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A propos de superstitions

A PROPOS DE SUPERSTITIONS Les nouveaux convertis ont comme premier devoir celui de briser ou, pour mieux dire, d'abandonner tout ce qui est superstitieux. Ils font cela avec l'aide du catéchiste et de quelques chrétiens, mais souvent ce n'est pas sans combat ou opposition des païens, parents ou alliés. En voici un exemple récent.
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    A PROPOS DE SUPERSTITIONS



    Les nouveaux convertis ont comme premier devoir celui de briser ou, pour mieux dire, d'abandonner tout ce qui est superstitieux. Ils font cela avec l'aide du catéchiste et de quelques chrétiens, mais souvent ce n'est pas sans combat ou opposition des païens, parents ou alliés. En voici un exemple récent.

    Un homme du village de Tao-tong s'était déclaré chrétien, son nom de famille est Vong, alors que presque tous les autres habitants de la localité s'appellent Tou. Le catéchiste lui demande s'il n'a pas un brûle-parfum (sorte de vase à encens). Il répond affirmativement. Alors un notable du village, M. Tou, sans autre forme de procès, s'en va vider le brûle-parfum encore rempli de cendres et casser la tablette où sont censées résider les mânes des ancêtres. Ainsi, place nette est faite pour les inscriptions chrétiennes à apposer dans la maison du nouveau catéchumène, située non loin de la pagode ancestrale.

    Un jour s'écoule. Rien d'anormal.

    Puis voilà que, du fond de l'horizon, accourent trois autres MM. Vong, pauvres comme gueux, avides de toucher quelque argent. Par quel hasard ont-ils appris la conversion de leur congénère? Mystère. Leur premier soin est de se rendre au temple des ancêtres de leur famille, vieille bicoque depuis longtemps abandonnée : ils y constatent l'absence du brûle-parfums et de la tablette. Fureur ! Ou plutôt bonne aubaine ! Ils vont pouvoir exiger réparation financière!

    Nos Vong appréhendent donc leur parent éloigné, lequel, pour se défendre, dit que c'est M. Tou le coupable, lui qui a vidé le vase à encens. Ils décident alors de pousser l'affaire devant le maire du village. Pour faire éviter un procès ruineux à ces pauvres gens, le P. Seznec intervient : il va trouver le représentant de l'autorité, explique comment les choses se sont passées, et appuie sur ce fait que l'accusation l'atteint lui-même puisqu'elle atteint son délégué. Bref, le maire, pour finir, promet d'apaiser les parties.

    Or, un beau matin, voilà que M. Tou, le notable accusé, vient raconter au missionnaire qu'on veut le mettre à l'ombre et lui faire verser des dommages intérêts. L'affaire avait été portée devant le juge supérieur qui ignorait tout d'elle et, comme il a voulu s'emparer des deux représentants de chaque parti afin de les juger, M. Tou, qui n'a rien à se reprocher, est venu chercher appui auprès du Père.

    Dès le lendemain, le P. Seznec partit donc, muni de sa carte de visite, chose très importante en Chine, de son passeport, et... de sa langue qu'il manie très bien. Voici le résumé de ce qui se passa :

    1° Le Père se rend chez le chef de la garde municipale qui a l'affaire en mains, il dépose sa carte et s'explique. Le chef paraît de bonne composition, mais il faut un jugement.

    2° Les juges sont convoqués, ainsi que les deux parties en cause. M. Vong, qui se sent peu sûr de lui, se fait un peu prier pour venir.

    3° Le jugement a lieu. Or, tous les juges, à commencer par le président, le maire de Tao-tong, se nomment Vong. Evidemment, ils ne peuvent donner tort à leur congénère, et d'autre part ils n'ont pas de preuve contre M. Tou, car celui-ci, en rusé qu'il est, s'en est allé replacer le vase avec des bâtonnets d'encens et une vieille tablette, il assure donc que le brûle-parfum n'a jamais été enlevé. Le juge reste indécis.

    4° Le chef de la garde municipale fait enfermer pour la nuit MM. Tou et Vong dans un grenier, en attendant de reprendre la séance le lendemain. Mais voilà que, dans leur réduit, tous deux s'entendent pour se défendre au lieu de s'accuser et, de concert, ils prennent la poudre d'escampette. En Chine, il n'y a pas partout des gendarmes, et je défie de découvrir quelqu'un qui sait se cacher.

    5° Les juges furent alors forcés de se séparer faute d'accusés.

    M. Tou était parti pour Hoyun où je le vis arriver le jour suivant vers 11 heures.

    Le P. Seznec revint lui-même peu après. On sut ensuite que le maire condamna M. Tou à payer un repas à M. Vong et à brûler des pétards en réparation d'honneur.

    Mais notre Tou ne l'entendait pas de cette oreille. Au lieu de rentrer dans ses pénates, il s'en alla dans la direction opposée, il se rendit chez le P. Veyrès pour y attendre que l'affaire fût classée. Et la garde nationale ne put plus rien contre lui parce qu'elle avait laissé s'échapper les prisonniers. Quant aux familles de ces derniers, elles auraient pu accuser le chef de les avoir fait fusiller, puisqu'ils n'avaient pas reparu chez eux.

    Aujourd'hui, les choses que je viens de raconter paraissent un peu oubliées, l'histoire du vase à parfums cassé (qui n'était pas cassé) commencent à cesser d'intéresser l'opinion publique de Tao-tong. Il est donc probable que bientôt M. Tou rentrera à la maison et y reprendra sa vie coutumière comme si rien n'était venu troubler son existence.

    Le résultat de ce fait divers peut être plus important qu'il ne paraît au premier abord : la question de la face est en jeu. Si M. Tou est vainqueur, il y a gros à parier que d'autres, qui se sentent faibles, se rapprocheront de nous, croyant, peut-être à tort, trouver dans le catholicisme une protection qui n'est cependant pas grande.

    Le bon Dieu se sert souvent d'événements en apparence contradictoires pour amener à lui les âmes des païens. Continuez de prier pour que nous arrivent de nouvelles et nombreuses conversions.



    FRANCIS MOREL,

    Missionnaire de Canton (Chine).


    1943/372-373
    372-373
    Chine
    1943
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