelques minutes, on n'y verra plus. Ici, eu effet, il n'y a que quelques minutes d'aurore et de crépuscule. Dès que la lumière commence le matin, 10 minutes après le soleil est déjà sur l'horizon. Le soir, le soleil est à peine sous l'horizon, que 10 minutes après c'est la nuit noire.

    ***

    Il est six heures et demi quand nous arrivons à Kuala-Lumpur, et voilà une demi-heure que nous sommes dans les ténèbres. Je n'ai pu voir les environs de la ville ; la seule chose qui m'ait frappé c'est la lumière électrique distribuée en abondance un peu partout. Le P. Terrien, chargé des Chinois, est à la gare avec son vicaire, pour nous attendre et nous emmener chez lui. A peine arrivés, nous sommes bientôt rejoints par les missionnaires de la paroisse indienne : les PP. Renard et Louis Duvelle, qui viennent partager notre souper. Le Père Terrien est un angevin pur sang, gai comme un pinson, travailleur comme pas un, et le coeur sur la main. Son père lui a envoyé quelques bouteilles de vin d'Anjou et il trouve que l'occasion est bonne pour en déboucher une en nous souhaitant la bienvenue. Le vicaire, le P. François, est mon ancien élève à Pinang, il est installé depuis 8 jours seulement. A la paroisse indienne est le P Renard, de l'Ille-et-Vilaine, le seul que je n'ai jamais vu. La connaissance a été vite faite, tant il est bon, pieux et affable ; son vicaire, le P. Louis Duvelle, m'était bien connu, ainsi que son frère Henri qui est à Singapore. Le souper fut vite expédié, et on se mit à causer, puis vint l'heure d'aller dormir. Le P. Catesson resta avec le P. Terrien, et je partis à l'autre bout de la ville chez le P. Renard. Nous étions en voiture, il me fit remarquer les rues noires, ou plutôt jaunes de monde. C'étaient les mineurs qui se reposaient en jouant, fumant l'opium et le tabac, criant, hurlant... etc. en un mot composant un tableau indescriptible.
    Je célèbre la sainte messe à l'église eurasienne, et après le petit déjeuner nous partons visiter la ville. Il y a 25 ans Kuala-Lumpur était encore la forêt, maintenant elle compte 100.000 habitants. C'est le siège du gouvernement avec de beaux palais, de grandes casernes, éclairage à l'électricité, grands hôtels avec tout le confortable moderne, journaux, banques, ateliers de constructions pour locomotives et wagons, grandes écoles, jardin botanique, etc. etc.
    Notre première visite a été pour la nouvelle école des Frères de la Doctrine chrétienne. Ce bâtiment en construction pourra loger 700 élèves, le gouvernement anglais en a payé la moitié, ce qu'il fait du reste pour toutes les écoles de la mission. Puis traversant les beaux quartiers de la ville nous sommes allés au couvent des Dames de Saint-Maur. J'ai été fort édifié de ce que j'ai vu. Ces bonnes soeurs, installées à Kuala-Lumpur depuis quelque dix ans, ont construit alors des bâtiments qu'elles croyaient bien trop grands pour leurs oeuvres. Celles-ci se sont tellement multipliées, et ont tellement prospéré qu'il faut doubler les constructions, et il y a de grosses difficultés, car les terrains sont d'un prix inabordable. L'église pour les Chinois est fort jolie, d'un style gothique pur ; elle ferait bien bonne figure en
    France. Elle a été entièrement bâtie par un missionnaire qui en a dessiné tous les plans, surveillé tous les travaux, et exécuté lui-même les moulages et les sculptures. C'est un véritable monument que les Anglais eux-mêmes admirent. Le gouverneur disait l'an dernier : « J'aime bien les missionnaires catholiques, car depuis longtemps je les vois à l'oeuvre, ils font beaucoup de choses sans faire de bruit, tandis que d'autres font beaucoup de bruit en ne faisant rien ».

    KAJANG. SEREMBAN.

