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A propos de la vocation de François

A propos de la vocation de François Eh bien, Père, me disait un jour notre ami, tout cela est très beau ; vous m'avez très bien reçu, votre économe a tué un de ses lapins en mon honneur et pas besoin de vous dire qu'en ces temps de restrictions, un curé de ville n'est pas fâché de faire un petit tour à la campagne. Mais j'étais, venu vous parler de mon petit François. En êtes-vous content depuis la rentrée d'octobre?
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    A propos de la vocation de François

    Eh bien, Père, me disait un jour notre ami, tout cela est très beau ; vous m'avez très bien reçu, votre économe a tué un de ses lapins en mon honneur et pas besoin de vous dire qu'en ces temps de restrictions, un curé de ville n'est pas fâché de faire un petit tour à la campagne. Mais j'étais, venu vous parler de mon petit François. En êtes-vous content depuis la rentrée d'octobre?
    Mais oui, c'est un bon enfant, un peu espiègle. La langue lui démange plus qu'il ne faudrait et, à le voir s'élancer vers le ballon après dîner, on devine qu'il avait des fourmis dans les jambes pendant l'étude. (Ici, le curé sourit en pensant au temps jadis où...) Et puis il n'est pas bête... Il pourrait mieux faire pourtant.
    Evidemment, on le dit de tous les élèves ; mais la perfection n'a pas encore obtenu son billet de logement pour nos maisons d'éducation. A-t-elle même élu domicile sur terre? Alors, ça va?
    Ma foi, oui, j'ai confiance. Ce qui me plaît surtout, c'est sa générosité. Il a des hauts et des bas, comme tout le monde, cependant il veut bien faire, plaire à ses parents, il s'impose même de petits sacrifices pour les païens qu'il convertira plus tard.
    Comme vous me faites plaisir ! Je ne vous cacherai pas qu'on m'en a dit... quand je vous l'ai recommandé. Et moi-même, j'ai hésité, j'hésite même un peu encore... 12 ans ! C'est bien jeune pour savoir ce qu'on fera plus tard! Et je me demandais s'il ne valait pas mieux envoyer François au petit séminaire, quitte à le diriger plus tard vers votre séminaire de la rue du Bac, si sa vocation s'affermissait... Vous ne dites rien?...
    Je vous laisse parler, monsieur le Curé. Vous n'êtes pas le premier à formuler cette objection. Finissez. Je vous dirai ensuite ma façon de penser.
    Père, j'ai fini... au moins pour l'instant.
    Eh bien, monsieur le Curé, vous êtes d'avis qu'il faut prendre les enfants assez jeunes pour les envoyer dans un petit séminaire s'ils manifestent le désir de se faire prêtres? Ce germe de vocation, s'il existe réellement, requiert un milieu favorable à son développement. Comme pour la petite plante dans la serre, à l'une il faut une terre argileuse, à l'autre du sable, à l'une de la chaleur humide, pas à l'autre. Ce que l'on fait mieux ne se fait pas précisément en série, par le travail à la chaîne. A l'heure ou l'on insiste tant sur les réunions d'Action Catholique dans lesquelles les jeunes gens de même milieu se retrouvent et sont l'objet d'une formation chrétienne, non seulement générale, mais spécialisée, qui a en vue les besoins particuliers d'une classe sociale, on serait mal venu de prôner une formation générale pour toutes les vocations.
    Ne croyez-vous pas qu'il soit bon de placer de futurs missionnaires dans une maison spéciale où l'on suive le programme des petits séminaires, mais où d'anciens missionnaires formeront ces enfants, en tenant compte des besoins des missions, du genre d'apostolat qu'on y exerce, des qualités particulièrement requises de prêtres qui vivront en pays païen, qui auront la responsabilité d'un vaste district et dont les conditions de vie comme d'apostolat ne sont pas identiques à celles de nos pays d'Europe? L'apostolat varie ses formules selon le temps, les peuples, les lieux. On vient de fonder à Lisieux un séminaire pour préparer des sortes de missionnaires pour les diocèses de France : c'est une preuve de la volonté de nos évêques de s'adapter toujours davantage aux besoins actuels afin que le bien se fasse de mieux en mieux.
