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A propos des Todas

A propos des Todas PAR M. BOYET Supérieur du Sanatorium, Saint Théodore à Wellington (COIMBATOUR). L'autre jour, j'entre à l'improviste à la cuisine et j'ai pu constater que les Todas savaient apprécier les qualités dé mon fourneau : trois hommes, trois femmes et plusieurs enfants se chauffaient autour avec un sans-gêne admirable. Il pleuvait à torrents et tout ce peuple mouillé jusqu'aux os, grelottant de froid, séchait un peu là toile crasseuse dont chacun était couvert.
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    A propos des Todas

    PAR M. BOYET

    Supérieur du Sanatorium,
    Saint Théodore à Wellington (COIMBATOUR).

    L'autre jour, j'entre à l'improviste à la cuisine et j'ai pu constater que les Todas savaient apprécier les qualités dé mon fourneau : trois hommes, trois femmes et plusieurs enfants se chauffaient autour avec un sans-gêne admirable. Il pleuvait à torrents et tout ce peuple mouillé jusqu'aux os, grelottant de froid, séchait un peu là toile crasseuse dont chacun était couvert.
    « D'où venez-vous ? — Nous venons de Bettoumandou et nous allons à Coonoor, un Européen veut nous voir et nous faire passer un examen. Il nous donnera à chacun une roupie. Nous avions si froid que nous sommes venus nous chauffer en passant. N'auriez-vous pas de vieux sacs à nous donner ? La pluie ne cesse pas et nous aurons tous la fièvre demain ».
    Je connaissais tous ces gaillards-là, les ayant vus souvent dans leur village, à Bettoumandou, situé à deux milles et demi d'ici. Pas moyen de se fâcher en présence de ces pauvres malheureux ! J'avais dans un coin de vieilles toiles d'emballage, je prends une serpe et taille à chacun le costume congru. Lorsque toute la bande fut endimanchée, elle continua sa route dans la direction de Coonoor au pas accéléré. Avant le départ, je fis promettre au chef de file de repasser le soir pour me dire les résultats des examens et le nombre de diplômes obtenus.
    « Ce soir, me dit-il, nous rentrerons au village par un autre chemin, car si on nous donne une roupie, nous irons acheter des denrées au nouveau bazar ».
    En effet, le soir personne ne revint faire provision de calorique autour du fourneau.
    Intrigué au sujet de l'examen qu'on faisait passer aux Todas et sachant bien, du reste, que personne ne penserait à rapporter le costume reçu, l'ayant payé d'un salam en s'en affublant, je fis une promenade à Bettoumandou quelques jours après :
    — Eh bien ! Quel examen avez-vous passé ?
    Ce fut, s'il vous plaît, un examen en deux parties.

    Première partie : Un Européen les a fait entrer un à un dans une chambre ; sur une table étaient des fils de différentes couleurs et de diverses grosseurs, il en prit un et leur dit de mettre ensemble tous les fils exactement semblables. Ensuite, il apportait un panier rempli de feuilles, il en prenait une et leur faisait choisir encore toutes celles qui lui ressemblaient.
    Voilà pour l'examen d'intelligence. Il paraît qu'après l'avoir subi, on ne leur disait pas le degré de capacité qui leur était reconnu.

    Deuxième partie. — Examen des forces physiques : 1o l'Européen leur disait d'appliquer la main sur la table, les avertissant qu'il allait presser sur l'extrémité de leurs doigts, et de faire signe en criant dès qu'ils ne pourraient plus supporter la douleur ; 2o l'Européen les faisait ranger le long d'un mur et leur pressait le thorax, s'arrêtant lorsque la pression ne semblait plus supportable.
    L'Européen prenait des notes, faisait décliner à chacun son nom et délivrait séance tenante le diplôme et une belle roupie blanche.
    Fameuse race que ces Todas ! Grands et petits, hommes et femmes, chaque individualité a dû obtenir le maximum des points possibles, puisque chacun a rapporté sa roupie et... un rhume de première classe.
    Voilà tout ce que j'ai pu savoir jusqu'à ce jour. Quel était cet Européen ? Dans quel but voulait-il se rendre compte des capacités intellectuelles et des forces physiques des Todas, je l'ignore et il va sans dire que les candidats ne se le demanderont jamais. Je n'ai rien vu sur le journal qui plût m'éclairer. Est-ce le gouvernement qui a ordonné cet examen ? Est-ce un particulier qui a eu la fantaisie d'étudier de près ces pauvres sauvages ? Il est bien inutile d'aller puiser ce renseignement chez les intellectuels de Bettoumandou. Tout ce qu'il y a de clair pour eux, tout ce qui a pu les toucher un peu, c'est la roupie donnée par l'Européen. Beaucoup estimeraient que le rhume rapporté a été chichement payé ; mais qu'importe si les Todas trouvent qu'ils ont fait une bonne journée ?
    Quelques mois plus tard, j'appris le mot de l'énigme.
    Un leader du Madras Mail nous la donna avec ce titre : « An anthropologist among the Todas ».
    C'est M. William Halse Rivers, M. A. M. D., professeur dans un collège de Cambridge, envoyé par la Société Royale. Il a passé en revue les Todas sur toutes les coutures pendant cinq mois. Etude psychologique et physiologique en général ; en particulier, étude de la puissance de vision des Todas, de leur sensibilité à la lumière, perception des couleurs, puissance de l'ouïe, sensibilité, résistance à la douleur, connaissance de l'abstrait et du concret etc, etc.... Résultats peu connus encore, mais qui vont être publiés.
    Il paraît que tous les Todas ont bien distingué le rouge des autres couleurs, mais ont souvent confondu le bleu et le vert, le bleu et le violet. Leur race se rattacherait à celle des Sémites ou à celle des Aryans. Pourvu que le grand homme n'ait pas été trop savant pour faire l'examen de ces pauvres gens. Attendons son livre.

    1904/108-110
    108-110
    Inde
    1904
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