    A 8 heures nous prenons le train pour Kajang, rendre visite au P. Vey ainsi qu'à un riche chinois catholique, grand ami du P. Catesson et grand bienfaiteur de ses oeuvres. A 1 heure nous reprenions le train pour Seremban où nous arrivons à 3 h 1/2, chez le bon P. Nain.
    Seremban est un poste fondé par le P. Catesson et c'est de là qu'il a été rappelé comme directeur il y a deux ans. Aussi le cher Père m'explique tous les endroits par lesquels nous passons. En face de la station de Labu, celle qui précède immédiatement la station de Seremban, il me montre le chemin qui conduit à la forêt chez les sauvages Mantras (orang-outang). Un certain nombre d'entre eux sont convertis, et si le temps le permet nous monterons chez eux, sinon nous les inviterons à descendre. Je tiens beaucoup à les voir.
    La ville de Seremban s'est développée rapidement lors de la découverte des terrains à étain, mais depuis trois ans, elle n'a pas augmenté en population, elle s'est seulement embellie.
    Laissant le P. Catesson au bonheur du revoir, je vais avec le P. Fourgs faire une petite promenade au nord de la ville, sur la colline, aux pieds de laquelle la ville est bâtie ; on jouit d'abord d'une vue splendide et très étendue, puis à la place de la forêt on trouve des jardins botaniques, des lacs, des pelouses, de jolies villas et une série de palais où logent le Résident (celui-ci est catholique) et tous ses gros employés.
    Cette nuit, orage assez fort, on sent un peu de fraîcheur. Je vais célébrer la messe au couvent des Dames de Saint-Maur. Cette maison bâtie par le P. Catesson ne date que de trois ans. Elle est grande et jolie, et cependant elle est déjà trop petite et on fait des agrandissements, tant les oeuvres ont prospéré. Vraiment ces bonnes et saintes religieuses ont le talent de gagner beaucoup d'âmes au bon Dieu, et de produire des résultats surprenants. Que le divin Maître leur continue ses bénédictions, c'est ce que je demande pour elles à la sainte messe. Au retour du couvent, j'assiste à la grand'messe célébrée par e P. Catesson. Le Résident anglais y assiste aussi très pieusement, les chants sont fort bien exécutés. J'éprouve un grand plaisir à voir tous ces types : Européens, Eurasiens, Chinois et Indiens, réunis. C'est un mélange de costumes, de couleurs, de têtes. Mais ce mélange ne crée aucune confusion. La peau blanche de l'Européen ne se confond pas avec la peau brune d'un Eurasien, la peau jaune d'un Chinois, et la peau noire d'un Indien. Quant aux costumes, ils diffèrent encore davantage, sauf ceux des Européens et des Eurasiens qui se ressemblent, mais pour les hommes seulement. Il n'y a guère que les Eurasiennes riches et vaniteuses qui aient des vêtements européens et des chapeaux à fleurs, les autres portent les costumes malais, encore les, premières se distinguent des Européennes, non seulement par la couleur de la peau, mais même par le costume, qu'elles portent très gauchement. On me racontait qu'une d'entre elles, ayant jusqu'à son mariage porté le costume malais, voulut, pour le jour de ses noces, revêtir le costume Européen, sans oublier le corset qu'elle s'empressa d'accrocher à l'envers, le devant étant posé par derrière ; il paraît qu'on en a ri longtemps.