    Oui, c'est vrai, mais il s'agit de jeunes gens, tandis que, dans vos écoles apostoliques, vous avez affaire à des enfants.
    J'admets volontiers que la comparaison n'est pas très juste. Cependant, dans une certaine mesure, ne convient-il pas, dès le début de fa formation, d'habituer nos futurs missionnaires à leur vocation spéciale? N'est-il pas bon de les faire éduquer par ceux qui connaissent déjà la vie qu'eux-mêmes mèneront plus tard? Si le zèle est plus requis encore pour des missionnaires que pour des prêtres vivant dans nos paroisses de France, si la vie est plus dure et plus pauvre en mission que chez nous, si le missionnaire est plus tenu de savoir se tirer d'affaire seul que le prêtre de nos régions où les communications sont faciles, les consultations de confrères aisées et où les ouvriers spécialisés ne manquent pas pour les travaux de l'église, du presbytère, pourquoi ne serait-il pas préférable de former nos jeunes dès le début à penser davantage à l'expansion du christianisme dans les régions déshéritées des pays païens, à être maîtres d'eux-mêmes, à ne pas toujours compter sur l'aide du voisin pour vivre d'une vie spirituelle intense ou pour résoudre des cas difficiles, à faire un peu l'apprentissage des travaux manuels dont ils auront plus tard à s'occuper personnellement?
    Père, permettez-moi de vous interrompre. Tout ce que vous dites s'accorde-t-il bien avec la réalité? J'étais sous l'impression excusez nia franchise que nos petits séminaires sont mieux outillés que vos maisons missionnaires pour former des jeunes gens?
    Monsieur le Curé, je ne parlerai pas des maisons que je ne connais pas. Je sais simplement que toutes les congrégations religieuses et missionnaires ont leurs écoles apostoliques ; et quant à moi, je n'ai pas entendu dire que les enfants qu'ils forment soient inférieurs à ceux qui sortent des petits séminaires diocésains.
    Notre Société a en ce moment deux maisons de formation pour les enfants et les jeune gens désirant entrer à notre grand séminaire. Les plus petits vont à Ménil-Flin et, après la classe de Quatrième, au séminaire Théophane-Vénard, à Beaupréau. Puisqu'on a l'habitude de juger des maisons d'éducation par les succès aux examens, faisons de même, quoique, vous l'avouerez, ce soit un critère nettement insuffisant. Les élèves de première que Beaupréau présente au baccalauréat ou aux examens organisés par les Facultés Catholiques de l'Ouest, n'ont pas, que je sache, fait figure de parents pauvres auprès de leurs camarades. Quant à l'instruction et à l'éducation données à l'Ecole Schoeffler, elle n'est pas inférieure à celle des maisons d'éducation de la région. Les collégiens que nous avons à côté de nos postulants missionnaires depuis le début de la guerre, et qui nous ont quittés pour rentrer dans un collège diocésain obtiennent un rang honorable. J'admets qu'il est plus facile de soigner l'éducation dans une maison peu nombreuse. N'empêche que l'opinion des parents de nos anciens tend à prouver qu'après tout nous nous acquittons assez bien de notre besogne.
    Vous avez, mon Père, les petites classes seulement ?
    Oui, monsieur le Curé, à Ménil-Flin, nous n'avons que la 6e, la 5e et la 4e.
    Et vous croyez qu'entre 12 et 15 ans, ces bambins ont déjà une vocation missionnaire ?
    Autant et pas plus que les élèves de nos petits séminaires qui imaginent avoir été appelés par Dieu au sacerdoce dans les diocèses de France. Vous avez du déchet ? Nous aussi, Et là, rien que de normal. Le séminaire missionnaire, comme le séminaire diocésain, est une maison où l'on étudie sa vocation. Je l'appellerais une gare de triage. Il n'y a pas de honte à éprouver si, après un ou deux ans de séjour dans une de ces maisons, on quitte, parce qu'on estime n'être pas fait pour le sacerdoce ou la vie en mission, ou parce que les éducateurs vous ont fait comprendre que votre place était plutôt ailleurs.
