Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

A quelque chose malheur est bon

A quelque chose malheur est bon Une terrible inondation avait transformé mon district en un vaste marécage. L'eau s'était élevée à plus de dix mètres au dessus de son niveau habituel, par dessus les grands arbres ; nombre de maisons avaient été emportées par le courant d'autres, construites en bois, étaient restées debout, quoique fort délabrées. De ce nombre était la bicoque qui servait de résidence au missionnaire lors de ses visites au village de Kouanin, situé sur le bord de la rivière. Je résolus d'aller me rendre compte des dégâts.
Add this
    A quelque chose malheur est bon

    Une terrible inondation avait transformé mon district en un vaste marécage. L'eau s'était élevée à plus de dix mètres au dessus de son niveau habituel, par dessus les grands arbres ; nombre de maisons avaient été emportées par le courant d'autres, construites en bois, étaient restées debout, quoique fort délabrées. De ce nombre était la bicoque qui servait de résidence au missionnaire lors de ses visites au village de Kouanin, situé sur le bord de la rivière. Je résolus d'aller me rendre compte des dégâts.
    Après avoir pataugé toute une journée à travers les rizières, les routes ayant été emportées par les torrents débordés, j'arrivai tout fourbu à destination et constatai qu'en effet notre pauvre maison, bien que fortement endommagée, était encore debout. Je me hâtai d'y pénétrer pour y trouver un peu de repos. A peine y étais-je depuis un quart d'heure que je sens soudain le plancher céder sous mes pieds et, patatras ! Dans un horrible fracas, entraîné avec poutres et colonnes vermoulues, cloisons effondrées, tuiles brisées, je glisse jusqu'au milieu du jardin situé en contrebas et qui, depuis l'inondation, n'est plus qu'un infect cloaque de boue et détritus de toute sorte.
    Sur le coup, je me crus vraiment mort et enterré ; mais au bout d'un instant, je constatai avec une certaine satisfaction que j'en étais quitte pour la peur. En entendant la maison s'écrouler avec un bruit de tonnerre, les chrétiens du voisinage se précipitèrent et me déterrèrent indemne, sans la moindre blessure. Seuls mes vêtements, tout boueux, sont dans un état lamentable.
    Cependant, dans le village païen resté jusqu'ici fort indifférent aux choses de la religion, le bruit se répand qu'un Européen, arrivé le jour même, a été écrasé sous sa maison soudainement effondrée. Tout le monde veut voir ce spectacle étonnant. Etonnant, en effet, car je fais piètre figure avec mes habits en lambeaux, encore tout émotionné par la pitoyable aventure. Mais cela même me rend sympathique à ces gens qui ont tous souffert de l'inondation, qui ont perdu meubles et vêtements, qui ont vu, pour la plupart, leur maison emportée par lès eaux.
    Ce qui vient de m'arriver me rend leur frère dans le malheur. Beaucoup sont attendris en voyant le triste état auquel je suis réduit, et ceux qui possèdent encore quelque chose viennent m'offrir qui des gâteaux, qui des oeufs, qui une poule. Ils veulent qu'un petit festin me remette de mes émotions.
    Les nouvelles les mauvais surtouts, se répandent rapidement. Dans la campagne environnante, les uns assurent qu'un Européen a été écrabouillé sous les ruines de sa maison les autres disent qu'il a seulement un bras cassé et une jambe en bouillie. C'est ainsi qu'on apprend ma présence dans le pays. J'ai passé inaperçu en arrivant dans le village, au milieu de gens trop occupés pour prêter la moindre attention à mon humble personne, et me voilà devenu une célébrité !
    Les Chinois, friands de spectacles curieux, accourent de partout. Chacun veut se rendre compte, voir de ses veux en quel état se trouve ce pauvre Européen. Même de bonnes vieilles, presque centenaires, à demi mortes, qu'on croyait ne pouvoir plus jamais marcher, retrouvent incontinent des forces pour abattre des kilomètres à travers la boue.
    On constate tout d'abord que je ne suis pas mort. Puis on s'informe de ce que je viens faire dans ce pays sauvage. De là d'interminables explications, que beaucoup n'ont pas la patience d'écouter jusqu'au bout ; d'autres, en les entendant, branlent la tête et semblent penser, s'ils n'osent le dire : « Faut-il qu'il soit fou, ce diable européen ! » Mais d'autres encore se sont trouvés qui, surpris d'abord, puis intéressés, sont revenus, ont demandé des éclaircissements sur la religion, et, quelque temps après, j'obtenais une centaine de conversions là où, sans cette aventure, il aurait peut-être fallu vingt ans de prédications pour arriver à un résultat probablement moindre.
    Et ce n'est pas tout. Quatre villages voisins m'ont envoyé des délégués me demandant d'aller chez eux pour y ouvrir des écoles. Encore des conversions en perpective !
    Voilà comment la Providence sait tirer le bien du mal et fait naître d'un accident plutôt désagréables les plus heureuses conséquences.

    Un Missionnaire du Setchoan.
    1933/87-88
    87-88
    Inde
    1933
    Aucune image