    ***

    Dans la soirée, le P. Nain me conduit voir une fonderie d'étain : c'est une maison purement chinoise. Sous un immense hangar recouvert d'étapes (feuilles de palmier d'eau très commun dans la presqu'île), je vois plusieurs fourneaux, tous semblables. Figurez-vous un bloc de maçonnerie ayant environ 80 centimètres sur toutes les faces : voilà le piédestal du fourneau. Celui-ci a la forme d'un cône renversé et tronqué au sommet. La partie la plus petite (environ 70 centimètres de diamètre) repose sur le bloc de maçonnerie, la hauteur du fourneau a près de 2 mètres, et la partie supérieure doit mesurer environ 1m, 30 de diamètre. Le bas du fourneau a deux ouvertures, une par devant avec une espèce de gouttière, c'est par elle que s'échappe le métal en fusion pour tomber dans un trou creusé au pied du bloc, d'où il sera puisé pour être versé dans les moules ; la seconde ouverture est pour adapter la soufflerie. Celle-ci se compose d'un gros cylindre en bois de 4 mètres de long et fixé horizontalement. Au milieu du cylindre est placé le tuyau en métal qui entre dans le fourneau. A l'extrémité opposée au souffleur est une soupape qui s'ouvre quand on tire le piston, et se ferme quand on le pousse. La moitié du cylindre est pénétrée par un gros piston garni d'étoupes, le souffleur avance de deux pas pour pousser le piston dans le cylindre, l'air comprimé fortement entre dans le fourneau et fait jaillir la flamme. Dès que le piston est au bout de sa course, le souffleur le retire en reculant de deux pas, et la soupape s'ouvrant laisse pénétrer l'air qui entre aussi dans le fourneau, de sorte que la soufflerie est presque ininterrompue. Le fourneau est rempli de charbon de terre, et quand celui-ci est bien allumé, le chauffeur, armé d'une espèce de longue pelle en forme de grosse cuillère, puise le minerai placé dans une caisse à sa portée et le répand sur le fourneau. Bientôt le minerai est fondu, et descendant liquéfié à travers le charbon, il sort par l'ouverture de devant et descend dans le récipient placé au pied du bloc de maçonnerie. Pendant ce temps, un autre Chinois a creusé dans du sable fin mélangé à de la suie des moules destinés à recevoir létain fondu et à en faire des saumons ayant un poids fixé d'avance. En effet, le maître fondeur prend une longue poche en métal, et puisant le minerai du récipient le verse dans les moules jusqu'à ce que ceux ci soient absolument remplis. Mais au fur et à mesure qu'il verse, le Chinois mouleur, à l'aide d'une raclette en bois enlève les scories et toutes les impuretés qui nagent à la surface du liquide. A ce moment l'étain est d'un brillant incomparable, mais à mesure qu'il se refroidit il se ternit, et quand il est froid, le sulfure dont il est mélangé lui donne une belle couleur jaune ressemblant à l'or. Bientôt encore, au contact de l'air, il perd cette couleur jaune et devient gris-noir.

    MALACCA.

    On se lève avant le jour pour célébrer la sainte messe, déjeuner et prendre le train à 6 h. 1/2, le P. Nain veut bien nous accompagner. Ce n'est pas sans un serrement de coeur qu'on s'éloigne de Seremban surtout le P. Catesson. De Seremban à Malacca la route n'offre rien d'extraordinaire. A mi-chemin on s'éloigne de la montagne pour se rapprocher de la mer, le pays devient plat, monotone, presque triste. A à 9 h. 1/2 nous faisons notre entrée à Malacca. Cette fois je ne suis plus simplement touriste, mais pèlerin. Aussi après quelques minutes de repos chez les confrères, j'ai hâte, malgré la chaleur, d'aller faire mon pèlerinage aux ruines de l'église de N.-D. du Mont, illustrée par saint François-Xavier, qui y a prêché, et dans laquelle le corps du saint a été inhumé pendant six mois.
    Le territoire de Malacca est très-plat, seul le monticule sur lequel a été bâtie l'église fait exception. On dit même que ce monticule a été fait de terre apportée par des esclaves malais, pour servir de base à un fort aujourd'hui disparu. La ville de Malacca ne ressemble en rien à ce que j'ai vu jusqu'ici. Tout porte le cachet hollandais et portugais du temps jadis, exception faite cependant pour le beau quartier habité actuellement par les fonctionnaires anglais ; là c'est le modern-style avec tout le confortable possible ! Ailleurs les rues sont étroites, tortueuses, les maisons basses, délabrées, sales, nauséabondes. Cependant, le souvenir de saint François Xavier me procurait un grand plaisir, et je cherchais plutôt les traces du saint que les curiosités. C'est en 1511 que d'Albuquerque conquit la ville pour les Portugais, qui arrivèrent bientôt nombreux comme fonctionnaires, commerçants ou colons. Comme les dames ne voyageaient pas beaucoup à cette époque, les Portugais émigrés à Malacca, prirent des femmes du pays : Malaises, Siamoises, Birmanes, Javanaises... etc., et malheureusement pour un certain nombre, ces femmes étaient des concubines, les femmes légitimes étaient restées en Portugal. Les enfants, issus de ces tristes unions, devinrent très nombreux, se marièrent entre eux, et fondèrent une race que j'ai décrite plus haut et qu'on appelle : race eurasienne, Europe-Asie. Il est justice de dire, cependant, qu'au milieu de leurs désordres les Portugais conservaient leur foi catholique, et qu'ils firent baptiser leurs enfants, et les élevèrent dans la religion catholique qu'ils n'ont pas perdue jusqu'à aujourd'hui.