    Et notre déchet doit normalement être plus élevé, car la vie de mission comporte de plus gros sacrifices à faire que la vie du prêtre en France. Il y a des enfants qui nous ont quittés sans tourner le dos à l'autel et vous devez vous imaginer que si nombre de parents hésitent à favoriser une vocation sacerdotale chez leurs fils, à plus forte raison lorsqu'ils envisagent la perspective d'un départ en Extrême-Orient.
    Puisque vous touchez à cette question des parents, me permettez-vous une question? Si vous la trouvez indiscrète, dites-le-moi simplement, et je ne m'offenserai pas de vous voir garder le silence. Avez-vous des enfants de milieux différents ? Toutes les classes sociales sont-elles également représentées parmi vos postulants missionnaires ?
    Monsieur le Curé, vous qui avez déjà de nombreuses années d'expérience dans le ministère, vous savez aussi bien que moi qu'en France la majorité des vocations vient du peuple. Il n'en est pas autrement pour les missions. Dans les classes plus humbles, les familles sont en général plus nombreuses, rien donc d'étonnant à ce que les vocations germent dans ces milieux plutôt que dans les foyers à fils unique ou à deux ou trois enfants seulement. Ceux qui se plaignent que la plupart de nos jeunes prêtres sortent du peuple n'ont qu'à demander aux familles bourgeoises pourquoi elles ne rivalisent pas avec les pauvres pour le recrutement du clergé. Dans notre grand séminaire nous avons des recrues de tous les milieux, mais de façon générale les enfants de familles aisées complètent leurs études dans des maisons d'éducation libres, tandis que les enfants de parents moins riches entrent plus volontiers dans nos maisons ou dans vos petits séminaires, comptant sur des bourses pour aider à payer les frais de scolarité.
    Alors, je ne comprends pas pourquoi, mon Père, vous vous êtes montré si difficile pour admettre chez vous un orphelin de la paroisse de L., et, l'an dernier, un autre enfant dont il était un peu compliqué de... tracer l'arbre généalogique ?
    Monsieur le Curé, la question de fortune n'avait rien à voir avec le premier cas dont vous parlez. En prononçant une admission, mes supérieurs considèrent le sérieux de la vocation chez l'enfant, ses aptitudes intellectuelles qui ne doivent pas être inférieures à celles qu'on requiert dans les petits séminaires français. Mais ils regardent plus loin et demandent des garanties de famille.
    Vous connaissez dans votre paroisse la famille T. Un des enfants vous sert la messe, il réussit assez bien à l'école primaire ; seriez-vous disposé à le recommander à Monseigneur pour le petit séminaire ? Je suppose évidemment que Pierre désire se faire prêtre.
    Ah, non.
    Pourquoi ?
    Mais, mon Père, vous connaissez la situation de la famille. Les parents se sont mariés, c'est entendu, mais un peu tard... Le père ne pratique pas et, sans être hostile à la religion, il ne verrait pas d'un oeil favorable un de ses fils en soutane.
    Bien. Supposez que l'enfant obtienne l'autorisation d'entrer au séminaire. Tous les ans ou même plusieurs fois par an, reviendra passer quelques semaines en famille... Ce qu'if verra et entendra l'encouragera-t-il à persévérer ? Tôt ou tard il passera comme tous les jeunes gens par. Une petite crise... Dans ses heures de doute ou de découragement, pourra-t-il s'appuyer sur sa famille ou, au contraire, n'y trouvera-t-il pas un encouragement au moins tacite à l'abandon de ce rêve qui requiert de si gros sacrifices? Je ne dis rien de l'hérédité qui, vous lé savez, joue un rôle important dans l'évolution des esprits et des coeurs.
    Je vous parle d'expérience. J'ai déjà vu pas mal d'enfants et je suis arrivé à cette conclusion qu'un bon sujet, bien qu'il ait ce qu'il faut au point de vue intellectuel et moral, risque fort de ne pas persévérer s'il rencontre de l'opposition dans sa famille. Il y a des exceptions, ici comme ailleurs elles confirment la règle. Si nous voulons réussir dans le choix des vocations, cherchons autant les garantie chez les parents que chez les enfants.