    ***

    Saint François-Xavier arriva à Malacca le 25 septembre 1545, c'est-à-dire 34 ans après l'occupation ; il y séjourna pendant 4 mois, cherchant à corriger les désordres de ses compatriotes, prêchant à Notre-Dame-du-Mont, confessant, parcourant le soir toutes les rues, une clochette d'une main et une lanterne de l'autre, appelant les petits enfants pour assister au catéchisme qu'il leur faisait, cherchant en un mot à réparer le mal et à accomplir tout le bien possible. Beaucoup de miracles furent opérés par le saint, entre autres la résurrection d'une jeune fille. Il y avait à Malacca deux églises, une au bas de la ville, elle existe encore, et est desservie par des prêtres Portugais ; l'autre Notre-Dame-du-Mont, actuellement en ruines et classée comme monument historique, était celle que saint François-Xavier préférait pour y remplir son ministère. Il reste de cette église les quatre murs bâtis en pierres de fer, le toit de la nef a disparu, mais les voûtes du choeur et de la sacristie subsistent encore. Le pavé est actuellement fait de pierres tombales recouvrant les restes de riches Portugais, Hollandais et même Anglais. J'ai été bien surpris en lisant sur la pierre qui se trouve juste au milieu de l'église, le nom du premier évêque Japonais, je crois même du seul évêque Japonais qui ait jamais existé. Toutes ces inscriptions sont encore très lisibles, tant est dure la pierre dans laquelle elles ont été gravées. La sacristie surprend par sa forme rectangulaire ; au milieu une grosse colonne supporte les arceaux de la voûte ; murs très épais, fenêtres hautes et étroites, en forme de meurtrières. Je me demande si elle ne servait pas de fort ou d'abri en temps de guerre, d'autant plus qu'elle domine le port et la mer.
    Saint François-Xavier revint à Malacca en 1547, c'est alors qu'eut lieu la grande bataille de Kedah, en face de Pinang. Trois vaisseaux portugais, bénits par le saint, détruisirent la flotte du Sultan d'Achem, forte de plus de cent jonques de mer (9 octobre 1547). Bientôt les Portugais furent sourds à la voix du saint, et Dieu les punit par la peste qui les décima, et par des défaites que leur infligèrent les Malais et les mirent à deux doigts de la perte de leur colonie. Saint François les sauva encore une fois en 1552, et partit pour le Japon. Combien est triste ce départ du saint à cause des difficultés que soulevèrent contre lui les Portugais mécontents. La dernière parole d'adieu du saint résonne comme une malédiction. Et de fait, depuis ce temps, Malacca n'a fait que décliner pour les Portugais, que les Hollandais ont chassés, et qui eux mêmes ont été évincés par les Anglais Malacca a compté jusqu'à 70000 habitants, et maintenant il n'y en a guère que six mille ; le port étant ensablé, lés vaisseaux ne peuvent plus en approcher, le commerce est peu florissant et entre les mains des Chinois. Les Portugais, que l'on trouve encore, ont beau s'appeler des noms les plus ronflants : d'Albuquerque, Pereira, de Souza... etc, ils sont tous pauvres à mendier, et en fait d'habits ils n'ont que des haillons sordides ; ceux qui ont de quoi vivre sont bien peu nombreux. Ils portent encore semble-t-il, les malédictions de l'apôtre des Indes et du Japon Saint François-Xavier, retour du Japon, mourut à Sancian, et, le 22 mars 1553, son corps fut rapporté à Malacca et enterré dans l'église de Notre Dame-du-Mont, près de la porte de la sacristie. Que j'ai été heureux de prier à cet endroit qu'indique une plaque en bronze apposée par un Anglais catholique. Cinq mois après, août 1553, le Père Jean de Beira, voulant se rendre compte si le corps du saint se conservait incorruptible, ouvrit le tombeau pendant la nuit, et constata l'état parfait de conservation. Ce n'est que plus tard que ce saint corps rut transporté à Goa, où on l'expose à la vénération des fidèles une fois tous les trois ans.

    Après avoir fait mon pèlerinage en me rappelant tous ces souvenirs, je suis allé au couvent des Dames de Saint-Maur et suis rentré chez le Père Ruaudel pour dîner. Le soir je vais visiter la vieille église portugaise contemporaine de saint François-Xavier, et à 4 heures nous descendions en barque pour rejoindre le bateau, qui devait nous transporter à Singapore.
    La nuit a été délicieuse sur le détroit, les nombreux phares lançant de tous les côtés l'éclat de leurs feux multicolores nous donnaient la sensation d'un magnifique orage électrique, et le mouvement du bateau nous procurait une fraîcheur délicieuse. Ce n'est que très tard que je regagnai ma couchette.
    Au petit jour nous entrions dans la grande rade de Singapore, côtoyant les îlots de verdure qui ressemblent à de gigantesques corbeilles de fleur. C'était la troisième fois qu'il m'était donné de voir ce spectacle, et je le trouvais plus beau que jamais. A peine débarqué nous nous empressâmes d'aller à la Procure pour célébrer le saint sacrifice de la messe.

    BUKIT-TIMAH.

    De bon matin je prends la voiture de la Procure et je vais visiter une plantation de 40.000 pieds de caoutchouc, puis on va demander à dîner au bon vieux Père Belliot qui demeure à Bukit-Timah, promenade splendide mais chaude.

    SARANGONG

    C'est un autre coin de l'île que nous allons visiter aujourd'hui : Sarangong, le pays des canards. Nous partons de bon matin pour éviter la grande chaleur. Le tramway électrique nous conduit à un mille de Sarangong, il faut faire le reste à pied ou en pousse-pousse. A 9 heures nous étions chez le P. Saleilles qui nous attendait. Nous parcourons ses domaines. Dans le village on ne voit que canards et canards. Les greniers des maisons sont agencés comme de vastes couveuses artificielles, et la chaleur presque uniforme du toit suffit pour faire éclore les oeufs. Les jeunes canards sont nourris avec de petits poissons dont ils sont friands, mais la chair n'est pas bonne. Pour qu'un canard soit mangeable il faut l'acheter 15 jours avant de le tuer, et le nourrir de manière à lui faire passer le goût du poisson. C'est ce que nous faisions à Pinang. Le P. Saleilles déclare qu'il ne peut nous donner à dîner à Sarangong et que nous allons monter à Pongol, une petite chrétienté située au bord de la mer, et à 5 kilomètres de Sarangong. Nous partons à pied au milieu des plantations de maïs, de cannes à sucre, et surtout d'ananas.
    Après le souper, nous refaisons 5 kilomètres à pied, et nous arrivons à 8 heures du soir accueillis par les coins-coins désordonnés des canards. A Sarangong, nous trouvons une voiture qui nous reconduit à Singapore. C'est l'heure de la promenade des ouvriers et des commerçants, aussi quelle cohue ! On n'avance qu'avec peine ; heureusement que l'électricité, le gaz, et même les lanternes nous éclairent, et à 10 heures nous sommes à la Procure.
    Le lendemain je visite le grand couvent des Dames de Saint Maur. Je suis émerveillé non seulement par la beauté de la chapelle, oeuvre du Père Nain, mais surtout par les classes, l'orphelinat, la crèche... etc. Cette maison est une immense ruche d'abeilles où tout le monde travaille pour le bon Dieu, et où le travail est récompensé par des fruits admirables. Le divin maître bénit visiblement cette sainte maison.
    Le dimanche, la voiture de l'évêché me prend à la Procure pour me conduire de l'autre côté de l'île, à Saint-Edouard, autre maison des Dames de Saint-Maur. J'arrive à 7 h. Après la messe à laquelle assistent une trentaine de catholiques : Français, Anglais, Eurasiens, Chinois et Indiens, je déjeune avec la bonne mère Sainte-Hombeline et je rentre à la Procure à 9 h. 1/2. Rien d'extraordinaire à signaler en cours de route. Le soir à 5 h. j'assiste aux vêpres à la cathédrale. Le souper a lieu à l'évêché où sont réunis tous les confrères. Monseigneur nous porte un toast, et j'y réponds en disant toute mon admiration pour les oeuvres que jai rencontrées dans la mission. Réellement la mission de Malacca toute entière est la mission de la : « Vie catholique intense ».

    1908/306-323
    306-323
    Malaisie
    1908
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