    Alors, mon Père, permettez-moi de- vous dire qu'avec vos exigences, vous ne devez pas avoir une maison bien pleine?
    C'est un fait. Mais les aumônes données en faveur des missions sont-elles, dans l'esprit des donateurs, destinées à subvenir à l'entretien d'enfants n'ayant que peu de chances de persévérance ? En tout cas, monsieur le Curé, vous ne direz feus, alors que nos maisons risquent de recruter tellement de sujets que vos séminaires souffriraient de la disette ?...
    Je me rappelle que, lors de la fondation de notre maison, un prêtre manifestait ses craintes de nous voir « accaparer » les quelques vocations du canton... Vous croyez que j'exagère? Point du tout. Je dois d'ailleurs déclarer que ce bon prêtre est le seul à avoir eu de telles appréhensions : les quelques enfants que nous avons trouvés dans le diocèse n'ont jamais éprouvé dé difficultés pour entrer chez nous. Il faut dire que nous ne traitons jamais avec les parents sans en référer au curé de la paroisse, mieux placé que nous pour juger de la vocation d'un de ses paroissiens. Notre apostolat extérieur n'est pas purement missionnaire, mais quand des vocations se présentent, les curés ont des vues assez larges et, disons-le, assez catholiques, pour croire que l'Esprit- souffle où il veut et que Dieu se charge d'accorder de belles compensations aux paroisses qui voient au delà des limites de leur territoire en encourageant les vocations missionnaires aussi bien que les vocations simplement sacerdotales.
    Père, vous disiez tout à l'heure que la question de fortune n'entrait pas en ligne de compte pour l'admission chez vous. Alors quelle est votre ligne de conduite à ce sujet?
    Cher monsieur le Curé, les enfants que nous admettons sont fort jeunes. De nombreuses années s'écouleront avant que ces vocations arrivent à maturité. Plus les candidats sont jeunes et plus nous courons de risques. Aussi demandons-nous aux parents de nous aider dans la mesure de leurs moyens. Aucun prix de pension n'est fixé ; aucun enfant n'a jamais été écarté pour la seule raison qu'il était trop pauvre pour payer. Mais si les parents peuvent Mus aider, nous leur demandons de le faire. Le coût de la vie est élevé ; nos enfants sont admirablement bien logés, nourris, soignés, éduqués. D'autre part les familles nombreuses touchent des allocations qui sont maintenues plus longtemps si l'enfant poursuit ses études. Donc si les parents peuvent nous envoyer quelque chose, nous leur en sommes profondément reconnaissants. Personnellement je suis persuadé que des parents qui, contribuent, ne serait-ce qu'un peu, à l'éducation de leur enfant et à son entretien, prennent plus d'intérêt à notre oeuvre. Mais, je le répète, si la plupart des parents nous aident, il en est qui ne peuvent le faire et si leur enfant ne persévérait pas, il ne nous viendrait jamais à la pensée de réclamer un remboursement quelconque.
    Vos idées sont justes, Père, reprit le cher Curé, j'avoue que vous m'avez affermi dans ma résolution d'aider votre belle oeuvre. Votre maison si claire, si propre, si gaie, est une pension idéale ; quelle différence avec les maisons d'autrefois! Mais j'espère que le petit séminaire que Monseigneur de Nancy fait construire n'aura rien à envier à votre école.
    Oui, j'en ai vu le plan. C'est sort bien compris.
    Mon Père, excusez-moi, mais le temps presse, je n'ai qu'un train pour rentrer chez moi. Merci encore de votre charmant accueil. Je vais dire au revoir à François et engagerai sa maman à se tranquilliser ; son chéri est bien chez vous et j'espère qu'un jour ma paroisse comptera un prêtre de plus...
    Moi aussi, je l'espère.

    HENRY PROUVOST,
    Supérieur de l'Ecole missionnaire
    De Ménil-Flin(M.-et-M)

    1942/50-56
    50-56
    HENRI PROUVOST
    France
    1942
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